RÉSUME
pour la grande majorité du peuple, un caractère négatif de l'ordre économique présent. C'était une simple garantie contre le chômage.
Enfin, si nous faisons abstraction d'un groupe d'ouvriers qui ont rôvé la réinstitution légale de la corporation, et qui, peut-être, à cette heure commencent à abandonner leur rêve, nous ne trouvons plus dans la tendance corporative que le restant d'esprit de corps nécessaire pour opposer une digue aux excès d'une concurrence effrénée...
Et c'est ici le lieu de rendre cette justice à l'ouvrier parisien, qu'en général ses prétentions sont fort modestes, et qu'au point de vue du salaire il s'est constamment tenu sur la défensive. Il suffit, pour avoir la preuve de cette assertion, de mettre ses exigences en regard de l'énorme enchérissement des loyers et des denrées alimentaires *.
Ainsi, rejet des plans d'organisation du socialisme,
* On ne peut pas estimer à moins de 70 pour 100, en moyenne, l'augincntation de prix des petits loyers, et à moins do 'io pour ICO l'augmentalion de prix des denrées alimenliiires. En fai^ant onlror toutes choses en ligne de compte, celles qui ont auçimenlt; de prix comme celles qui n'ont pas augmenté, on est très-modéré en évaluant à 35 pour 100 la surélévation du prix des moyens d'existence pour la famille ouvrière. Or, la plus grande surélévation du .'niaire a été, pour certaines professions, de 2.*) pour 100, et c'est le cas exceptionnel. Dans le plus ^rand nombre de celles où il y a eu augmentation, la surélévation varie entre 10 et 15 pour 100. Dans plusieurs industries, le salaire est resté slntionnaire, et, dans d'autres, il a diminué. L'industrie du coloris, par exemple, a subi une dépréciation de plus de 50 pour 100 au préjudice delà femme ouvrière. Pour ces appréciations, je ne remonte pas au delà de vingt-cinq à trente ans.
et acceptation, à litre provisoire, de l'étal économique actuel, sauf à essayer de se garantir contre ses excès, telle est, en résumé, la manière la plus générale dont la classe ouvrière de Paris a entendu la question du travail.
Maintenant, en quoi cette manière offre-l-elle « un sujet d'étude singulièrement significatif? »
Peut-on induire de l'apparente résignation du peuple laborieux à supporter l'état économique actuel, qu'il n'y a rien de possible au delà, el que malgré toutes les aspirations à élargir le cercle créé par la science contemporaine on n'en pourra jamais sortir? Faut-il considérer, de la part du peuple, le rejet ou le délaissement provisoire des théories rénovatrices ou réformatrices comme un aveu tacite de l'impuissance radicale du socialisme, et comme une reconnaissance involontaire de la valeur absolue du système tel quel des économistes?
Sans aucun doute, ceux-ci sont disposés à répondre affirmativement à cette question.
Mais cette conclusion, fût-elle fondée, par impossible, ne nous donnerait nullement Texplication du caractère singulier de l'ouvrier-type de Paris. Nous ne verrions point comment « il sait toujours saisir le côté grandiose des questions sociales, même quand il
en ignore les détails et qu'il en méconnaît les dangers. » Nous ne saurions rien de « ce vague, mais irrésistible instinct » qui détermine en lui l'ardent désir de pousser toujours au delà de ce qui est. ..
Ou sa manière d'être ne nous offre point un sujet d'études singulièrement significatif, ou elle tend bien sérieusement à sortir de l'état présent, « en élargissant les perspectives I »
Le second terme seul est acceptable. 11 serait parfaitement absurde, en effet, de conclure que les aspirations si ardentes et si persistantes du peuple n'ont point leur haute raison d'être.
Mais quelle est cette raison d'être? Je pourrais dire dès maintenant que le sentiment populaire est Texpression de la force mystérieuse qui pousse l'humanité à ne s'arrêter jamais dans ses développements, et à conclure toujours d'un progrès accompli à un progrés nouveau.
Mais il nous fau-t une définition plus précise, particulièrement en ce qui touche la question du travail.
Je disais plus haut : Ce qui distingue l'ouvrier-type de Paris de l'ouvrier-type de province, c'est un besoin dévorant de vie extérieure; c'est une extrême susceptibilité nerveuse, jointe à une activité d'esprit non moins extrême. J'ajoute que lorsque la personne de l'ouvrier-type fonctionne dans l'atelier, c'est miracle si son esprit n'est pas au dehors, suivant avec la plus vive sollicitude les grands événements qui surgissent dans le monde politique, ou, à défaut des grands dra-
mes de la vie réelle, se passionnant pour quelque petit drame de la vie fictive, dont le roman ou le théâtre lui fourniront les données principales. Réel ou illusoire, il faut à cet homme à part une sorte d'atelier extérieur où dépenser sa sève et jeter ses feux. Autrement, le cabaret, le jeu, les femmes faciles deviendraient les objets de sa passion, la cause de sa démoralisation certaine, — et par malheur le fait n'est que trop fréquent.
