FAUX TRAIT
part el d'autre, les physionomies étaient rayonnantes de confiance et de bonheur... La chaleur des sentiments ne s'attiédit point de toute la journée, malgré la pluie qui ne cessa de tomber : elle ne put refroidir les cœurs. Ce fut le cri général qui nomma cette imposante manifestation Fête de la Fraternité : elle était bien nommée...
Et ce ne fut pas précisément la faute du peuple si les nobles sentiments qui se manifestaient si haut ce jour-là s'effacèrent bientôt...
Quoi qu'il en soit, si on le voit courir aux fêtes, il en revient souvent sans être ému ; parfois il en revient mécontent. Toute fête ne lui plaît donc pas, et. Dieu merci! on le calomnie grossièrement quand on le compare au peuple du Bas-Empire. Non. on n'a pas raison de lui avec du pain et des fêtes.
Esl-il plus exact de dire que la classe ouvrière de Paris n'a qu'une passion, celle de l'égalité?
J'ai répondu par avance et négativement à celle question*; et je répète ici qu'il est tout à fait inexact de dire que le premier besoin de notre classe populaire soit celui qu'on lui suppose. En m'élevant contre cette inexactitude, je ne fais pas léloge du peuple ; au
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contraire. Je préférerais donc que Tasserlion fût fondée ; mais elle ne Test pas.
Sans doute, si l'on compare l'ouvrier de Paris à celui de Vienne, de Berlin, ou de Londres môme, on lui trouvera des habitudes et des sentiments beaucoup moins humbles qu'à ceux-ci; mais nous ne devons le comparer qu'à l'idée qu'on se fait de lui, et elle est fausse.
Nous avons vu que l'auteur des Populations ouvrières donne lui-même dans cette erreur, commune aux écrivains politiques. Ceux-ci ne sont pas d'accord, toutefois, sur la légitimité du besoin d'égahté qu'ils supposent à notre classe; et tandis que les uns approuvent fort « ce trait saillant de caractère, » les autres le réprouvent à l'égal d'un vice odieux.
Pourquoi ces derniers réprouvent -ils ainsi ce prétendu trait saillant? Parce qu'il leur révèle, disentils, un sentiment de basse jalousie envers les classes favorisées, sentiment qui peut aller jusqu'au désir d'un despotisme qui s'appesantisse sur elles comme sur le peuple lui-même. Ne pouvant s'élever à elles, il voudrait les abaisser jusqu'à lui.
Si les premiers pubhcistes ne commettent qu'une erreur simple, les autres commettent une erreur compliquée d'odieuse calomnie.
D'abord, à quels signes a-t-on reconnu cette passion égalitaire?
Depuis les premières manifestations révolutionnaires de 89 jusqu'aux dernières de la seconde républi-
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que, le peuple n'a jamais, que je sache, exprimé ce prétendu besoin dominant.
S'il était vrai qu'il fût si niveleur, il se serait attaché bien plus sérieusement qu'il ne l'a fait aux théories communistes; et s'il était tant porté qu'on veut bien le dire vers l'égalité bien entendue, il n'aurait pas de lui-même la défiance singulière que j'ai constatée dès le commencement de cette étude. La preuve qu'il n'a pas en lui-même la confiance que devrait engendrer la passion égalitaire, c'est qu'il cherche toujours en dehors de ses rangs des patrons, des conseillers, des initiateurs.
Non-seulement cette tendance égalitaire ne se manifeste hautement ni dans faction politique, ni dans les relations privées; mais elle n'est pas même trèssaisissable dans les aspirations, si ce n'est dans celles du très-petit nombre.
Je sais bien que certains groupes de socialistes mettaient l'égalité au-dessus de la liberté; mais le peuple n'est pas responsable de leurs divagations.
Si j'avais un reproche à lui adresser, ce serait donc de pécher par le défunt contraire au défaut qu'on lui suppose. Je le voudrais beaucoup plus pénétré qu'il ne l'est de ce besoin d'égalité qui procède du sentiment de la dignité personnelle.
Quant à l'erreur compliquée de calomnie qui présente le peuple de Paris comme disposé à subir avec bonheur lout despotisme, [)()Uivu qu'il soit écrasant pour les classes favorisées, je m) daigne pas la discuter.
