POURQUOI PAS PROTESTANT
fait que notre peuple, si frondeur, si prêt à prendre les devants, à partager toute pensée hardie, ne se soit pas associé au mouvement de la réforme protestante, et non-seulement qu'il ne s'y soit pas associé, mais môme qu'il ait très-ouvertement pris parti contre les protestants.
Il y a beaucoup de raisons pour expliquer sa manière d'être au temps de la réformation. D'abord, il ne comprenait que très-imparfaitement le fond de la querelle entre les deux partis; puis elle lui semblait tenir à la politique bien plus qu'à la religion; puis encore il ne voyait engagé dans le mouvement protestant que des seigneurs et leurs clients immédiats ; et le personnel, ainsi composé, n'avait rien assurément qui pût l'attirer.
Que dirai-je de plus? Il avait encore pleine et entière la foi* catholique; et le bas clergé, régulier ou séculier, n'avait pas tout à fait cessé ses prédications hostiles aux exploiteurs de la multitude laborieuse ^
Enfin, disons le nettement: le protestantisme ne va pas au peuple français ; encore moins à la classe populaire dont il s'agit particulièrement. La Réforme a rertaincmeiit contribué à l'affranchissement de l'esprit humain; elle a excité et surexcité la vie intellectuelle au seizième siècle, et ce n'a pas été, certes, sans grand profit. Si elle n'a pu attirera elle qu'une partie de la société catholique, elle a fouetté du moins la ma-
' Voir le» lAl/res-prMieurs, pnr A. Mérny. 1 vol. Pari». 1800.
jorité qui demeurait provisoirement fidèle; et quand celle-ci aura passé tout entière du catholicisme au rationalisme, on pourra dire que la longue agitation intellectuelle des seizième et dix-septième siècles avait déposé dans l'esprit des populations catholiques le germe de cette grande et décisive révolution.
Mais vu, en lui-même, abstraction faite de sa critique des abus et des désordres de l'Église romaine, le protestantisme dogmatique n'est pas un progrès. Pour qu'il en fût un, il eût fallu qu'il ajoutât à la donnée catholique une donnée plus haute ; qu'il fût une augmentation du catholicisme, tandis qu'il n'en a été qu'une diminution pure et simple.
Nous verrons plus loin que l'esprit moderne tend à remplir la condition que le protestantisme n'a pas remplie. La preuve, d'ailleurs, que nécessité n'était pas de passer par la doctrine de Luther ou celle de Calvin pour arriver à l'esprit nouveau, c'est que la société française fait en ce moment l'évolution, et je suis convaincu que les autres sociétés catholiques la feront également sans passer par la transition protestante ; il n'y aura, de leur part, que des velléités en ce sens.
Né d'une réaction contre le luxe effréné de l'Église catholique, le protestantisme devait, par la pente naturelle à toutes les réactions, passer à l'excès contraire, et affecter une si austère simplicité que l'art devait être proscrit de ses temples : il le fut en effet. La société protestante semble regretter maintenant
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d'être allée trop loin. Mais s'il n'est jamais trop tard pour s'amender, il est trop tard pour elle d'essayer d'introduire un peu d'art dans son culte, pour le rendre plus attrayant. L'austère simplicité de celui-ci peut bien être supportée par une classe de personnes aisées, qui trouvent, au dehors, des distractions de toutes sortes. Mais si l'ouvrier, dont la vie est si pénible, la demeure si humble, l'atelier si triste; dont le cœur a tant besoin d'être reconforté et l'œil réjoui, ne trouve dans le temple que les quatre murs, et n'y entend que des jérémiades, il s'enfuira, et n'y remettra plus les pieds. Quand le culte splendide de l'Église catholique ne lui dit plus rien, ce n'est pas celui des protestants qui l'attirera. C'est le théâtre qui seul a maintenant des attraits pour le peuple, parce qu'il satisfait, dans une certaine mesure, ses besoins expansifs. Au drame mystique du culte catholique, le populaire préfère avec passion le drame compréhensible de nos scènes théâtrales ; et nous savons que c'est beaucoup moins un plaisir frivole qu'il y cherche, que des émotions où son âme puisse se retremper; car les représentations qui le flattent le plus sont celles où sont mises en jeu, sinon avec goût, du moins avec profusion, les puissances de l'héroïsme humain.
D'autre part, le protestantisme ne répond pas mieux que le catholicisme aux aspirations de la société moderne. Sauf l'idée salutaire de la persistance de l'aine que l'un et l'autre développent et entretiennent de leur mieux, ils ne savent l'un et l'autre que dire à l'homme.
SOUS mille formes plus ennuyeuses les unes que les autres : « Tu es poussière, et tu retourneras en poussière ; » ou : « La bonne vie n'est qu'une préparation à la mort. » Bref, le pasteur et le prêtre ne savent que nous conseiller de porter le deuil de la vie, et demander à l'homme de creuser sa tombe.. J'entendais tout récemment un prédicateur protestant s'écrier en chaire : « Si le chrétien n'était de la plus extrême légèreté, il passerait toute son existence à pleurer la faute originelle... »
Or, moins que jamais, Thomme n'est disposé à porter le deuil de la vie. Il sait aussi bien que le prêtre et que le pasteur qu'il mourra ; mais il veut vivre grandement; il est dévoré du besoin d'entreprendre; jamais il n'avait conçu de si grands projets, tant compté sur l'avenir; et, comme il a plus besoin d'être encouragé que découragé, il ferme son esprit à des enseignements qui, pris au sérieux, détendraient tous les ressorts de l'ame, et feraient de l'homme un malade à perpétuité...
Non, à moins qu'il ne s'inspire du sentiment moderne, le protestantisme n'est pas fait pour s'attirer le peuple. Un catholique désenchanté pourra bien, de temps à autre, pour faire pièce au prêtre, demander au pasteur de le marier, ou d'évangéliser ses enfants; mais c'est un mouvement critique et non un élan religieux qui le détermine.
En résumé, je ne sais pas si le peuple de Paris a bien ou mal fait, au temps de l'agitation pour la ré-