FIDÈLE A L ÉVANGILE
qu'en dit Jésus, dans le fameux Sermon sur la Montagne :
« Ne ressemblez pas aux hypocrites, qui affectent « de prier en se tenant debout dans les synagogues et « au coin des rues, pour être \us des hommes. Je « vous le dis, on vérité, ils ont reçu leur récom- « pense.
« Mais lorsque vous voudrez prier, entrez dans « votre chambre, et la porte en étant fermée, priez « votre Père dans le secret, et votre Père qui voit ce « qui se passe dans le secret, vous en rendra la ré- « compense.
« N'affeclez pas de parler beaucoup dans vos ((. prières, comme font les païens, qui s'imaginent que « c'est par la multiplication des paroles qu'ils méri- « tenl d'être exaucés...
« Vous prierez donc de cette manière : Notre « Père, etc. »
Voilà qui est simple, voilà qui est clair, et qui, pour être interprété, n'appelle ni le secours du prêtre, ni le secours du pasteur, ni même celui du philosophe.
Ce n'est pas, certes, le peuple de Paris qu'on accusera d'imiter, par les dévotions ostensibles, les païens ou les hypocrites qui ont reçu leur récompense. Evidemment, à prendre le sens net de la recommandalion de Jésus, la société dévote, rien qu'au point de vue de la prière, est moins dans h pensée chrélieufie que noire classe populaire. D'ailleurs, si ('clle-ci ne
r)."2 LE SECRET DU PKUPLE.
formule pas régulièrement la simple oraison recommandée, son sentiment et ses aspirations y suppléent parfaitement.
Puisque nous en sommes sur ce point de la recommandation de Jésus, relative aux dévotions, remarquons bien qu'il n'en résulte pas le moins du monde que 1 homme doive se considérer comme un transporté, et qu'il y ait lieu pour lui de se préoccuper, comme les Églises diverses le lui conseillent, de son recours en grâce par les prières et les adorations.
Ce n'est donc pas, aux termes précis de l'Évangile, par les pratiques dévotes qu'on se montre désireux de faire régner la volonté de Dieu sur la terre.
Comment alors peut-on travailler à amener ce régne?
Il y a dans le Nouveau Testament certains passages qui prêtent à des interprétations différentes, et d'autres qui semblent se contredire. Mais le peuple ne connaît, des Évangiles, qu'une série de préceptes qui se sont dégagés à la longue de l'ensemble, et qui ont Uni par se graver dans la pensée générale, comme formant l'essence de la doctrine chrétienne. Or tout ce qui est entré dans la circulation intellectuelle peut se résumer en ceci :
Un seul Dieu régit le monde; les hommes de toutes races et de toutes couleurs sont égaux devant lui. Tous doivent s'entr'aider, et se considérer comme frères. Le pouvoir social est un service public, et ceux qui l'exercent sont les serviteurs de la société...
FIDÈLE A L'ÉVA'NGILE. 355
Voilà ce qui s'est dégagé d'essentiel, pour le peuple et pour toute la société moderne, de la doctrine évangélique, ou plutôt, voilà, réduite à sa plus simple expression, toute la doctrine chrétienne.
Et quiconque, philosophe, prêtre ou pasteur, oserait dire à la face de la société que telle n'est pas la pensée principale du Nouveau Testament, serait traité d'imbécile ou de fourbe.
D'ailleurs, tous les prédicateurs catholiques ou protestants commencent leurs sermons par l'affirmation de la fraternité humaine; d'autre part, le suprême préposé au gouvernement de l'Église se qualifie de « serviteur des serviteurs de Dieu, » ce qui est l'affirmation parfaitement claire que le pouvoir est un service public,et non un privilège; un devoir, et non undroil.
De sorte que celui-là ferait preuve d'un bien courageux cynisme qui, jouissant de sa raison, prétendrait hautement que la doctrine, telle qu'on l'entend généralement, et telle en définitive qu'elle a été entendue dans tous les temps, mais très-peu pratiquée, n'est pas la vraie, la pure doctrine chrétienne.
Eh bien, cela étant, à quel esprit sérieux, connaissant un peu le peuple dont nous parlons, ferait- on croire que celui-ci n'est pas plein de cette doctrine? Je dis plus : on ne trouverait pas, dans toute la chrétienté, une classe, sans excepter les corps sacerdotaux, qui soit aussi ciiaudement, aussi largement et aussi fructueus(;ment chrétienne que celle à laquelle le monde dévol voudrait contester ce litre...
Mais ce monde dira : « La première condition pour être chrétien, et sans laquelle on n'a aucun droit à ce titre, c'est de croire au caractère divin de Jésus. Le peuple y croit-il, oui ou non? »
Je confesse qu'il m'est impossible de répondre oui ou non. Mais qu'il y croie peu ou qu'il n'y croie point, l'essentiel n'est pas là, quoi qu'en disent les dévots; l'essentiel est qu'il ait à cœur de voir s'étendre et se pratiquer dans toute leur ampleur les principes sociaux du Christ. Or, comme on ne peut contester son passionné désir de les voir triompher, on ne peut, par conséquent, lui contester la qualité de chrétien.
Par exemple, en adoptant et en propageant avec ardeur le système d'un réformateur, on sert bien plus à souhait celui-ci qu'en idolâtrant sa personne; et il serait bien plus flatté du zèle des propagateurs de sa pensée que des stériles hommages que d'autres lui rendraient directement. Les natures supérieures sont ainsi faites. Abaissera-t-on la sublime figure du Christ ou niveau de ces personnalités follement orgueilleuses, dont la suprême volupté serait de voir le monde se prosterner à ses pieds? Estimons donc qu'en servant l'idée chrétienne, comme il la sert, le peuple est plus l'ami du «Fils de l'homme» que s'il se confondait en dévotions en son honneur.. *