LE TEMPERAMENT POLITIQUE DU PEUPLE
Je ne sais pas s'il est un homme d'Étal en exercice, en retraite ou en disponibililé, qui n'ait la conviction profonde que le peuple de Paris est extrêmement difficile à gouverner. Nous savons ce qu'en pensait l'oracle du parti conservateur, au temps de Louis-Philippe : « Vous n'avez, disait-il, contre la disposition révolutionnaire de ce peuple, indépendamment de la force légale, qu'une seule garantie efficace, puissante, le travail, la nécessité incessante du travail,... et encore ce frein peut-il manquer tel jour. »
Il est aussi des liommes politiques, et en assez grand nombre, qui pensent qu'on ourait raison de lui uVcc du pain cl des létes.
Voyons donc si ces deux opinions sont l'ondécs, ou plutôt montrons qu'elles sont aussi peu fondées l'une que l'autre. Ce nous sera la meilleure manière de nous fixer sur le tempérament politique de la population dont il s'agit. D'ailleurs nous aurons, dans ce chapitre, à réfuter d'autres opinions plus ou moins enlachées d'erreur.
Il est hors de doute que si Ton se propose d'avoir raison de la disposition révolutionnaire du peuple, on trouvera celui-ci très-difficile à gouverner; on pourra craindre que « le frein d'un incessant travail manque tel jour. » Aussi quand je dis gouverner^ je prends le mot dans son sens exact; j'entends diriger l'activité d'une nation conformément à son génie propre. Lorsque l'action du pouvoir public s'exerce de manière à comprimer plutôt qu'à exprimer le génie de la nation, cela peut s'appeler du refoulement; mais non du gouvernement.
Mais l'homme d'Élat bien inspiré, qui comprendrait le génie de la nation, et qui s'appliquerait à l'exprimer ou, mieux, à le faire s'exprimer, serait suivi avec amour, avec passion même, par ce peuple qu'on prétend si fantasque et si ingouvernable...
Je vois poindre une grosse objection au-devant de laquelle je veux aller.
SOUVENIRS DE 1848. l'.Jô
tt S'il est vrai, sera-l-on tenlé de dire, qu'il soit si facile îi diriger, lorsqu'on gouverne dans le sens de ses aspirations, comment se fait-il que pendant les quatre premiers mois du régime républicain de 1848, le gouvernement, si essentiellement démocratique d'alors, ait eu à passer par de si grandes crises causées par les exigences et les soulèvements populaires? De deux choses l'une : ou les hommes d'État de la République gouvernaient à contre-sens des aspirations populaires, ou le peuple n'est qu'un grand enfant terrible, ne sachant ce qu'il veut; toujours prêt à se soulever, même contre le gouvernement qui lui est le plus dévoué... »
L'objection a un grand semblant de valeur, et elle embarrasserait fort quiconque connaîtrait moins bien que je ne le connais le fond des choses de ce temps-là. Nous allons voir que ces crises peuvent s'expliquer sans qu'il en résulte un amoindrissement ni pour le pouvoir d'alors ni pour notre classe populaire.
D'abord on peut comprendre qu'une tempête révolutionnaire ne s'apaise pas en un jour, et que les esprits, si puissamment surexcités, ne se calment pas dés le lendemain de la victoire. Au contraire, au lendemain d'une grande victoire populaire, les passions s'enflamment de plus en plus, les imaginations, exaltées par le triomphe, s'ouvrent en tous sens les plus vastes horizons, il semble que les aspirations nationales, longtemps refoulées, vont avoir enfin toutes les satisfactions désirables; et si le gouvernement, né de
la crise même, ne trouve pas à donner large carrière à la passion qui fermente, on pourra s'attendre à des conflits plus ou moins terribles entre lui et le peuple.
