‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LES PAI;TIS. — LELU lUlSON D ETRE. — LE ItOLE NECEeSAir.E DÉ CHACUN d'eux.

Nous ne comprendrions pas compléfement le peuple politique de Paris si nous n'étudiions aussi dans son ensemble le parti démocratique; et nous ne comprendrions que très-imparfaitement celui-ci si nous ne nous appliquions d'abord à définir le jeu nécessaire des partis divers. Faisons donc ce que raison demande.

Il est, de par le monde, une foule de sages qui semblent croire que le genre humain aurait grand besoin d'être revu et corrigé. S'il leur était donné, par mira-

clo, de revoir et de corriger « le chef-d'œuvre de Dieu, » ce ne serait pas pour raugmenter, au contraire! car ils se plaignent tous de son exubérance de sévc : ils le saigneraient à blanc, sans hésiter. Ils éteindraient en l'homme les forces vives qui sont le principe générateur de toutes les agitations de la vie; ils effaceraient toutes les diversités et toutes les vivacités de l'esprit pour réaliser leur idéal social : l'uniformité dans la simplicité!...

Si vous demandiez à l'un d'eux son senliment sur les partis, par exemple, il vous dirait qu'ils lui causent une affliction profonde; il se répandrait en jérémiades sur « l'esprit de parti, » ce « fauteur de toutes nos discordes civiles, » cet « ennemi mortel de la paix publique, » etc., etc. Bref, s'il pouvait le tuer absolument, et pour toujours, il le ferait avec bonheur, et il se croirait grand devant Dieu et devant les hommes...

Ce sage, vous le trouverez partout, dans tous les rangs et dans tous les camps. Il est lui-même homme de parti; et il est peu de partisans qui, à leurs heures de découragement ou sous la préoccupation des crises provoquées par les opinions contraires, ne soient disposés à payer tribut à cette sagesse aux pûtes couleurs qui s'effraye du bruit, du mouvement, et qui, volontiers, supprimerait la vie pour supprimera lutte.

Je conçois qu'on se défende de cet esprit exclusif, haineux même, qu'on trouve assez communément sous tous les drapeaux ; qu'on le réprouve même éner-

giquement ; je conçois encore que des personnes conciliantes, s imposant le devoir de former le trait d'union nécessaire entre l'arrière d'une opinion et l'avant d'une autre, soient portées à gémir de la malveillance qu'elles se prodiguent réciproquement : rien de cela ne prouve contre le véritable esprit de parti.

Voici, au reste, la simple et victorieuse observation que le bon sens oppose aux « sages » qui se lamentent de « nos divisions : »

Les sociétés les plus élevées en civilisation, c est-àdire les plus fortes^ les plus savantes^ les plus morales, les plus actives, les plus prospères, sont précisément celles où les partis sont le plus accentués, partant, où ils puissent de la plus grande liberté de se manifester.

Cette irréfutable assertion peut n'avoir pas frappé toute intelligence distinguée ; mais la moindre réflexion lui rendra éclatante cette vérité :

Tant les partis sont vivants, tant est vivante là société.

Débattez-vous contre ce fait, ou plutôt contre cette loi de la vie, vous y userez votre logique; et, si vous n'êtes à jamais brouillé avec le bon sens, vous vous inclinerez devant une loi certainement providentielle...

Une société en progrés peut être comparée à un peuple en marche vers une terre promise dont il ne

sait que très-vaguement la route, et qui campe successivement aux lieux qui lui semblent propices. Si, continuant l'image, nous examinons de haut ce peuple, nous le voyons toujours précédé d'une sorte d'avantgarde et suivi d'une espèce d'arrière-garde.

L'avant-garde se compose des âmes les plus ardentes à trouver la terre promise, souffrant impatiemment les haltes prolongées, toujours à la recherche des voies nouvelles où il conviendrait de s'engager, et sollicitant sans cesse la multitude de lever le camp, pour les suivre sur un terrain plus fécond, et plus rapproché du but vers lequel tendent leurs aspirations.

