‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 30 sur 39 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Le peuple étant la Révolution à l'état instinctif, il va de soi que ce qu'elle sera par rapport à l'Église, il le sera, lui.

Or, à mesure que l'esprit de la Révolution se développe et se précise, il accuse son inconciliabilité avec celui de l'Église; — et à mesure que la Révolution grandit, l'Église la déclare son ennemie mortelle.

Ce n'est ni vous ni moi qui avons créé cet antagonisme qui émeut le monde. C'est un fait qui donne fort à penser et à discuter, sans doute; mais c'est un fait plus fort que nous. Chacun, selon sa disposition d'esprit, peut s'associer à l'action résistante de l'Église ou

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à l'action envahissante de la Révolution ; mais tous les discours du monde n'empêcheront pas qu'il n'y ait là deux puissances qui se repoussent réciproquement.

11 existe, toutefois, une classe nombreuse de personnes qui, amies de la Révolution, et tenant encore, par certains points au catholicisme, sont convaincues que la guerre entre ces deux puissances n'est que le résultat d'un déplorable malentendu.

Certainement il y a malentendu. Pour qu'il n'y en eût point à ce sujet, ni sur aucun sujet possible, il faudrait, ou que les hommes ne pensassent pas du tout, ou qu'ils fussent doués de Tintelligence absolue. Or ils pensent, et leur intelligence est limitée. Et nonseulenicnl elle est limitée, mais encore elle est extrêmement variable et inégale. Tandis que telles intelligences sont frappées de certains aspects des choses, telles autres sont touchées paf des aspects différents. 11 en est fort peu, si même il en est, qui puissent saisir l'ensemble. De celte variété de vues résulte que c(^ qui apparaît à certain parti sous une couleur heureuse peut apparaître sous une couleur malheureuse à tel autre. Delà des conflits. Tant que la bataille demeure jjureuient inti^llecluelle, elle est borme, elle est absolument nécessaire au progrés. Malheureusement, elle devient trop souvent violente. C'est à conjurer ce danger que doit s'appliquer particulièroinenl la science sociale; et elle y parviendra dautaut plus sûrement qu'elle s'appliquera mieux à débarrasser l'esprit hu-

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main des préjugés et de la superstition, c'est-à-dire de toutes les conceptions artitlcielles qui ont pour effet de créer de puissants intéréls imaginaires.

Il y a donc certainement malentendu entre les hommes qui sont pour la Révolution et ceux qui sont pour l'Église. Mais tels esprits qui partent de là pour conclure à la possibilité de la conciliation ne font qu'ajouter eux-mêmes un nouveau malentendu à l'ancien. D'ailleurs, plus on cherche les éléments de la conciliation, plus on constate, sans le vouloir, l'inconciliabilité des deux puissances.

Toutefois, l'opinion qui voudrait accorder l'Église et la Révolution étant considérable par le caractère de ses principaux organes, il y a lieu d'examiner brièvement ici la valeur des arguments à son usage.

Ce qui me frappe d'abord, et ce dont je sais gré à ces partisans de l'accord des deux principes, c'est qu'ils sont bien plus préoccupés des intérêts de la Révolution que de ceux de l'Église.

Voici, du reste, comment ils raisonnent:

« L'Église et la Révolution ont chacune un domaine « particulier. L'une répond aux aspirations de l'âme, « l'autre aux besoins du corps. L'une est essentielle- « ment spirituelle, et n'a qu'à préparer les âmes à « mériter devant Dieu; l'autre est essentiellement « temporelle, et n'a à s'occuper que de l'améliorac( tion des conditions de la vie présente. Le catholi- « cisme, c'est la science de l'économie céleste, et la « doctrine démocratique est la science de l'économie

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« terrestre. Les deux puissances ne s'excluent donc « pas nécessairement.

« Elles ne s'excluraient que si chacune voulait con- « trarier l'action légitime de l'autre; et la guerre a « éclaté, ajoute-t-on, parce que l'Église a la prétention « de se mêler de ce qui ne la regarde pas, c'est-à-dire « de l'économie terrestre; et que, de son côté, la Ré- « volution empiète illégitimement sur le domaine de « l'économie céleste. C'est là qu'est la cause du malce entendu. Que l'Église se renferme dans sa spécialité, « la Révolution dans la sienne, et les deux puissances « étant chacune dans son rôle normal, chacune aussi « reconnaîtra la légitimité de l'autre : la paix sera « faite. »

Cela est bel et bien; mais si ce raisonnement manquait par la base ? Si l'économie céleste, telle que l'entend l'Église, obligeait absolument celle-ci à s'opposer à l'économie terrestre telle que l'entend la Révolution, que deviendrait tout cet échafaudage conciliateur?