Mais, avec la meilleure volonté du monde, le gouvernement iuiprovisé au milieu de la tempête de février ne pouvait être en mesure d'ouvrir immédiatement à la passion du peuple la grande voie où il eût pu dépenser utilement sa surabondance de sève. D'un autre côté, par suite de circonstances que je vais dire, le peuple fut circonvenu et influencé de telle sorte, qu'il semblait à l'observateur superficiel n'avoir plus d'autre soin que celui de faire tourner la révolution à son profit matériel.
Pour avoir la clef de cette situation fausse, il nous faut remonter à sa cause.
On sait de reste comment l'établissement de juillet, pendant toute sa durée, s'était appliqué à développer les intérêts matériels, et comment la bourgeoisie, qui exerçait alors la souveraineté, à l'exclusion des classes laborieuses, pratiquait la maxime : « Moi, d'abord. » Cette manière d'être grossièrement égoïste du « pays légal » eut pour effet de déterminer la création d'un parti qui se fit l'avocat des classes laborieuses, et qui réclama pour elles aussi des satisfactions matérielles, Mais, comme ce parti n'espérait qu'en une révolution, c'était chos'j bien convenue que « la prochaine» serait tout à la fois politique et sociale; c'est-à-dire qu'outre le droit politique étendu à Tuniversalilé des citoyens, de sérieuses garanties de bien-être seraient données
aux classes ouvrières. La nécessité d'améliorer la condition du peuple était si généralement sentie, même en dehors du parti de la Révolution, qu'un homme d'État, chef des conservateurs, et économiste pardessus le marché, avait solennellement déclaré qu'il y avait « quelque chose à faire » dans le sens des réclamations exprimées au nom des classes souffrantes.
Lors donc qu'après la révolution de février le parti socialiste eut la parole haute, il proclama que le moment était venu de tenir les promesses depuis longtemps faites aux masses laborieuses, et de réparer toutes les injustices du pnssé. Tel fut d'ailleurs l'entraînement général vers les questions relatives aux intérêts des ouvriers qu'il semblait que rien en dehors de ces questions ne méritât de préoccuper sérieusement les esprits... La Révolution, se retournant sur ellemême, s'épuisait dans des questions de pot-au-feu. Elle s'y épuisait sans profit possible pour rintérel matériel du peuple, parce que, ainsi que je l'^ai dit plus haut, la question sociale n'était pas élucidée, et que, d'ailleurs, le temps des réalisations n'était pas venu : on discutait autour d'une marmite vide»
Celte situation fausse, pleine de dangers, n'était ni la faute de la classe ouvrière, ni celle du gouvernement provisoire : elle était celle de tout le monde; mais particulièrement du pouvoir déchu qui, en s'appliquant à dével()[)per le b(3soin de jouissances positives, avait provo(iué les impatiences du socialisme.
J'ai ma petite part de la faute commune, je dois l'avouer : j'ai cru, j'ai dit et écrit avec mes collaborateurs de l Atelier^ que le moment était venu de faire la révolution économique en faveur des classes laborieuses, quoique nous fussions tombés d'accord, quelque temps auparavant, que les populations ouvrières de toute l'Europe- étaient solidaires, et qu'il fallait s'attacher avant tout à l'idée de la fédération politique des peuples. Comme tous les autres socialistes, nous méconnaissions cette vérité le lendemain du triomplic de février, c'est-à-dire juste au moment où elle devait nous préoccuper exclusivement; et nous contribuions, sans en avoir conscience, à donner le change au peuple sur le caractère que devait avoir la révolution... Notre erreur n'a pas été de longue durée : les événements du dedans et du dehors nous ont remis en mémoire la vérité que nous avions oubliée ; mais le mal était déjà presque irréparable. D'ailleurs les autres groupes socialistes persistèrent à fermer les yeux sur les nécessités de la politique extérieure; pendant ce temps la foule des pêcheurs en eau trouble s'abritèrent sous le manteau du socialisme, et achevèrent de jeter le désarroi dans les esprits. Ces pêcheurs en eau trouble, qui sont la plaie des sociétés en révolution, sont toujours d'une activité sans pareille, ne reculant devant l'emploi d'aucun moyen, si perfide qu'il puisse être, pour arriver à leurs fins. Ils s'appliquèrent donc à fausser l'esprit de la classe ouvrière, sans que le gouvernement y put rien, et parvinrent à provoquer les
déplorables soulèvements qui compromirent la durée de la République.
