‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 29 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le moment est venu d'essayer rexplicalion dont j'ai parlé plus haut, lorsqu'il s'agissait du caractère (le la mission que s'attribue l'Église. C'est-à-dire qu'il s'agit de dire s'il est bon de croire que Dieu intervient dans les affaires humaines; et, dans le cas de ralfirmative, d'expliquer de quelle manière il est pro^ bable que cette intervention a lieu.

L'entreprise est fort délicate, et sera trouvée trèsambitieuse de ma part; mais j'ai intérêt autant que personne à être fixé sur cette grande question, et autant que personne j'ai droit do dire tout haut mon opinion. Si je m'égare, j'aurai pour me consoler la pensée que de fortes tètes philosophiques se sont éga-

lées avant moi ; et si, au contraire, la grande question se trouve quelque peu élucidée par ce qui va suivre, cela prouvera une fois de plus qu'il n'est pas absolument nécessaire d'être bourré d'érudition théologique et philosophique pour voir un peu clair dans cet ordre de choses.

L'explication que je vais essayer ne sera du goût ni des catlioliques purs, ni des protestants purs, ni des panthéistes déterminés, ni des matérialistes obstinés. Je serai un hérétique pour les partisans de toutes ces opinions. Mais, en compensation, j'espère demeurer dans l'orthodoxie du sens commun, et rendre ma manière de voir acceptable par le nombreux parti qui n'a de dévotion que pour la vérité. J'ai d'ailleurs la parfaite conviction que, à la forme près, mon explication répondra exactement au sentiment populaire. Mon travail eût donc été incomplet si je m'étais abstenu de traiter la question dont s'agit.

Quand je dis que je cherche avant tout l'approbation du grand parti qui a la dévotion de la vérité, je m'impose l'obligation de dire aussi, et tout d'abord, ce que c'est, à mon sens, que la vérité, du point de vue où nous sommes.

Pour le genre humain, elle est toute relative; elle est aussi progressive. C'était, au conmiencement, une toute petite lumière tremblotante; c'est déjà un soleil aujourd'hui, grâce aux rayons nombreux que, d'âge en âge, la raison humaine a ajoutés au premier rayon.

En ce qui regarde le genre humain : tout est dans l'ordre de la \érité qui conclut à une augmentation de la puissance de l'homme moral, intellectuel et physique. Tout est faux qui conclut à une diminution de la valeur humaine, ou seulement à un obstacle à son développements

C'est avec cette règle bien simple que je vais apprécier brièvement les principaux systèmes qui sollicitent notre adhésion.

Exécutons-en d'abord deux : celui qui destitue Dieu, purement et simplement, et celui qui le noie dans toute la nature.

La longue compression exercée sur l'esprit humain, au nom de Dieu et au profit d'intérêts plus ou moins injustitiables, a déterminé, depuis longtemps déjà, une réaction de la part des travailleurs spirituels; et, comme toujours, nombre de ceux-ci ont dépassé la mesure. Les deux systèmes dont je veux dire quelques mots sont nés de cette réaction contre les prétendants au rùle de mandataires de la Divinité; et l'on a vu une foule de savants de premier ordre se livrer à des recherches extrêmement persévérantes pour démontrer que le monde n'a que faire de Dieu, unique-

' Voir dans le Moiuie marche, He M. E. l'cllctin, une éloqucnlc dcnionstration du progrès par l'iiccroisscmcnt de la puissnucc de riiommc.

ment pour conclure qu'à plus forte raison il n'a que

faire du prelrc.

La réaction dont je parle implique l'idée que c'est le prêtre qui fait la disposition religieuse de la foule, tandis que c'est, au contraire, l'aspiration religieuse de la foule qui lui donne la raison d'être.

Rendons-nous compte d'abord de ce qu'on appelle a religiosité. Ce n'est pas autre chose que le besoin de plonger dans le monde extérieur, et d'en sonder les mystères, afin de conformer sa pensée, h soi, à la pensée de l'Intelligence suprême, s'il en est une. La religiosité est une force instinctive, par conséquent naturelle, par conséquent vraie, agissant de plus en plus sur les facultés de raisonnement, pour les exciter à deviner les lois générales de la vie et de la destinée humaines. C'est-à-dire que c'est Tinstinct même qui a poussé et qui pousse encore tant de savants à percer les ombres, fût-ce pour prouver qu'il n'y a pas de Dieu. Sans s'expliquer. ce qu'ils font, c'est Dieu même qu'ils cherchent en cherchant la vérité.