C'est ce qu'il nous faudra voir bientôt.

Il est un autre groupe de conciliateurs dont nous devons donner aussi, sans plus tarder, les argumcnis principaux :

(( Ou'est-ce, en délinitive, que le catholicisme? » dit-on dans ce groupe. « C'est le chi'islianisme orga- « nisé pour s'étendre à runiversalité du genre humain. (( — Que veut le christianisme, considéré dans sa plus « haute expression? La fraternité universelle...

« D'un autre côté, quel est le but le plus élevé, le

« but dôtinitif de la Révolution? La frateriiilé uni- « verselle...

« Donc, par le seul fait que les deux puissances « tendent au même but, elles peuvent et doivent s'ac- « corder ; elles doivent se seconder mutuellement « pour Tatteindre, chacune ayant d'ailleurs besoin « de l'autre pour mettre l'humanité sur la bonne « voie.

« Mais l'entente cordiale entre elles est d'autant « plus nécessaire et rationnelle que c'est la première « qui a engendré la seconde. C'est dans l'histoire de « l'Église, pendant la phase ascendante, que la Démo - « cratie moderne a puisé ses principes essentiels. Il est « donc contre nature que la fille méconnaisse sa mère, « ou que la mère repousse sa fille ; et c'est faire œuvre « de haute moralité que de les rapprocher... »

Cette opinion, qui m'avait séduit autrefois, avait sa grandeur. Elle était une généreuse illusion. Elle allait assez bien, du reste, au tempérament d'une société en voie de transition ; elle faisait pont au monde catholique pour passer à la Révolution; et si quelques âmes troublées l'ont passé en sens inverse, il a servi à un bien plus grand nombre, qui sont venues rendre hommage aux nouveaux principes. La doctrine à laquelle je fais allusion était d'ailleurs beaucoup plus révolutionnaire que catholique.

Elle m'avait séduit, moins par sa propre valeur, qui échappait alors à mon inexpérience, que par le caractère élevé et sympathique du groupe d'hommes

qui la développaient et la propageaient*. Ils voulaient placer si haut les principes de la Révolution, que toutes les opinions résistantes fussent à la fin obligées de s'effacer devant elle. Ce fut cette considération qui m'entraîna. Je n'en suis point honteux.

Cependant, si celte phalange réformatrice facilita le passage d'un bord à l'autre de l'abîme qui sépare l'Église de la Révolution, elle ne put que constater l'impuissance de ses efforts à fermer cet abîme; car il s'agrandissait à vue d'œil, au contraire.

Quelques-uns des partisans de la conciliation ont Uni par comprendre qu'il ne serait pas possible de révolutionner l'JLglise sans qu'elle succombât à l'épreuve, ni de catholiciser la Révolution sans la dénaturer : je suis de ceux-là.

Entre l'Église et la Révolution, la paix ne serait possible, à mon sens, qu'à l'une des deux conditions suivantes : ou de s'amoindrir l'une et l'autre par des concessions réciproques; ou que l'une fasse acte authentique de renonciation au profit de l'autre. Or, ni

' Au moment où je dois dire publiquement mon renoncement à des illusions que j'ai lonj^lemps parlngées, je saisis avec bonheur l'occasion de lcmoi{;ncr de ma haute estime et de mon inaltérable reconnaissance pour l'école rélornialrice dont j'entends parler. S'il est dit qu'elle s'est trompée en voulant accorder ce qui est inconciliable, elle a porté juste en bien d'autres choses. D'ailleurs, son illusion a favorisé la transition. Et puis, quelle aulre école pourrait se flatter d'avoir été exempte d'erreurs ])lus ou moins grandes? Je me liens pour très-h(>,ureux de pouvoir dire que j'ai suivi les enseignements de celle dont M. Uuchez était l'initiateur. Elles comptaient toutes, assurément, de nobles cœurs et de grande» intelligences; mais j'iîstimc que nulle autre no nirûl donné ni de meilleurs maîtres ni de* nn)is plus dévoués.

l'Église ni la Révolution ne se prêteront à la première condition, encore bien inoins à la seconde.

Mais celte considération ne nous dispense pas d'examiner brièvement la valeur des arguments en faveur de la conciliation.

L'engendrement des principes de la Révolution par ceux de l'Église d'autrefois parait incontestable à qui sait un peu l'histoire de l'Église, et à qui n'ignore pas la tradition démocralique de ses milices inférieures. Admettons donc que la Révolution, considérée de haut, est fille de l'Église, fille reniée par sa mère toutefois, comme si elle était le fruit d'un péché de jeunesse.