Quant à la masse du peuple, elle était mécontente d'elle-même et du monde officiel. Elle souffrait pbysiquement et plus encore moralement, sans pouvoir s'expliquer sa souffrance morale. Dans un moment où le pain lui manquait, ses imprudents amis et ses faux amis sollicitaient ses appétits matériels en s'évertuanl, sans y réussir tout à fait, à donner le change à ses grandes aspirations. Elle croyait fort peu aux promesses de ses meneurs; mais elle croyait à la sincérité de leur sympathie, à Texcellence de leurs intentions; elle tenait pour incontestables les critiques outrées ou même les accusations calomnieuses qu'ils répandaient contre l'Assemblée constituante; tant et si bien qu'en l'état de surexcitation constante oîi était la classe populaire, il y avait toutes chances qu'elle cédât aux déplorables suggestions dont elle était l'objet; car les meneurs étaient parvenus à se placer si bien entre elle et les pouvoirs publics qu'il y avait une vraie solution de continuité entre elle et ceux-ci.
Un fait entre mille démontrera quel était l'élat moral de la partie la plus énergique du peuple.
Le troisième jour de la formidable insurrection de juin, presque toutes les forces insurrectionnelles s'étaient concentrées au faubourg Saint-Antoine. Sur les instances de plusieurs représentants du peuple, prisonniers des insurgés, ceux-ci se décidèrent à envoyer des parlementaires auprès du gouvernement. Quatre
ouvriers du faubourg, choisis parmi les combaltant?, vinrent, en compagnie de l'un des rcprésenlanls prisonniers (M. Larabit), apporter aux pouvoirs de la République l'expression des sentiments de la foule insurgée. Ils arrivèrent à l'Assemblée dans la mi-nuit du dimanche 25 au lundi 24. J'y étais seul. M. Larabit m'ayant dit l'objet de la démarche des hommes qui raccompagnaient, je fis mander le président, M. Sénard, et nous nous mimes à conférer avec les délégués de l'insurrection. Ils avaient surtout mission, — le croirait-on i — de s'assurer s'il était bien vrai que l'Assemblée constituante voulût la République!... Comme nous leur marquions notre douloureux étonnement, ils nous dirent: « Que voulez-vous? Tout le « monde nous dit que l'Assemblée n'est composée que a de réactionnaires, de royalistes; qu'elle ne veut pas « la République; qu'elle veut affamer le peuple pour « la lui faire détester; enfin, que l'Assemblée se gorge « pendant que nous jeûnons...
— « Mais comment pouvez-vous croire à de pareilles « infamies? Et comment une population aussi intelli- « gente que celle de Paris, qui est à même de voir et de « savoir tout ce qui se fait, peut-elle donner créance à « des calomnies aussi odieuses?
— « Ah ! quand on souffre de toutes manières, on « est mal disposé, voyez-vous! Et puis, nous ne vous « voyons pas, nous autres; nous ne savons rien que « par les journaux. Eh bien! ce sont eux qui nous « ont monté la tète; qui nous ont fait croire que
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« si nous lie nous soulevions pas, tout était perdu pour « le peuple : il n'y aurait plus de République. Tous ces « temps passés, les journaux qui poussaient à l'insur- « rection nous arrivaient de tous les côtés. Il y en a qui « ont paru deux ou trois fois dans la journée de jeudi « et de vendredi, en demi-feuille, en quart de feuille, u On nous les donnait quand nous ne les achetions pas. a On nous recommandait bien de les lire... Si bien, « ma foi! que les émissaires venant, d'autre part, nous « exciter, nous avons fini par croire que tout ce qu'on « nous disait était vrai ; d'autant que personne ne nous « disait le contraire... »
Ces journaux, dont je sais les noms, et les émissaires, sur lesquels j'ai été renseigné, n'étaient, bien entendu, ni les vrais journaux, ni les vrais agents de la démocratie...