Je me bornerai à faire remarquer aux personnes dont l'esprit aurait été effleuré par celle opinion qu'aux époques d'élections générales, c'est dans les quartiers occupés par la population ouvrière que sont élus les plus fermes représenlants des franchises publiques...
Je reconnais cependant qu'un des traits les plus saillants du caractère du peuple, est de favoriser énormément les allures dictatoriales, pour si peu qu'elles lui paraissent répondre à ses aspirations.
Nos révolutions successives ont pu renverser les dynasties et briser les trônes : elles n'ont pu ruiner dans l'esprit des populations ouvrières, ni même dans celui de la classe populaire la moins infériorisée, le caractère omnipotent de cet être de raison qu'on appelle l'État.
Oui, ce peuple d'élite qui joue un rôle si actif dans la chute et la reconstitution des gouvernements, — dans la chute surtout — en est encore là de croire que l'Etat est le résumé de l'intelligence et de la puissance générales; qu'il sait tout, qu'il peut tout; qu'il est l'expression la plus haute du droit, le chargé suprême du devoir; en un mot la providence visible de la société, et particulièrement celle des classes deshéritées.
Ce préjugé populaire est évidemment le vieux le-
vain d'une opinion qui remonte au moyen âge, et que la monarchie s'efforçait d'accréditer parmi les populations, opprimées par toutes les petites tyrannies féodales. Elle doit remonter au temps où se constituait l'unité de la puissance royale par l'écrasement de la féodalité. L'action du pouvoir central promettait alors de devenir bienfaisante; et, tant parce qu'elle était que parce qu'on supposait qu'elle pouvait être, la monarchie put s'idéaliser dans l'esprit des populations au point d'être l'image d'une providence sensible.
Les transformations de la puissance publique n'ont pas changé sensiblement la manière de voir du peuple; et quand il donne tête baissée dans une révolution provoquée par la bourgeoisie la plus avancée, c'est parce que le gouvernement contre lequel il se soulève a manqué d'une manière grave et persistante à ses devoirs de providence sensible et effective.
Et, — remarquons bien ce fait, de la plus haute importance, — lorsque la bourgeoisie libérale provoque une révolution pour restreindre les attributions du pouvoir dit exécutif, le peuple ne s'associe au mouvement que déterminé, au contraire, par la pensée d'élargir les devoirs, et par conséquent les attributions, du pouvoir à venir... Aussi, tel gouvernement qui satisfait à peu près les classes favorisées, peut-il ne convenir pas du tout aux classes infériorisées.
Aussi bien, entre l'état actuel des choses, nu point de vue de la constitution intime de la société, et l'état des choses au moyen âge, la comparaison
est-elle possible, à certains égards. A la féodalité militaire et brutalement despotique a succédé une féodalité industrielle qui, pour avoir de moins graves inconvénients que l'ancienne, en a pourtant encore de très-graves, surtout en ce sens qu'elle pèse lourdement sur les classes laborieuses, et qu'elle est un nouvel et fort difficile obstacle à leur élévation. Les monopoles qui se créent de tous côtés, et pour toutes les branches de l'industrie, ferment aux classes ouvrières toutes perspectives, en même temps qu'ils diminuent d'autant la liberté dans le travail... Constatons, en passant, que les économistes, si amoureux de liberté, ont plutôt favorisé la tendance au monopole qu'ils ne lui ont résisté.
Or, ce phénomène, en se développant, n'est certes pas fait pour déraciner de la pensée populaire l'idée du recours à la Providence sensible; il ne peut, au contraire, que l'y entretenir.
Que l'idée de ce recours accuse une naïveté d'enfant, je le veux ; qu'au point de vue des principes constitutifs de la société moderne, ce soit une erreur de demander à l'Etat ce qu il faudrait demander à la loi, je l'admets. Cependant, reconnaissons que celle aberration aurait beaucoup moins sa raison de persister si la société éclairée et soi-disant libérale n'avait pas si fort donné les mains à la constitution de la féodalité nouvelle... Dans tous les cas, l'erreur du peuple est tout à fait relative. Lorsque celui-ci s'adresse à la puissance publique pour qu'elle le protège
contre des tendances qui menacent de le maintenir dans l'infériorité, et dont il ne peut avoir raison par lui-même, il ne dit pas expressément que l'État doit mépriser la loi. En définitive, l'État, c'est l'ensemble des pouvoirs publics, législatif et exécutif; et lorsque ceux-ci le veulent bien, rien ne leur est si facile que de transformer en loi ce qui leur est démontré conforme au vœu public, dont le vœu populaire est l'expression la plus accentuée.