ils sont donc mal inspirés quand ils déplorent la disposition des « miasses ignorantes » à s'élancer en esprit dans ce qu'on appelle le ciel. On a pu abuser déplorablement de cette invincible aspiration des âmes; mais autant vaudrait penser à supprimer l'humanité que de penser à supprimer ce fond de religiosité, générateur de ce besoin qui pousse à la connaissance :)qs lois du monde. L'aspiration religieuse est une

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force naturelle, absolument nécessaire au progrès; et la déplorer c'est faire une double faute : premièrement, parce qu'elle est indestructible; secondement, parce qu'elle est le principe de toutes les grandes œuvres de l'homme, l'inspiratrice de toutes les heureuses hardiesses de l'esprit humain.

Maintenant je dis que, si le sens commun a toujours cherché Dieu, pour se mettre en rapport avec lui, c'est que Dieu existe, et qu'il existe extérieurement au monde physique. Tous les savants seraient là pour contredire ma raison d'affirmer Dieu, qu'ils échoueraient parfaitement. Je les respecte fort, même quand ils essayent de prouver que le monde peut se passer d'une suprême Intelligence, ou qu'ils trouvent ingénieux de l'identifier avec toute la nature; mais je respecte bien plus le sens commun ; et toutes les fois que certains viendront nous dire dédaigneusement que telle constante et universelle aspiration du genre humain est le fruit de l'ignorance, ils me feront l'effet que me ferait un homme qui, avisant un poirier chargé de ses fruits naturels, dirait : « Ces fruits sont faux; c'est une culture inintelligente qui les a produits. Au lieu de poires, ce sont des concombres qu'il devrait porter. »

Les partisans des deux doctrines en question nadmettent que des forces dans le monde. Or la langue humaine est une force, j'espère, et bien naturelle. Elle est à l'esprit humain ce que le fruit est à l'arbre; elle est rexpres'iion de ce qui est au fond do l'Iunnanité.

Si l'on en comprenait bien le sens, elle donnerait des secrets précieux qu'on cherche vainement dans les brouillards de la métaphysique. Elle est à la lois le moyen et le juge de toutes les opinions; elle est toute une révélation, parce qu'elle est née de l'instinct.

Eh bien, forcés de la prendre pour s'aftirmcr, c'est par elle précisément que le matérialisme et le panthéisme s'infirment. Il est impossible, en effet, d'user de la langue sans que l'instinct humain s'y traduise, et sans impliquer en nous les deux principes, le spirituel elle matériel, et, de plus, la dualité constante entre les deux. On peut mettre au défi un matérialiste ou un panthéiste de parler pendant cinq minutes sans affirmer vingt fois la doctrine qu'il combat, et sans infirmer autant de fois, par conséquent, celle qu'il nous voudrait faire accepter. Si le matérialisme avait pour lui la vérité, ou que ce fût le panthéisme, la langue, au lieu de les contredire, ne contredirait que la doctrine spiritualiste, c'est-à-dire celle qui sépare l'esprit de la matière, et admet les deux principes dans l'univers comme dans l'homme; la seule qui, par suite, soit affirmative du libre arbitre, comme de la responsabilité et de la persistance de Tâme. C'est, au contraire, cette dernière que la langue affirme à tout propos. Donc le matérialisme et le panthéisme sont deux belles et bonnes erreurs, malgré l'appareil scientifique dont s'efforcent de les revêtir leurs apôtres.

J'ajoute que toute doctrine qui, directement ou par

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voie de conséquence, nous amène à ne voir dans le monde qu'une vaste machine allant d'elle-même, et dans laquelle le rôle de l'homme n'est que celui d'un pauvre petit rouage entraîné dans le mouvement universel — rôle par conséquent négatif du libre arbitre el de la responsabilité — est une doctrine décourageante, démoralisante, abrutissante, par conséquent méprisable. Elle amoindrit la vie au lieu de l'augmenter ; elle ferme avec brutalité toute glorieuse perspective au génie de l'homme; elle éteindrait l'humanité si par impossible l'humanité pouvait y croire.

Ainsi le matérialisme et le panthéisme, en essayant, par la science prétendue positive, de nous sauver de la superstition et de la domination des castes sacerdotales, ne nous sauveraient d'un danger que pour nous créer un danger plus grand peut-être.

Passons maintenant au camp tout apposé, où l'on professe non-seulement la foi en Dieu, uuus encore la foi en riiilei'vention directe el sensible de la Divinité par l'incarnation de son Verbe dans un homme, et par les miracles.