Rien ne peut exprimer la douleur que laissèrent voir ces braves délégués lorsque, sans peine, nous leur eûmes donné, par les décrets de l'Assemblée, la preuve de ses sentiments républicains... « Mon Dieu! Est-ce « possible qu'on nous ait trompés à ce point? » s'écriaient-ils. « Mon Dieu! quel affreux malheur! Quel «abominable malentendu! » disaient-ils, les larmes aux yeux...
Et comme nous leur parlions encore des projets de loiayantpour objet le bien de la classe laborieuse, entre autres celui des trois millions destinés à créditer les associations ouvrières, l'un des délégués nous interrompit en s'écriant : « Ah! tenez... Voulez-vous que je
« VOUS le dise? Ce n'est pas tout cela que nous vou- « Ions! On nous a embêtés a\ec toutes ces questions « sociales. C'est avec ça qu'on a arrêté le travail et « qu'on nous a jetés dans la misère et le désespoir... « Ce que nous voulons, c'est la République d'abord, et « du travail après!
— « Oui, on nous assomme, reprit un autre, avec « toutes ces théories qui nous promettent le bonheur. « Assez comme ça ! La République pour tous et du trace vail pour les ouvriers : voilà tout ce que nous vou- « Ions!... »
Les sentiments exprimés par ces délégués étaient, je l'affirme, ceux de l'immense majorité de la population insurgée; et la devise inscrite de la main des meneurs sur quelques-uns des drapeaux de l'insurrection : « République sociale! » n'avait point du tout pour les combattants la signification qu'on lui supposait.
L'insurrection de juin ne prouve donc pas que le peuple soit difficile à gouverner; elle prouve seulement qu'il est possible, dans certaines crises révolutionnaires, de le séparer pour un moment du gouvernement qu'il a lui-même acclamé.
L'insurrection de juin 1848 n'est, en définitive, qu'une sanglante démonstration de la nécessité de donner large carrière à la force morale qui se développe si prodigieusement dans l'âme populaire aux jours de révolution, sous peine d'explosions terribles.
Mais, en dehors des affreux malentendus qui eurent lieu en 1848, du moment qu'on ne refoule pas les as-
pirations du peuple, qu'on ne cherche pas non plus à leur donner le change, qu'on s'efforce, au contraire, de leur donner satisfaction, il devient le plus facile à gouverner, et le plus prêt à tous les héroïsmes pour servir la cause du progrès.
Ce peuple, qu'on a tant de peine à contenir avec des baïonnettes, on le contient parfaitement avec un ruban. C'est que le ruban implique la confiance, et la baïonnette la méfiance.
Je veux encore citer, entre bien d'autres qui me viennent en souvenir, deux exemples qui caractérisent cette population ouvrière de Paris.
Aux premiers jours de la renaissance de la République, un certain nombre de compagnons charpentiers allèrent délivrer de prison plusieurs de leurs camarades qui y expiaient depuis cinq ou six mois un délit de coalition. Le corps du compagnonnage auquel ils appartenaient blâma énergiquement cette démarche illégale, reconduisit en prison les ouvriers qu'on en avait tirés, et alla présenter au gouvernement provisoire ses excuses et ses regrets... On peut d'ailleurs trouver dans les journaux du temps, et l'on retrouvera dans V Histoire de la Révolution de 18i8 de M. Carnicr-Pagès, une foule de faits qui montreront à quelle hauteur peut s'élever le sentiment populaire, quand il n'est pas troublé par de perfides incitations.