Mais le Nouveau Testament est, au même titre, un engendrement de Y Ancien. Cela a-t-il pu faire que le peuple iidèle à FAncien Testament et le peuple acquis au Nouveau pussent s'entendre?

Jésus disait : « Je ne suis pas venu détruire la loi ; mais l'accomplir. » — Gela a-t-il pu faire que les prêtres juifs et les apôtres chrétiens pussent se metire d'accord?

Et puisqu'on se sert de l'image de la mère et de la fille, n'est-il pas naturel que la fille succède à la mère? Est-il dans l'ordre des choses que la cause et le plein effet coexistent?

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« Mais, va-t-on dire, la Révolution n'a pas qualité « pour succéder au catholicisme. Elle n'a trait qu'aux « conditions de la vie présente; elle n'a pas la prétcn- « tion de répondre aux besoins de l'âme. Par conséa quent, elle peut et elle doit admettre la coexistence « de l'Église. »

Cela n'est peut-être pas exact, et la Révolution répondra probablement mieux aux besoins de l'âme qu'on ne le suppose. Si cela était démontré, le phénomène de succession qui s'accuse si ouvertement serait parfaitement légitimé. La Révolution n'a pas encore dit son dernier mot. D'ailleurs l'Eglise ne péricliterait pas sous les efforts de l'esprit nouveau, s'il n'y avait là évidemment l'effet inévitable d'une loi supérieure. Qu'en vertu de notre hhrc arbitre, nous puissions contribuer à l'accroissement de l'action providentielle ou la contrarier, cela n'est pas douteux; mais, aidé ou gêné, le phénomène qui nous occupe est plus fort que nous. La Révolution empiète sur le domaine de l'Eglise; et la substitution pour s'opérer lentement ne s'opère pas moins irrésistiblement.

Du reste, il est bon que la mère — puisque mère il y a — vive jusqu'à ce que la fille ait atteint les dévelo[ipements nécessaires pour remplir sa grande lâche. Mais sans en avoir conscience, fatalement, l'Eglise^ stimule, autant qu'elle le payt, la Révolution pour qu'elle se liâle de prouver au monde toutes les vertus (ju'ellc lient en germe.

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Quant à l'identilé de but vers lequel les deux puissances attireraient riiumanité, elle est tout à fait illusoire. La fraternité universelle n'est, à parler sérieusement, ni le bul de l'Église, ni celui de la Révolution.

Le but suprême, assigné au genre humain par la doctrine catholique, c'est le rachat du péché originel. L'esprit de fraternité, l'amour du prochain, le dévouement à nos semblables, recommandés par l'enseignement catholique, de même que par l'enseignement du protestantisme, ne sont pas le but de la vie, mais le moyen de la bonne vie, qui est d'effacer le péché originel.

Sans doute, la doctrine dit bien que le Christ est venu pour racheter l'humanité; elle qualifie Jésus de « Rédempteur, » et dit que son sacrifice nous a valu « la rédemption; » cependant, par une contradiction inexplicable, les églises orthodoxes ou hétérodoxes nous enseignent journellement que le monde n'est pas racheté. Jésus n'aurait indiqué que le moyen du rachat. Le Rédempteur ne l'est pas réellement; la rédemption n'en est pas une, puisque, aux termes de l'enseignement, le péché et tous ses effets persistent.

Je ne discute pas ce point déhcat. Je dis seulement que, d'après la doctrine, le but de la vie humaine, c'est l'expiation, le rachat du péché. Le dévouement

(le chacun de nous à ses semblables n'est que l'un des moyens de l'atteindre.

Quant à la Révolution, elle tend bien positivement à reconnaître et à relier toutes les fractions de la grande famille humaine. Elle veut étendre le bénéfice du droit nouveau à tous les peuples opprimés, à toutes les races attardées. Considérée à ce point de vue, c'est certainement une œuvre de fraternité universelle qu'elle nous pousse à entreprendre.

Mais est-il probable que Dieu ait créé le genre humain, et l'ait doué de tant de hautes aptitudes, uniquement pour que tous ses tronçons se reconnussent un jour et s'embrassassent fraternellement? Et quand ils se seront embrassés, que feront-ils? Et en attendant, que font-ils? Car toute leur activité ne se dépense pas qu'à cette œuvre.