Quelle personne sensée, croyant en l'Être suprême, songerait à limiter ce qui est de soi illimité en puissance? Aucune assurément ne voudrait contester à Dieu le pouvoir de se manifester aux hommes comme

bon lui seml)lc. Et quant au mode d'inlervenlion, on peut dire, dîme manière générale, que rien n'est impossible à Dieu, si ce n'est d'être inintelligent.

Par exemple, on défend, ou du moins on commence à défendre aux servantes et aux instituteurs du jeune âge de troubler l'esprit des enfants avec des his'oires de revenants et autres rabâchages impliquant l'idée de puissances surnaturelles. C'est là une preuve de bon sens de la part des parents. Ils montrent par là qu'ils ont à cœur de ne point troubler les facultés naissantes de leurs enfants. Serait-ce, par hasard, une impiété de penser que Dieu ne peut pas avoir moins de bon sens que les parents dont il s'agit?

On dira : « Mais si Dieu n'intervenait pas directement en s'incarnant dans une personne humaine, comment ferait-il connaître sa \'olonté aux hommes? Comment répondrait-il aux vives aspirations des âmes? Car l'homme ne comprend que ce qui lui est dit par la parole. Il faut donc que le Verbe divin prenne un corps pour nous parler, pour nous enseigner nos devoirs, sans quoi nous ne saurions jamais rien, puisque nous ne pouvons tirer aucune lumière de notre propre fonds. »

Je connais d'autant mieux celte théorie, que, dans un autre temps, où j'avais plus d'ardeur que d'expérience, je la tenais pour la plus solide qui fût. Je ne voyais pas qu'elle mettait des limites à l'Illimité, puisqu'il ne pouvait se faire comprendre de l'homme qu'en se faisant homme lui-même.

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Je dois dire que cette doctrine n'est pas exactement celle de tous les raisonneurs qui admettent la révélation directe. Le plus grand nombre même, si je suis bien informé, admet que les rapports entre Dieu et l'homme n'exigent pas nécessairement l'incarnation du Verbe divin. C'est seulement une minorité qui prétend que nous ne pouvons rien tirer de notre propre fonds; ni le langage, ni un accroissement quelconque d'une parole révélée. Cependant, par contradiction, cette minorité ne se refuse pas plus que la majorité des partisans de la révélation directe de croire à une action de la Providence sur le monde par voie d'inspiration. Toute la société religieuse, sans excepter les croyants esprits forts, y croit donc fermement.

C'est aussi ma croyance, et je puis dire qu'elle est bien celle de notre peuple.

Mais il est évident que si Dieu peut inspirer de bonnes pensées, de bonnes résolutions, à l'esprit bumain par cette action indirecte et insensible qu'on appelle l'inspiration, on ne voit pas qu'il soit besoin au Maître du monde de troubler l'ordre établi par luimôme en faisant intervenir d'abord le Saint-Esprit pour féconder le sein d'une femme, ensuite en s'incarnant lui-même dans le fruit de cette femme.

Il est bien entendu que je ne conteste pas la possibilité du fait; mais seulement j'estime que le résultat voulu de Dieu pouvait être obtenu par la simple voie d'inspiration. El s'il faut dire net ma pensée, il n'y a pas eu d'autre miracle que celui-là. Ce point de

vue, généralement admis par la libre pensée du siècle, n'exclut pas une sorte d'incarnation du Verbe de Dieu. Tout souffle divin qui agit sur un cerveau humain ou sur l'instinct d'un peuple est, par le fait, une incarnation du Verbe.

Mais l'Église et ses fidèles, de même que les purs protestants, n'entendent pas la question de cette manière, tant s'en faut ! L'Église surtout tient essentiellement aux interventions miraculeuses, transgressant l'ordre naturel des choses, confondant la raison de l'homme et déroutant toute science humaine.

Et c'est précisément ce qui fait que la raison et la science sont en pleine révolte contre la théorie de l'Église, théorie qui la passionnait peu dans la grande période catholique; mais qui est venue au premier plan de ses préoccupations dès que l'esprit, dépassant les horizons officiels, a menacé de s'insurger. En sorte qu'entre elle et la raison émancipée la lutte est engagée à fond. Il semble que l'une ne puisse jouir de la plénitude de sa puissance que par l'effacement de l'autre.