Le rôle de celte avant-garde est d'ouvrir toujours de nouvelles et attrayantes perspectives.

L'arrière-garde se compose d'un parti qui avait su se faire, aux dépens du grand nombre, une si bonne position dans la halte précédente, qu'il lui est fort douloureux d'avoir été forcé de l'abandonner. C'était sa terre de promission, à lui, et il n'aspirait à rien de plus en ce monde. Il sait, d'ailleurs, qu'on ne le laissera plus se faire, comme autrefois, la part du lion, et que plus on avancera, plus il lui faudra se soumettre à la loi de justice distributive... En sorte que ce parti, autrefois privilégié, ne suit le gros de la nation que contraint et forcé, manifestant les plus amers regrets, se tenant toujours à l'arrière, sollicitant d'une manière incessante la foule de retourner sur ses pas, maudissant Tavant-garde, criant bien haut qu'elle

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entraînera infailliblement la société vers les abîmes...

La grande majorité de cette société constitue le parti stationnaire. Il a pour trait caractéristique de vouloir demeurer en place aussi longtemps qu'il croit pouvoir féconder l'élat présent. Tant qu'il ne lui est pas démontré de la manière la plus décisive que le campement nouveau, où l'appelle instamment l'avantgarde, offre des ressources beaucoup plus abondantes que celui où l'on se trouve, il résiste aux sollicitations; et, comme il est dans sa nature d'aimer mieux tenir que courir, et qu'il ne sait pas plus garder la mesure que les partis extrêmes, ce n'est jamais que sous le coup d'une crise intestine qu'il se laisse entraîner.

Lorsque cet entraînement a lieu, la portion la mieux partagée du parti stationnaire se joint, par dépit, à l'arrière-garde, et en réforme successivement le personnel; tandis que la portion la plus fatiguée, ou la moins aventureuse de lavant-garde, deviendra la tête du nombreux parti moyen. Enfin le parti du mouvement se renouvelle en recrutant dans la foule les âmes jeunes et ardentes dont il a besoin.

Dans la durée du trajet, les générations se succèdent, les partis se modifient sensiblement; ils changent de nom; mais, sous un nom ou sous un autre, tant que la société n'aura pas épuisé son principe d'existence, accompli sa fonction particulière, il y aura nécessairement :

Un parti qui aspire à mieux que ce qui est;

Un autre, comprenant ou représentant l'immense majorité, disposé à se contenter de ce qui est, ne voulant pas quitter la proie pour l'ombre;

Enfin, un troisième, regrettant une bonne situation passée, et se vengeant do ses défaites en réagissant avec une invincible obstination contre les tendances de la marche en avant.

Si, de lui-même, le parti du progrès se décomposait, s'anniliilail; ou s'il était vaincu définitivement par un despotisme quelconque, la société ne retournerait pas pour cela, d'étape en étape, à son point de départ, non : jamais société n'est retournée sur ses pas. Quand elle ne va plus de l'avant, elle sèche sur place. Elle s'immobiliserait donc fatalement au point où elle se trouverait, comme nous voyons qu'il est arrivé aux grandes sociétés du vieil Orient. Le parti d'avant- garde lui faisant défaut, ce serait l'élément même de toute vie progressive qui lui aurait échappé.

Dans la société française, cet élément de vie progressive est incarné dans la démocratie militante, laquelle revendique, à bon droit, la qualification de parti du progrès. Et sauf l'état-major, qui s'est à peu près exclusivement recruté jusqu'à ce jour parmi la bourgeoisie, le corps avancé de ce parti est formé par la classe supérieure de la population laborieuse de Paris.

Pousuivons notre démonstration.