Le second exemple donne encore plus de relief à l'endroit de la médaille populaire :
' J'avais été chargé, aux premiers jours de mars \ 84<S,
d'aller visiter des blessés recueillis dans une maison hospitalière, située tout près de Téglise Saint-Merry. Ils étaient une trentaine, dont quelques-uns mortellement atteints. J'avais été conduit tout d'abord auprès de l'un de ceux-ci, qui n'avait plus, me disait le médecin, que quelques heures à vivre. Il avait toute sa connaissance, et la conscience parfaite de sa mort très-prochaine. 11 me montra sa poitrine, percée par une balle, et il me dit presque en souriant : « Je meurs sans regret, c( puisque la République est fondée. » Sachant que je venais de la part du gouvernement consoler les blessés, et leur offrir des secours pour eux personnellement ou pour leurs familles, il me demanda la main, la seri a affectueusement, puis, tournant la tôle du côté d'un lit, placé à quelque distance du sien, et m'indiquanl du doigt un autre blessé, il me dit : « C'est un muni- « cipal qui est là, avec nous... Pauvre diable! ce n'est « pas sa faute s'il a tiré sur nous... Il était commandé : « il n'y avait pas à dire. . . Il a bien du chagrin, allez ! . . . « Est-ce que vous n'irez pas le consoler aussi? 11 a une « femme, qui est dans la misère... Est-ce que vous ne « lui offrirez pas un secours comme à nous autres?... « Moi, je n'ai plus besoin de rien... J'ai une sœur; « mais elle a de l'ouvrage... Ça serait bien de voire « part d'offrir un secours au municipal... »
Je me montrais plus hésitant que je ne l'étais au fond, essayant de dissimuler mon émotion.
« Oh! je vous en prie, reprit-il, allez à lui! Que la « République lui pardonne comme je lui pardonne
« moi-même en mourant, et comme je pardonne à tons « les antres soldats qni ont tiré sur nous, sur le bonce levard. Ils étaient commandés... Nous sommes tous « des frères maintenant, avec la République!... »
Je lui promis de faire selon son grand cœur.
« Ah, merci! » me dit-il.
Je dus le quitter, sur l'observation du médecin qni voulait lui épargner de trop vives impressions. Je n'allai pas directement au lit du garde municipal. Je voulais savoir si les autres blessés partageaient le sentiment de celui que je quittais, et qui suivait mes mouvements avec une inquiétude si marquée, que le médecin dut le rassurer sur mes intentions... Tous les autres m'exprimèrent le même désir, et quand j'arrivai au soldat, celui-ci, qui connaissait les généreuses dispositions de ses camarades de salle, se mit à pleurer abondamment. Puis, son émotion im peu maîtrisée, il me dit tristement : « Moi, je n'ai droit à rien!... J'ai tiré sur le peuple... Malheureux que je suis!... Non, je n'ai droit à rien... » J'eus de la peine à lui faire agréer pour sa femme une promesse de secours; et mon instance auprès de lui me valut un ineffable sourire de remercîment de la part de tous les blessés...
Voilà le peuple qu'on nous présente comme ingouvernable!
Ah! ceux-là qui le disent n'accusent qu'euxmêmes!...
Après ce qu'on vient de lire, je pourrais parfaitement dédaigner l'opinion qui prétend qu'on aurait raison de notre peuple, comme on avait raison de celui du bas-empire : avec du pain et des fêtes. Mais, en la réfutant, elle me sera une occasion de dire certaines choses, dont les hommes d'État et les inspirateurs des classes aisées pourront faire leur profit, s'iis daignent lire ce livre.
Parlons d'abord du pain, et généralement de l'assistance matérielle.
Le pain que mange le peuple ne peut lui arriver que de deux sources : ou du travail, ou de l'assistance.
Or, à qui a-t-il donné le droit de croire qu'il mange de bon cœur le pain qu'il tient de l'assistance, publique ou privée, lorsque le malheur des temps le force à y avoir recours? Qu'on ne s'y trompe pas : ce pain est amer, même pour la partie inférieure du peuple, pour celle qui a, au moindre degré, le sentiment de la dignité; à plus forte raison, est-il amer à la classe dont nous nous occupons particulièrement.
Quant au pain gagné par le travail, il n'est ni assez abondant ni assez succulent pour ne laisser rien à désirer de plus que des fêtes.