Si l'Église eût eu, depuis quatre ou cinq siècles, une foi plus large et une plus grande confiance en l'esprit humain, elle lui eût laissé toute liberté, se disant que l'homme, en se développant intellectuellement, ne pouvait que se rapprocher de la vérité. Mais la foi et la grandeur d'âme ont évidemment manqué au sacerdoce catholique depuis des siècles; il a craint d'être sapé à sa base par la raison éman-

cipée, cl il s'est efforcé par tous moyens, — même par les plus violents, — de la tenir en tutelle. C'est de cette lourde faute que sont nées les insurmontables difficultés actuelles de l'Église, c'est de là que vient l'écart irrémédiable qui se fait entre elle et la société moderne.

Si, faisant abstraction de toute pratique contradictoire, nous jugeons en elle-même la doctrine qui veut confondre la raison et la science, il nous sera facile de voir qu'elle conclut directement à un énorme amoindrissement de vie, qu'elle démoraliserait positivement ceux qui y croiraient. Mais, de même que les matérialistes et les panthéistes, en théorie, se contredisent dans la pratique, de môme, les ennemis de la raison, en théorie, lui rendent, dans la pratique, un complet hommage : ils croient à la leur, s'ils nient celle de leurs adversaires.

Il n'est pas moins vrai que, malgré les contradictions entre dire et faire, les doctrines acceptées produisent toujours un certain effet. Or, vouloir nous persuader que notre entendement est extrêmement faillible, qu'il peut nous tromper, que nous devons nous en méfier ; c'est tout simplement nous dénier la faculté essentielle à l'exercice de notre libre arbitre; c'est, par le fait, détruire notre liberté morale; c'est, par conséquent, nous décliarger de toute responsabilité.

Quand je suis sollicité, d'une part, parle pnHre, et, de l'autre, par le libre penseur, je peux me tromper tout aussi bien en allant au prêtre que si j'allais au

libre penseur; el si mon moyen d'apprécier est faux, Dieu, qui me l'a fait ainsi, n'aurait rien à me reprocher si j'avais erré. Ce serait sa faute, et non la mienne.

Je défie bien le plus habile rhéteur catholique de rétorquer cet argument-là!

Donc, ce syslcme, qui consiste à humilier, à confondre, à annihiler la raison humaine, est bien réellement destructif du libre arbitre et de la responsabilité. Il écrase, il démoralise la créature privilégiée de la Divinité. Il est par cela même impie au premier chef; car,s'il amoindrit l'homme aux yeux de Dieu, il amoindrit, par contre-coup, Dieu aux yeux de l'homme^

En conséquence, tout système fondé sur le surnaturel, sur le miracle, sur la transgression des lois appréciables par la science humaine, ayant pour conséquence inévitable de troubler la raison de l'homme, de déconcerter sa prévoyance scientifique, est un système tel, qu'en le rejetant on rend par cela même hommage à l'Intelligence suprême.

Au contraire, l'action divine s'exerçant par voie d'inspiration ne trouble en rien la raison, ni ne déconcerte en rien la prévoyance scientifique.

11 y a évidemment des élections providentielles dans le monde ; et la raison ne répugne nullement, par exemple, à considérer le Christ comme un élu par excellence, un prédestiné ; de même, lorsqu'un parti réformateur réussit à régénérer une société corrompue, ou à civiliser une société barbare, c'est-à-dire à

produire un accroissement notable de puissance morale, intellectuelle et physique dans le monde, on peut dire avec assurance de ce parti qu'il a pour lui le Saint-Esprit. Ce qui m'autorise à conclure que, aussi longtemps qu'elle a été l'initiatrice du mouvement civilisateur, l'i^^glise était l'élue de la Providence.

Selon qu'un individu, qu'un parti, qu'une société agissent dans le sens ou à contre-sens des desseins de la Direction suprême, ils appellent, par le fait, à leur aide l'esprit divin ou ils le repoussent; et c'est là môme ce qui atteste et la liberté et la responsabilité humaines.

Mais comment savoir qu'on agit dans le sens ou à contre-sens des desseins de Dieu? Rien de plus simple. Je l'ai déjà dit : tout ce qui encourage l'homme et le grandit; tout ce qui accroît sa puissance sur le monde extérieur, et le détermine, en outre, à seconder les efforts de son semblable; en un mot tout ce qui produit un accroissement de vie générale est dans le sens des desseins de Dieu ; — tout ce qui produit une diminution de vie est à contre-sens des vues de Celui qui a créé la vie...

Voilà ce que j'appelle l'orthodoxie du sens comlïiun; et je ne sache pas de doctrine qui puisse tenir contre celle-là.

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