Si nous pouvons affirmer que là où le parti d'avantgarde fait défaut par une cause quelconque, la société est condamnée à l'immobilité d'abord, puis à la décadence fatale, nous pouvons également affirmer que le progrès, impossible sans ce parti, ne se fait pourtant pas par lui tout seul, mais bien avec le concours des deux autres. Si nous parvenons à démontrer ce fait, nous aurons prouvé que les trois partis sont d'absolue nécessité, et que tous les trois doivent jouir de la complète liberté d'exercer leur action, en tant qu'elle est exempte de violence.

Ce n'est pas, certes, une médiocre besogne que d'avoir à démontrer à chacune des opinions la raison d'être des deux autres. Chacune d'elles, en effet, croit sincèrement avoir pour elle seule la vérité, toute la vérité, prétendant que les autres sont au service de l'erreur. En réalité, le vrai et le faux sont mêlés aux trois opinions, à doses inégales, sans doute; mais il est tout simple que chacune, admît-elle la nécessité d'être des autres, veuille s'attribuer la plus grande dose de vérité et la plus petite d'erreur. Il est excellent même que chaque parti ait la plus haute estime de lui-môme, afin que le débat soit plus animé, plus sérieux, partant plus fécond.

Quoi qu'il en soit de la mesure réelle de vérité et d'erreur de chaque opinion, celle qui a le plus de confiance en elle-même le prouve en ne cherchant pas à imposer silence aux autres, et, mieux encore, en provoquant ses rivales à s'affirmer.

Mais il nous faut amener chacune d'elles à comprendre le rôle des autres. Je prends d'abord à partie l'ardent ami du progrès. Il ne saurait se refuser à croire qu'une société. ne peut être toujours en évolution. Il faut bien qu'elle tire de chaque situation donnée ce qu'elle contient. Or ce n'est pas le propre du parti avancé d'être à l'œuvre du jour. Si la division du travail est nécessaire dans les détails de la vie industrielle, à plus forte raison est-elle nécessaire dans le grand travail du développement politique des sociétés. L'œuvre du jour répondant aux aptitudes prédominantes du nombreux parti moyen, il faut la lui laisser faire.

Mais, si le plus ardent ami du progrès peut admettre la nécessité du parti stalionnaire, il lui sera bien difficile de comprendre la raison d'être de celui qu'il appellera rétrograde. Cependant celui-ci n'est pas plus une anomalie dans l'ordre des choses humaines que l'hiver, par exemple, n'est une anomalie dans l'ordre des saisons.

Il ne s'agit pas de nier ce qui est, ce qui a été dans le passé, ce qui sera dans l'avenir : il s'agit de l'expliquer.

Incontestablement le parti justement nommé rétro-

grade, parce qu'il veut toujours nous ramener en arrière, au moins par la pensée, représenle des intérêts fort peu légitimes, bien qu'il aime à se qualifier de légitimiste. Mais soyons juste: les deux autres parlis ne paraîtront pas lout à fait désintéressés si l'on veut les regarder par leur revers de médaille. Les intérôls d'ailleurs jouent leur rôle nécessaire dans le monde. Ils sont des cxcilants vigoureux qui s'ajoutent aux forces morales. Donc, sans nous départir de notre admiration pour les liéros de désintéressement; sans nous déshabituer du mépris pour qui ne cherche dans la mêlée que des satisfactions égoïstes, accordons leur part aux appétits naturels, et faisons entrer en ligne de compte toutes les forces qui, d'une manière ou d'une autre, concourent aux développements successifs de la vie des sociétés.

Aussi bien, le parti rétrograde n'est-il certainement pas, entre tous, le moins capable d'élans généreux et de sentiments chevaleresques. Laissons donc dans Tombre son petit côté, pour nous demander quel rôle nécessaire il remplit dans la société.