L'une de nos plus fortes tôles philosophiques, M. JeanReynaud, ne voulant pas admettre que l'ame, essentiellement active, pût demeurer en extase devant Dieu, dans le Paradis, nous a ouvert, par des hypothèses hardies, des horizons infinis par delà la vie terrestre, où l'âme sera toujours agissante ^ Cette satisfaction, qu on nous fait entrevoir au delà de c(; monde, ne pourrait-on aussi nous la faire entrevoir en ce monde-ci, en assignant à notre activité une œuvre en dehors de notre propre bien?

Du reste, une autre de nos plus grandes notabilités

' Ciel cl lirrc, par J, Hcynaud.

philosophiques, M. Bûchez, tout en assignant à Taclivité de Fage présent, comme l'un de ses devoirs, de réaliser la fraternité universelle, dit souvent que l'humanité accomplit dans le monde une fonction en dehors de ce qui se rapporte à elle-même ^ ; et je ne crois pas qu'aucun autre philosophe ait appelé avec une persistance plus tenace l'attention des penseurs sur le « but extérieur d'activité. » C'est donc une puérilité de croire que le genre humain n'agit qu'en vue de fraterniser un beau jour.

La fraternité des peuples ne peut être que le moyen pour l'humanité d'accomplir mieux sa fonction générale. Il est clair que si le genre humain est prédestiné à une œuvre terrestre, bien mieux vaut que ses divers membres vivent en paix que de s'entre-déchirer.

Si les ouvriers chargés de cultiver un domaine se chamaillent continuellement, le travail se fera mal. Il se fera d'autant mieux qu'ils vivront en bon accord. Mais c'est le bon travail qui est le but, et le bon accord le moyen.

Ainsi donc, pour la Révolution comme pour l'Église, la fraternité, môme universelle, est chose secondaire.

D'autre part, la société née de 89 n'entend pas le moins du monde qu'il y ait encore lieu pour le genre humain d'expier ce qu'on appelle le péché originel. Qu'elle se trompe en cela, ou qu'elle ne se trompe pas, le fait est qu'elle est, de sentiment, parfaitement fixée.

• Introduction à la Science de l'Histoire.

Par conséquent, il n'y a pas identité de but entre la Révolution et l'Ef^lise.

Voyons maintenant ce que vaut l'argument consistant à dire : « Si l'Eglise s'enfermait dans son domaine, et la Révolution dans le sien, chacune pourrait faire son œuvre sans gêner l'autre. »

Cela se dit tous les jours; mais il est tout à fait naïf de croire que les deux puissances aient chacune un domaine séparé, sur lequel elles puissent se tenir sans empiéter nécessairement l'une sur le terrain de l'autre. Je dis plus : l'économie de l'une est diamé- Iralement opposée à l'économie de l'autre.

En effet, aux termes de l'enseignement de l'Église, la terre étant pour l'homme un lieu d'exil sur lequel il ne doit point chercher à fonder, sa préoccupation constante doit avoir le ciel pour objet. En un mot, la doctrine orthodoxe, prise au sérieux, recommande expressément la prévoyance des intérêts célestes, en même temps que l'iniprévoyance des intérêts terrestres.

Au contraire, l'esprit de la Révolution commande, sinon expressément, du moins implicitement, l'imprévoyance des intérêls célestes, et la prévoyance des intérêts terrestres.

Le désaccord est on ne peut plus formel entre les

ùCO LE SECRET DU PEUl^LE.

deux tendances. Il n'est donc pas vrai de dire que chacune des deux puissances peut faire son œuvre sans gêner l'autre. En fait, la Révolution trouble l'Église d'une manière assez sensible, je pense, pour qu'on n'essaye pas de discuter mes assertions; et l'Église réprouve assez cnergiquement les tendances de la Révolution pour qu'on abandonne ce rôve d'accorder ce qui est si formellement contradictoire.

Ce ne sont pas, certes, les militants du parti clérical qui contesteraient ces conclusions, qui s'imposent d'elles-mêmes, d'ailleurs. L'inconciliabilité, ils l'ont proclamée mille et mille fois; ils la crient tous les jours par-dessus les toits. Mais comme ils reprochent à la Révolution d'être essentiellement matérialiste, de détacher les âmes de toutes les préoccupations célestes, d'appeler les hommes à se vautrer dans les jouissances positives, ils prendront pour un aveu d'enfant terrible ce que j'ai dit de la tendance qu'elle imprime à l'activité humaine, et ils essayeront de s'en faire une arme contre le parti dans lequel elle s'incarne. Je les préviens que cette arme, on pourrait la briser comme verre entre leurs mains. Nous verrons bien d'ailleurs. En attendant, nous sommes parfaitement fondé à dire qu'entre l'Église et la Révolution l'accord est impossible. D'ailleurs cette impossibilité ressortira encore plus frappante de tout ce qui va suivre.

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