J'ai eu la naïveté un jour^ d'emboîter le pas des moralistes, et de morigéner cet ouvrier-type, dont l'esprit vagabond ne veut pas demeurer dans le terreà-terre de l'atelier, et s'absorber dans la confection d'un bâton de chaise, ou d'un revêtement de chapeau, ou d'un paquet de composition, ou d'un soulier, ou de n'importe quelle division ou subdivision du travail... Je n'avais pas encore saisi son secret. J'étais dans une disposition à ne pas me rendre compte de ce grand et légitime besoin de vie extérieure qui caractérise l'ouvrier de Paris, et je manquais d'indulgence pour le petit travers qui lui fait chercher dans les fictions, à défaut de puissantes réalités, un refuge contre le découragement et la démoralisation.
Si cet ouvrier avait pu se faire tel que je le voulais, il n'y serait parvenu très-probablement que par l'étouffement de ses grandes aspirations, et serait des-
* A propos de la déperdition des valeurs humaines, Voy. De VEnseignement professionnel.
cendu dans la troisième catégorie de la classe moyenne du peuple \ à moins qu'il n'eût pris rang dans la bourgeoisie, ce qui, à notre point de vue, revient au môme. Quand, par exception, Touvrier-type est résolu à faire ses affaires, il est bien rare que ses généreuses aspirations persistent. Entre beaucoup de cas à ma connaissance, il en est quelques-uns pourtant où elles ont persisté.
Mais maintenons-nous dans la règle.
Le travail quotidien n'est donc pour notre ouvrier que la corvée de chaque jour; et n'ayant généralement point d'amour sérieux et durable pour son travail, il n'y consacre que la moindre partie de sa valeur intellectuelle. Les produits qui font le plus d'honneur à l'atelier parisien sont loin encore d'attester l'emploi de toutes les facultés du travailleur. Celui-ci n'est pris tout entier que passagèrement, pour une difficulté à vaincre. Il opère par-dessous la jambe, pour ainsi dire. D'ailleurs il est une foule de travaux qui rebuteraient son esprit, si de lui-même il n'était prodigieusement enclin à courir le monde.
Cette disposition caractéristique engendre chez l'ouvrier un très-vif et très-persistant besoin de simplifier les questions relatives au travail, lorsque surgit quelque crise dans l'atelier. Ce qui est au fond de ses exigences, c'est le désir d'une garantie contre toute éventualité qui Tobligeraità quêter de la besogne ou à
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disputer son salaire, et généralement contre tout ce qui l'oblige à des efforts d'esprit pour « ce qui concerne son état. » Ce besoin le conduit parfois à s'altacber à des combinaisons qui donneraient de son esprit la plus triste idée, si l'on ne savait à quel point il est, en général, impropre à l'entente des affaires positives.
Les solutions qui lui vont le mieux sont donc celles qui semblent devoir le dispenser de se préoccuper incessamment de ce qu'il considère comme étant le côté inférieur, la corvée de la vie.
C'est, sans aucun doule, à ces dispositions singulières et persistantes qu'il faut attribuer Tinsuccès des associations ouvrières. Elles réussiraient, je crois, beaucoup mieux en province, si elles y étaient encouragées avec autant de zèle qu'à Paris. Au reste, l'ouvrier de la capitale a une secrète conscience de son inaptitude aux affaires; et c'est là ce qui l'a refroidi par la combinaison dont nous parlons. A part le moment d'entraînement de 1848, quand on offre au travailleur parisien ce moyen de s'émanciper par essaims, il le reçoit avec un empressement plus apparent que réel. Il semble qu'une voix intime lui dise qu'il ne se rendrait capable de pratiquer l'association qu'en perdant une capacité d'un autre ordre, et d'un ordre supérieur. Certainement, il ne se rend pas compte de sa répugnance instinctive; mais nous, qui commençons à voir au fond de son âme, nous nous rendons mieux que lui compte de ce qui se passe en lui.
Tenons donc pour certain que tout système, promît-
il beaucoup plus de beurre que de pain, qui tendrait à river à l'atelier la personne tout entière de notre ouvrier-type lui i'épugnera profondément, qu'il l'avoue ou qu'il né l'avoue pas, qu'il s'explique sa répugnance ou qu'il ne se l'explique pas.
Il ne veut pas bâtir sa maison comme on le lui conseille et sur le terrain qu'on lui propose d'acquérir. Il préfère camper sous la tente, comme s'il entrevoyait vaguement, dans le lointain, l'objet de ses ardentes aspirations, la cité radieuse, où règne son idéal de justice...
Qu'on dise, si l'on veut, qu'il se nourrit d'illusions : c'est à des illusions de ce genre que l'humanité présente doit tous les efforts qui l'ont amenée au point de civilisation où elle est.
Et voilà comment la manière dont a été entendue la question du travail dans l'atelier parisien nous offre un large sujet d'études.
Outre que la résistance de nos ouvriers a pour effet de sauvegarder, dans une certaine mesure, le capital humain, elle est en elle-même une force qui oblige souverainement les esprits à sortir de la sphère étroite où l'on prétendait nous enfermer de par les arrêts d'une science à peine née. Cette force fait à l'esprit moderne une obligation absolue de chercher bien au delà du terrain purement économique ces perspectives élargies sous le coup de nos agitations sociales, et à préciser les « aspects grandioses » des choses pressenties par l'instinct populaire.
Et comme il y a au fond des choses présentes toute une révolution à opérer dans les conditions intimes de la société moderne, et que noire peuple est la force instinctive qui y pousse, son secret est de demeurer disponible.