Il justifie d'abord son existence en ce sens qu'il est, par nature, le parti de la tradition. On sait que la tradition touche médiocrement le parti moyen, absorbé qu'il est par les préoccupations des nécessités présentes. D'autre part, le tempérament du parti du mouvement le porte à vouloir toujours faire solution de continuité avec le passé. Son ardeur à s'élancer vers l'avenir est en raison directe de son ennui du présent

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cl de son horreur du passe. 11 ne veut voir du présent et du passé que les côtes défectueux. S'il voyait autrement, il aurait moins de passion et moins de zèle à ouvrir de nouveaux horizons. Il est dans son rôle. Mais, -s'il était seul à parler, l'humanité vivante pécherait par injustice et ingratitude envers l'humanité éteinte. Il faut d'ailleurs que l'homme d'aujourd'hui connaisse l'esprit et les œuvres de l'homme qui la précédé... Or, par sa tendance naturelle à regarder en arrière, le parti rétrograde, s'il ne peut faire reculer effectivement la société, ramène du moins les esprits à la méditation sur les choses d'autrefois. Il provoque incessamment, par sa seule manière d'être, à l'élude de l'histoire, dût cette élude tourner contre lui-môme. Tenons pour certain que nos annales seraient bien moins connues et bien moins impartialement racontées si ce parti n'exerçait pas directement ou indirectement son action sur les études historiques, au moins sur la partie de l'histoire qui lui tient à cœur.

Mais le rôle véritablement caractéristique de ce parti, rôle qu'il remplit encore plus que l'autre à son insu, c'est d'être à l'avant-garde ce que serait à un explorateur de terres inconnues une sorte de génie inexorable qui l'aiguillonnerait sans cesse, en le mettant au défi d'éviter les abîmes... Très-positivement, le parti rétrograde tient en haleine la démocratie militante, et la pousse, saus en avoir conscience, à servir, contre lui-même, la cause du progrés.

Ceci peut avoir, au premier abord, l'apparence d'un paradoxe. Au fond, rien n'est moins paradoxal.

Les deux opinions extrêmes sont à l'opinion moyenne ce que seraient à un jury deux plaideurs opposés, s'eflbrçant chacun de le gagner à soi. Ils s'excitent l'un par l'autre; ils se provoquent réciproquement à révéler toutes les ressources de leur esprit et à développer tous les replis de leur pensée intime.

Et voici en quoi ce débat contradictoire doit tourner au profit du progrés : l'avocat de la société passée ne peut que ressasser ce que tout le monde connaît; mais, par la manière dont il aiguillonne l'avocat de la sociétéli venir, il l'oblige à des efforts dont il se fût dispensé; il l'excite à faire l'opération spirituelle la plus difficile qui se puisse imaginer : il le force à préciser ses aspirations. Car soyons assurés que c'est à préciser successivement les aspirations de l'humanité que consiste principalement l'œuvre de la raison de l'homme.

Lorsque nous aurons à définir la mission actuelle du parti d'avant- garde de la société française, nous verrons de quelle immense dose d'activité et de hardiesse spirituelle il doit faire preuve pour se tenir à la hauteur de sa prédestination. Telle est la grandeur des problèmes dont le parti démocratique cherche la solution, qu'il ne la trouverait pas de bien longtemps sans l'énergique excitant d'une contradiction aussi incessante qu'impitoyable... Supprimez par la pensée l'action contradictoire qui s'exerce sur les remueurs d'idées de la démocratie, et l'esprit de ceux-

ci s'engourdira faute d'être aiguillonné; cela est de la dernière banalité. La contradiction sans relâche, sans merci, est à nos facultés spirituelles, pour leur faire jeter leurs flammes, ce qu'est le chauffeur au foyer d'une machine.

D'autre part, le parti démocratique, très-ferme, assurément, dans sa tendance générale, peut se fourvoyer partiellement, tantôt à la suite de l'un, tantôt à la suite de l'autre de ses hardis penseurs. Cela s'est vu, cela devait se voir, et cela se verra toujours. Mais ses écarts seraient bien plus graves, s'il n'existait un autre parti, dont le suprême intérêt est de le surveiller, et qui compte comme une bonne fortune toute occasion de dénoncer ses erreurs. Comme les représentants de l'opinion progressiste ne doivent avoir rien tant à cœur que de ne pas laisser amoindrir, aux yeux de la société, la vsjeur de leur opinion, ils s'efforcent, cent fois plus qu'ils ne l'auraient fait, d'avoir de leur côté la raison, le droit, la vérité.