Mais je ne dissimule pas que dans tout conflit entre les deux pouvoirs, le peuple sera pour celui des deux qui lui semblera répondre le mieux à ses aspirations... Si c'était l'exécutif, celui-ci n'encourrait pas la haine populaire pour faire violence au législatif, et réciproquement.
Que cette disposition puisse avoir de grands inconvénients, je ne le nie pas; mais elle est ainsi, et nous n'y pouvons rien. Elle est, d'ailleurs, commune aux classes aisées et éclairées. Celles-ci sont toujours prêles à sacrifier celui des deux pouvoirs qui contrarie leurs opinions ou leurs intérêts. J'ai vu, à la fin de l'Assemblée constituante, et d'autres ont pu voir à l'Assemblée législative, d'illustres parlementaires faire très-bon marché des prérogatives du pouvoir législatif, parce qu'une partie de leurs collègues ne partageait pas leur opinion... Si Ton peut invoquer pour ces hautes personnalités les circonstances atténuantes, on me permettra bien, je l'espère, de les invoquer à mon lour pour les gens de ma classe.
Ce qui me semble fâcheux, dans la propension du peuple, ce n'est pas qu'il soit de cœur pour celui des pouvoirs qui se prôte le mieux à ses désirs, c'est qu'il peut se tromper ou être trompé, et favoriser, par suite, des tendances dont il serait puni tout le premier.
Quoi qu'il en soit, je ne conteste pas que la tendance à compter sur l'État, en tout et pour tout, ne soit le défaut d'un peuple enfant, longtemps tenu en une étroite tutelle ; mais c'est aussi le défaut d'un peuple rêveur, et préoccupé de grands intérêts. Il n'est pas une personne qui, dominée par une constante préoccupation des choses extérieures, ne souhaite que quelqu'un veuille bien se charger de ses petits intérêts à elle. Le populaire parisien est exactement dans cette condition. Et quelle autre puissance pourrait, dans sa pensée, suppléer les pouvoirs publics pour un pareil soin? Il n'en est pas, bien entendu. Or, en tenant compte de ses défauts et de ses qualités, de son imprévoyance des nécessités terre à terre, et de son étonnante préoccupation des questions les plus élevées, on découvre bientôt que c'est moins à un maître qu'il entend confier le soin de ses intérêts qu'à une sorte d'intendant. Le peuple de Paris est un grand seigneur sans-culotte qui prend l'État pour son homme d'affaires.
Au point de vue politique, cet appel à la haute main gouvernementale révèle aussi l'espoir d'une direction générale qui donne satisfaction aux vœux in-
limes, aux besoins expansifs de la nation : le peuple est une armée qui veut un général.
On peut concevoir que le citoyen suisse, par exemple, ne demande à l'État que de conserver précieusement les institutions démocratiques et fédérales de son pays, en faisant respecter au dehors les dioits de la confédération helvétique : tout va bien quand la Suisse va bien.
La préoccupation du citoyen français est tout autre. Il ne s'agit pas seulement pour celui-ci de désirer que son pays jouisse des institutions les plus parfaites, les plus propres à faciliter le développement de toutes les valeurs morales et physiques, et que la nation française puisse servir de modèle à toutes les autres. Nous savons que le civisme français ne peut s'enfermer dans la limite de la frontière : il mène à pratiquer cette maxijne : charité bien ordonnée est de commencer par les autres. Il nous^ fait embrasser presque tout le monde dans notre sollicitude; il ne nous donne rien tant à cœur que de rendre cette sollicitude effective; et, en conséquence, il nous pousse à désirer une direction vigoureuse, osée, et n'hésitant pas à mettre les forces vives de la France à la discrétion de tout peuple qui lui tend les bras.