On croit trop volontiers que, le travail appelant les bras à Paris et le salaire haussant un peu, l'ouvrier
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s'estime très-heureux. Cette croyance est erronée. D'abord, quand le travail est notablement offert dans Paris, on y accourt de toutes parts, et l'offre des bras n'y est jamais inférieure à la demande. Ainsi, pendant qu'on a démoli et rebâti une grande partie de la capitale, c'est la population ouvrière flottante qui a le plus profité de la surélévation momentanée des salaires.
Puisque nous abordons cette question de l'intérêt matériel de la classe laborieuse de Paris, faisons justice d'une erreur qui n'est pas seulement celle des hommes d'État et des classes aisées ; mais aussi celle de plusieurs des avocats dévoués de la cause populaire.
Il est hors de doute que si le peuple manque de pain, il accusera l'administration publique d'imprévoyance; la colère germera dans son cœur; il croira aux accapareurs et môme à la connivence des hommes d'État. Il faudrait donc avoir perdu le sens pour ne pas reconnaître que le premier souci des gouvernants est de veiller à ce que, en échange de son travail, la classe populaire soit toujours assurée de la suffisante vie.
Un gouvernement, ne fût-il soucieux que de sa propre conservation, doit faire tout au monde pour éviter aux ouvriers les douleurs de la faim, et même l'humiliation de recourir à l'assistance publique. Non que l'insuffisance du strict nécessaire doive inévitablement délerminor des soulèvements populaires; mais parce que les privations s'inscrivent d'une manière indélébile dans l'ùmc du peuple, surtout celles dont il
lui semble, à tort ou à raison, qu'on aurait pu prévenir la cause, et cela fait à l'endroit des gouvernants une note très-lacheuse . . .
Mais si l'on s'expose à celte mauvaise note, si l'on n'a su ou si l'on n'a pu conjurer une crise alimentaire, on se tromperait, d'autre part, en croyant s'assurer la reconnaissance populaire par des fondations philanthropiques; et c'est là l'erreur que je veux relever.
Des trois classes du prolétariat parisien, celle-qu'on a le plus à cœur de toucher, est, assurément, celle qui a des préoccupations politiques. Or, c'est précisément celle-là qui est le plus antipathique aux institutions de la philanthropie officielle. Ce sont les classes moyenne et inférieure qui sont les plus disposées à en faire leur profit. Mais qui compterait sur une gratitude effective de leur part serait bien naïf... La classe inférieure, par cela même qu'il faut la nommer ainsi, n'est pas capable de reconnaissance. La classe moyenne le serait davantage; mais je l'ai dit : c'est toujours à regret qu'on a recours à l'assistance; le sentiment de la dignité en reçoit nécessairement une atteinte; et d'un autre côté, en dépit des recommandations faites aux agents inférieurs de Tadministration spéciale, ceux-ci n'accomplissent pas toujours leurs fonctions avec une délicatesse telle que le besoigneux ne soit pas humilié... C'est ainsi que le pain reçu devient amer au point d'effacer la gratitude.
Je ne voudrais certainement pas décourager les efforts de la philanthropie; mais il faut qu'elle sache
bien le caractère du peuple auquel elle s'adresse; et ce que je dis peut être utile tout aussi bien au parti conservateur qu'au parti démocratique.
Si Ton s'expose fort à avoir la classe ouvrière contre soi quand elle manque de pain, on ne l'a pas nécessairement pour soi par cela seul que le pain lui est assuré, et qu'on lui fait même entrevoir la possibilité d'un bien-être plus réel : elle est très-incrédule à ce sujet. On peut toucher des populations rurales avec la perspective d'un dégrèvement d'impôt; le peuple politique de Paris est ainsi fait, qu'on ne le louche pas par l'intérêt matériel. . . Son instinct semble lui dire d'ailleurs qu'en ce temps-ci, et pour longtemps encore, toute promesse d'une sérieuse augmentation de bien-être pour lui sera une promesse fallacieuse, d'où qu'elle vienne. S'il s'est montré sceptique à l'égard du sociahsme, quelle autre opinion le pourrait séduire?