Il est donc bien positif que l'action malveillante de notre adversaire est un aiguillon qui nous pousse à pénétrer plus résolument au cœur de^ grandes questions soulevées par l'esprit nouveau , et que le parti rétrograde est non-seulement entraîné dans le mouvement; mais encore qu'il le sert, malgré lui, en provoquant l'accroissement de notre force attractive K

* Au temps de l'Assemblée législative (1849-50-51), on avait reiiinrqué (|uo, si les interruptions tnalveillantcs pouvaient IronMcr loti les orateurs timide» ou inexpcrîmentés, elles étaient, au contraire, pour les

Ces luîtes entre les deux partis tranchés, et même celles (les progressistes contre les avocats de l'opinion stalionnaire, qui se font parfois les auxiliaires du parti rétrograde, ces luttes intellectuelles ont encore cela d'excellent qu'elles entretiennent l'activité de la pensée générale, tenant conslamrr^^nt éveillé l'esprit du grand nombre. Il résulte naturellement de cette activité de toutes les intelligences un accroissement cl une diffusion continus de lumières générales. L'opinion commune, de jour en jour plus éclairée par le débat, incline davantage chaque jour vers celle des deux opinions qui répond le mieux aux aspiralions persistantes de la nature humaine; et c'est ainsi que s'opère le progrès.

Il est donc incontestable que le parti rétrograde joue un rôle absolument nécessaire. Il n'est pas le plus brillant, sans doute, à nos yeux. Mais il suffit que, pour ceux qui le remplissent, il soit le plus beau.

Un libre-penseur contemporain, M. Renan, disait, entre autres bonnes choses, dans son unique leçon au Collège de France :

« La marche de l'humanité se fait par la lutte de

vrais tribuns, des excitants qui doublaient leur éloquence. On avait si bien conscience de ce phénomène qu'il y eut, au sein des diverses opinions, de petites conspirations, eoit pour troubler les impuissants par de pcrlides interruptions, soit pour éteindre, par lo silence, la flamme des puissants. Mais telle est la force irrésistible de l'éloquence vraie, qu'elle a toujours déjoué la conspiration du silence. Je serais bien désolé que le p;u'ti d'arrière-garde, particulièrement, put prendre sur lui de conspirer contre le nôtre de la manière que je viens de dire. Heureusement il jouit trop peu de son libre-arbitre. .

« deux tendances contraires; par une sorte de pola- « risation en vertu de laquelle chaque idée a ici-bas « ses représentants exclusifs. Cest dans i ensemble que « s harmonisent toutes les contradictions^ et que la paix « suprême résulte du choc des éléments en apparence « ennemis. »

Je suis heureux de trouver à l'appui de mon explication du jeu nécessaire des partis une pareille autorité. Il en est cependant une plus grande encore, que je veux invoquer; c'est celle du sens commun, qui depuis longtemps avait dit : « La lumière naît du choc des opinions. »

Il s'agit maintenant de savoir comment la lumière sortie du choc des opinions peut se traduire en institutions sociales. C'est-à-dire que nous allons aborder la question des rapports entre le gouvernement et les partis.

Commençons par dire qu'il est contre nature que fhomme d'État en exercice soit un iiiitiateur. Il a pu l'être comme simple citoyen; il ne le peut plus à titre de gouvernant : l'initiateur ne se trouve que dans les rangs des progressistes.