C'est là particulièrement le civisme du peuple de Paris; et c'est, indépendamment de toute autre cause, ce qui détermine en lui Tinvinciblo désir de voir le gouvernement se comporter en chevalier de la justice universelle .. Il est bien entendu que, si pleins de la
tlamme cxpansive que puissent être les directeurs de l'activité nationale, ils ne pourraient aller jusqu'où les voudrait pousser le vœu populaire. Mais qu'il soit bien entendu aussi que le peuple est ainsi fait, que nul gouvernement ne trouvera le chemin de son cœur, s'il n'entre dans la voie que nous savons; et celui qui voudra y entrer obtiendra d'autant mieux assentiment complet et carte blanche qu'il y entrera plus franchement, plus résolument...
En cela le peuple est logique; voulant la fin, il veut les moyens. Les moyens peuvent être dangereux, nous le savons de reste; mais faut-il, pour éviter les périls, renoncer au but? Est-ce que rien de grand se fait, dans le monde, sans danger? Traverserait-on jamais les mers, si l'on avait peur de sombrer en route? A-t-on renoncé à l'usage de la vapeur pour prévenir les explosions? Non! on fait mieux : on s'applique à trouver les moyens de maîtriser les tempêtes en mer et de rendre les machines inexplosibles. Ingénions-nous aussi à faire que la puissance publique réponde aux besoins d'une nation rayonnante comme la nôtre, sans compromettre en rien la liberté publique. Voilà le problème. Ce ne serait pas la doctrine de la souveraineté du but qui serait triomphante par suite du vœu populaire; mais bien la seule souveraineté consacrée par la Révolution : celle de l'opinion ; car il faut toujours se rappeler que le sentiment du peuple de Paris est celui de l'immense majorité de la population française : il est beaucoup plus vif ici qu'ailleurs, voilà tout.
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Nous savons pourquoi le peuple aimerait un gouvernement audacieux, faisant diverger au dehors l'inlluence décisive de la France. Un pareil sentiment ne naîtrait pas là où l'esprit belliqueux ferait défaut. Le peuple de Paris est donc belliqueux entre tous, et, par suite, très-impressionnable au bruit du tambour, très-friand de fêtes militaires. Il a le défaut de sa qualité : il est Chauvin, quoi î
On se rappelle encore avec quelle facilité merveilleuse on put former, après les journées de février 1 848, les vingt bataillons de garde mobile, tous recrutés parmi la jeunesse ouvrière de Paris. On eût dit, de ces bataillons, après moins d'un mois d'exercice, que c'étaient de vieilles troupes ; et personne ne doutait qu'ils n'eussent porté sur le champ de bataille Tinvinciblc entrain qu'ils montraient dans leur service préparatoire.
Le peuple a donc un penchant très-prononcé pour la gloire militaire; mais ce penchant est-il plus à déplorer qu'à glorifier? Peut-on<, sans scrupule aucun, le frapper de ridicule en le caractérisant de « chau* vinisme? »
Je n'hésite pas à dire qu'on fait injure au peuple quand on prétend qu'il aime le hisil pour le fusil, lu guerre pour la guerre, la gloire pour la gloire*. 4
Toute guerre ne renllamme pas; il en est mênne certaines qui peuvent lui déplaire et l'attrister beaucoup.
La vérité est que nous aimons dans le fusil un redresseur de tort; redresseur brûlai, sans doute, mais auquel il faut bien recourir quand le tort lui-même ne se fait faute d'y avoir recours, en prenant presque toujours l'offensive.
Je ne conteste pas qu'on ne puisse abuser de cette disposition belliqueuse. De quel sentiment ne peut-on abuser? Mais, on serait tout à fait injuste envers la classe dont nous parlons si l'on supposait qu'elle puisse se réjouir d'une guerre qui ne serait pas conforme aux principes; c'est-à-dire qui ne serait pas entreprise en vue d'étendre les conquêtes de la Révolution. Toute guerre est équitable à ses yeux, qui a pour effet d'aider à l'émancipation d'un peuple; toute guerre serait odieuse, qui aurait pour résultat l'amoindrissement d'un peuple.
Quiconque nous suppose une autre pensée nous calomnie.
Nous aimons la gloire militaire, sans doute ; non celle qui résulte de l'écrasement d'une armée ennemie; mais celle-là seulement qui vaut à la France d'être appelée la nation libératrice.
Être chauvin de celte manière n'a rien, au fond, de bien ridicule, si ce n'est aux yeux de ceux qui professent et pratiquent imperturbablement la doctrine du « chacun pour soi. »
A considérer la persistance du sentiment militaire