« Celle, dira-t-on, qui lui donnera au lieu de lui promettre. » Mais quelle opinion est en mesure de lui donner immédiatement? Aucune, en l'état général des choses. On ne pourrait que le leurrer. Encore une fois, son instinct le met en garde contre les promesses illusoires.
Par conséquent, on n'a pas raison de ce peuple avec du pnin, y ajoutâl-on la promesse de beaucoup de beurre.
Quant aux privations, il les endure volontiers; mais seulement lorsqu'elles sont justifiées par quelque
grande œuvre nalioiiale...On sait comment, aux grands jours, le peuple sait s'imposer un long et dur carême civique...
Je ne veux pas passer outre sans fournir encore un utile avertissement à la philanthropie bourgeoise et gouvernementale.
Le surenchérissement des logements, résultant de la démolition et de la reconstruction d'une parlie de la capitale, a donné la pensée d'édifier des cités ouvrières. J'accorde parfaitement que cette pensée provenait d'un sentiment de sympathie pour la classe laborieuse, et qu'on cherchait très-sincèrement à atténuer en sa faveur l'excessive cherté des loyers, en môme temps qu'on se proposait de lui offrir des demeures plus saines que celles d'autrefois. Je m'incline donc devant le bon côté de l'intenlion. Mais, celte réserve faite, je dis que c'est une idée malheureuse à tous autres égards que celle des cités ouvrières. Les inconvénients qui en résulteraient dominent de cent coudées les avantages. Le peuple a si bien senti que ce bien qu'on lui voulait faire ne répondait pas à ses sentiments, qu'il n'a montré nul empressement à habiter ces cités, au contraire.
Le peuple n'aime pas qu'on le parque. 11 en voit l'intention même lorsqu'elle n'existe peut-être pas, et cela lui laisse une impression fâcheuse.
S'il est vrai qu'en l'état général des choses européennes on ne puisse rien faire de radical pour améliorer la condition matérielle de la classe laborieuse, il
faut se défendre au moins d'aggraver son étal nioral. Car, si Ton lient compte de la vivacité de son intelligence, et des excitations qui naissent incessamment de l'énorme différence entre son existence et celle de la classe aisée, on craindra de rien faire qui puisse lui rendre ce contraste plus frappant et plus amer. Qu'on songe bien d'ailleurs à ceci : le contraste est incomparablement moins sensible à l'ouvrier, incessamment mêlé à la bourgeoisie, qu'à l'ouvrier systématiquement tenu à distance d'elle... Il vaut mieux qu'il demeure dans la maison du bourgeois que de demeurer dans la cité ouvrière. Il sera beaucoup moins accessible à certaines mauvaises pensées, même en passant devant l'appartement du riche pour monter à son humble demeure, qu'en occupant un logement propret dans une cité peuplée exclusivement des gens de sa classe.
Qui ne comprend pas cela n'entend vraiment rien aux choses humaines. On peut n'avoir pas songé tout d'abord à ces graves inconvénients; mais la réflexion ne peut manquer de leur donner tout leur éloquent relief.
Les cités ouvrières n'ont pas réussi, heureusement; mais la transformation de Paris ayant fait refluer forcément la population laborieuse du centre vers les extrémités, on a fait de la capitale deux villes : une riche, une pauvre. Celle-ci entourant l'autre. La classe malaisée est comme un immense cordon enserrant la classé aisée... Bien mieux vaudrait que cela n'existât pas.
Cette réflexion ne m'est pas inspirée par le pur intérêt populaire.
Il n'est pas prudent, dans une époque travaillée comme la nôtre par l'esprit démocratique, c'est-à-dire par une force morale qui défie toutes les précautions, toutes les contradictions; qui est invincible, d'établir, d'une manière plus sensible, la ligne de démarcation entre les deux grandes classes. Il n'est pas de combinaison stratégique qui en puisse atténuer le danger.