D'abord, une idée ne peut se transformer en loi, qu'autant qu'elle a passé, de la minorité qui l'a élaborée, dans la circulation générale. C'est alors seulement

qu'on a la cerlitiulc qu'elle répond bien au Icmpérament et aux aspirations de la majorité de la société. Par conséquent, le travail d'initiation et de propagande se fait toujours, et nccessairemcnl, en dehors de l'action gouvernementale; et, même, c'est miracle quand ce travail n'est pas fort troublé et fort attardé par les préposés à la direction de la chose publique. Tout ce que peut faire de mieux l'homme d'Élat, c'est de n'attendre pas d'avoir la main forcée; c'est de consentir et d'aider à la transformation de l'idée courante en décision législative. Par exemple, en Angleterre, la pensée de la « réforme des céréales » courait les rues depuis plusieurs années; et l'opinion générale y était si bien ralliée, qu'il élail facile de prévoir qu'un jour ou l'autre le gouvernement aurait la main forcée. Ce fut la gloire de Robert Peel, qui avait été jusque-là fort opposé à cette réforme, d'avoir enfin compris cela, et conjuré, par un acte habile, une crise dont l'issue ne laissait rien présager de bon pour la caste aristocratique. Cette loi, qui a fait grand bien à l'Angleterre, et qui est le plus beau fleuron de la couronne de Robert Peel, est, en réalité, l'œuvre du parti progressiste anglais. U ne s'ensuit donc pas, de ce qu'un homme d'Élat prend plus ou moins tardivement Yiniliative d'une mesure législative dès longtemps réclamée par l'opinion générale, qu'il soit pour cela un initiateur.

Au reste, on peut mettre au défi les personnes disposées à contester l'absolue nécessité du travail des

partis, de citer une grande mesure, véritablement l'éconde, prise par n'importe quel gouvernement de l'Europe, depuis ce siècle, dont l'idée première ne soit venue du parti le plus avancé, qui la tenait de l'un de ses penseurs. Et si l'on y regarde de bien près encore, on trouvera que ce penseur n'a fait que traduire et préciser une aspiration populaire. Une fois précisée, c'est avec beaucoup de peines, et grâce aux efforts soutenus du parti du progrès que celte aspiration devient celle de l'opinion générale. Les gouvernants, môme les mieux inspirés, sont donc toujours des viitiés, et non point des initiateurs.

C'est là précisément ce qui fait de la liberté de la presse et du système représentatif la condition absolue de tout gouvernement progressif. La presse libre, les élcclions sincères, la représentation indépendante sont les libères par où passe nécessairement l'idée qui doit se faire institution.

En conséquence, les gouvernants par excellence sont ceux qui, voulant favoriser autant que possible l'accroissement de valeur de la société, sont résolus à demander sincèrement et fréquemment à l'opinion publique le secret de la marche à suivre. Si haute (pie puisse être leur intelligence, elle ne sera jamais au-dessus de la fonction gouvernementale ainsi comprise. D'ailleurs, comprise autrement, elle cause infiniment plus de soucis aux hommes d'Etat, sans leur rapporter la moindre vraie gloire, parce qu'ils ne peuvent que refouler les aspirations de la société, cl,

par le fait, conclure à un amoindrissement de vie et de prospérité publiques...

En résumé, rappelons-nous bien que le progrés est le fruit des grandes batailles de l'esprit; que les sociétés les plus fortes, les plus prospères, par conséquent les plus vivantes, sont celles où les partis jouissent de la plus grande liberté de se manifester; et, pour faire une variante à une pensée fameuse, disons: « Si les partis n'existaient pas, il faudrait les inventer. »

D'après l'image dont je me suis aidé pour expliquer le phénomène d'une société en progrès, on pourrait croire que la démocratie militante ne se compose guère que de Télément social mécontent de la part qui lui est faite, et que l'incitation au mouvement est l'affaire de besogneux voulant aller de l'avant pour se faire la part meilleure... Pour l'honneur du peuple qui forme le corps du parti du progrès, et pour l'honneur de l'élite de la bourgeoisie qui compose son état-major, je dois aller au devant d'une fausse interprétation.

Pour ce qui est de l'état-major : qu'il compte, comme celui de tous les autres partis, des esprits troublés et des ambitions désordonnées, je ne veux pas le nier; cela est inévitable. Mais ce serait la plus grossière injustice de dire que le grand nombre en est là» Le

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