Il serait de bonne politique, au contraire, d'effacer progressivement les vieilles lignes de démarcation... J'espère que le peuple ne cédera jamais à de haineuses suggestions; mais mieux aurait fallu éviter jusqu'au prétexte sur lequel peuvent s'appuyer de mauvais conseils aux temps de crise. On n'a qu'à se rappeler ceux qui ont été donnés aux populations des extrémités de Paris pendant les journées de juin 1848...
Pour en revenir au pain, c'est-à-dire à la vie matérielle, le peuple n'est certes pas difficile. Traversant chaque jour la cité fastueuse, travaillant à ses embellissements, à ses attraits de toutes sortes, témoin du luxe effréné qu'affiche le monde de la spéculation, l'ouvrier rentre dans sa demeure éloignée sans avoir donné prise à de jalouses pensées; cependant il lui est bien difficile de s'en défendre lorsque, en dépit de sa bonne volonté, il ne peut vivre du fruit de son travail...
Mais le jour où, sans tristesse et sans amertume an cœur, il mangerait le pain de l'assistance, on pourrait
dire de lui qu'il est un peuple déchu; et je ne voudrais pas me porter garant, comme je le ferais aujourd'hui, de la sécurité des classes aisées.
La question du pain me paraissant réglée, abordons celle des fêtes.
Comment supposer qu'un peuple si ardent, si avide d'émotions, de vie extérieure, ne soit pas prêt à saisir toute occasion de rompre la monotonie de son existence dans Fatelier? Oui, il aime les fêtes, et il lui en faut. Pauvres esprits sont ceux qui ne comprennent pas ce besoin.
11 est bien aisé à l'homme riche, qui est blasé de plaisirs de toutes sortes, de rire dédaigneusement du peuple, toujours prêt à saisir l'occasion de voir défiler une mascarade quelconque. Mais tel beau de la bourgeoisie, qui reproche à la multitude d'aimer les oripeaux, a, plus que personne, la passion des oripeaux, et ne recherche rien tant que les occasions de poser pour la foule. Non-seulement ce n'est pas le prolétaire qui les porte; mais partout où ils s'étalent en spectacle, la foule est composée de toutes les classes. En tin de compte, puisque oripeaux il y a, pourquoi les bourgeois n'en porteraient-ils pas, et pourquoi les ouvriers ne les regarderaient-ils pas? Ce qu'on appelle ainsi, c'est de la couleur variée et brillante; or, le peuple aime la couleur comme il aime le bruit. La couleur et le bruit, c'est la vie. Comment s'étonner du puissant attrait qu'ils exercent sur une population si vivanleV
Si elle aime passionnément les fêles, il faut faire remarquer pourtant que toute fête ne la passionne pas. Il n'est pas d'observateur qui n'ait pu remarquer comment la foule est froide dans ces « réjouissances publiques » où le mât de cocagne, le théâtre en plein vent et le feu d'artifice jouent les principaux rôles. Les fêtes qui enflamment le peuple sont celles où il joue aussi son rôle. Ainsi fut celle dite de « la fraternité, » en avril 1848, où toute la population virile de Paris, formée en une immense armée civique, allait recevoir ses drapeaux. Ce qui lit le caractère et la grandeur de cette fête, ce n'était seulement pas le formidable déploiement de force que la grande cité révolutionnaire pouvait montrer aux représentants de l'Europe, alors profondément émue : c'était surtout l'esprit de fraternité qui se manifesta pendant toute cette journée entre les divers éléments de la population...
Le gouvernement provisoire avait eu l'excellente pensée de diriger dès le matin vers la Bastille, pour y prendre rang, les légions des quartiers riches, tandis que celles des quartiers d'ouvriers allaient prendre rang vers la Madeleine, de sorte que ces légions devaient nécessairement se croiser... J'ai vu, de mes yeux, la rencontre de la huitième et de la deuxième légion, c est-à-dire celle du faubourg Saint^Antoine et celle de laChaussée-d'Antin, la plus pauvre et la plus riche. Jamais je n'oublierai l'enthousiaste effusion avec laquelle elles s'acclamèrent réciproquement. De