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CHAPITRE IV

Il n'est pas d'adolescent, nu jour de sa première communion, qui ne connaisse aussi bien que le prêtre la condition faite à Tliomme par Dieu, d'après la doctrine officielle. Il n'est pas d'enfant d'une douzaine d'années, qui, initié par l'Église, ne puisse témoigner de ce fait, qu'elle subordonne complètement et hautement la prévoyance des intérêts terrestres à celle des intérêts célestes... Nous n'avons tous, tant que nous sommes, qui avons reçu cet enseignement, qu'à nous recueillir pour nous en rappeler les termes essentiels et caractéristiques.

Dieu, nous a-t-on enseigné, nous donne la vie char-

gée d'un péché commis par le premier homme; et le genre humain n'a point d'autre fonction à remplir sur terre que d'expier la faute originelle. Nous sommes, en ce monde, des transportés à \ie.

La faute originelle, réversible sur toute l'humanité, s'expie par le repentir, les mortifications, la prière et les bonnes œuvres envers le prochain, c'est-à-dire par l'assistance morale et matérielle.

Au delà de cette conception du rôle terrestre de l'homme, rien. Le travail nous est imposé à titre de punition. L'obligation de travailler est le signe de notre chute, la marque de notre indignité. « Si tu veux vivre, » a dit Dieu à Fhomme, « tu travailleras à la sueur de ton front. » Mais il ne lui a commandé aucun travail qui ne se rapportât point à l'homme luimême, ni aucun qui fût le moyen de sa rédemption. 11 n'est donc tenu de travailler que pour vivre, et il ne vit que pour expier.

Bien que l'Église nous dise à chaque instant : «Vous êtes sur terre pour connaître, aimer et servir Dieu, » et que le mot servir implique particulièrement une fonction active, une sorte de collaboration avec la Divinité ; bien qu'elle nous rappelle souvent ces mots de la Genèse : « L'homme est fait à l'image de son créateur, » c'est-à-dire doué de facultés créatrices; elle repousse cependant comme inspiration détestable, comme fruit d'un fol et coupable orgueil la supposition, de la part de l'homme, qu'il puisse servir effectivement Dieu en ce monde.

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D'après renseignement officiel, la manière dont Dieu vent être servi consiste à l'implorer, à l'adorer, à le glorifier sans cesse.

Quant à la terre, le genre humain devrait la considérer comme une caravane considérerait un territoire pestilentiel qu'elle aurait à traverser pour atteindre une terre promise.

Aussi, tout ce qu'a fait ou préparé l'homme pour modifier son lieu d'exil est-il indilférent à Dieu. Aussi toutes les œuvres de la force, de la persévérance et de la science humaines sont-elles sans valeur aucune aux yeux du Créateur. Elles sont pour lui ce que sont pour nous les tas de sable amassés | ar les petits enfants, aux heures de récréation, et destinés à disparaître sous Faction du balai, quand l'heure du jeu est passée... Oui, les œuvres de l'homme, et celles précisément dont il est le plus fier, sont absolument inutiles à Dieu. Oui, l'homme bâtit sur le sable, et Dieu se rit des efforts puérils et de la vaine prévoyance de l'être qu'il a créé à son image. Les monuments qu'élève celui-ci ne sont que châteaux de cartes destinés à disparaître sous le premier souftle divin. Aussi les plus gigantesques travaux, fût-ce ceux qui relient les deux mondes par un cûble électrique, ou ceux (jui doivent réunir deux mers en coupant tout un continent, ces héroï(pjes entreprises, qui donnent au génie humain une si liante idée de lui-môme, ne pèsent pas tant dans la balance des mérites que le moindre acte de contrition...

Oui, c'est de celle manière sombre el mortifianle que nous devrions voir, aux termes de l'enseignement de l'Église, toutes les agitations de ce monde. Si nous le prenions à la lettre, nous abandonnerions dédaigneusement tous ces travaux que, dans notre fol orgueil, nous qualifions de glorieux; et, nous appliquant à refouler comme tentations dangereuses nos vives aspirations à la connaissance et nos appétences de toutes sortes, nous devrions vivre de la vie la plus humble, la plus sobre, la plus stérile possible; en un mot, vivre le moins possible pour échapper plus tôt aux dures et humiliantes conditions de la vie terrestre...

Qui voudrait dire que tel n'est pas exactement le fond de l'enseignement de l'Église?

Si les premières générations catholiques avaient pris tout à fait à cœur cet enseignement, la société à laquelle nous succédons ne se fût, à coup sûr, jamais formée. Elle serait morte presque en naissant. Nous savons, d'ailleurs, que si le mariage est légitimé par hi doctrine, il n'est pas recommandé ; et que le fidèle gardant la chasteté est l'ami de Dieu par excellence.

Cependant la société catholique a vécu; elle s'est développée; elle a dépassé de beaucoup, et à tous égards, celles qui avaient échappé à l'influence du mouvement catholique.

LA LETTRE ET L'ESPRIT. 5<k.

Comment donc expliquer qu'ayant pour doctrine le renoncement au monde, elle ait plus activement travaillé que ses contemporaines à s'approprier le monde? Comment expliquer qu'avec un système dédaigneux du travail terrestre, on ait développé la vie laborieuse? Qu'un système essentiellement négatif du besoin de connaître ait permis et encouragé le progrès des connaissances humaines? Qu'une doctrine glorifiant l'humilité et le mépris de l'art ait inspiré l'art le plus splendide qu'ait jamais connu le genre humain? En un mot, comment se l'ait-il qu'une théorie menant droit à la mort ait déterminé un réel et considérable accroissement de vie?

Cette contradiction, grosse comme le monde, n'est explicable que par une maxime profonde, dont l'Église elle-même fait souvent usage pour se défendre contre les textes qu'on lui oppose : « La lettre tue, et l'esprit vivifie. »

L'enseignement qui porte l'homme à une sorte de suicide mystique, c'est la lettre. Ce qui a lait la fécondité et la grandeur de la révolution chrétienne, c'était une force morale qui résidait bien plus dans les aspirations instinctives de la société en voie de régénération que dans l'enseignement dogmatique.

C'est encore une preuve, et des plus concluanlcs, en faveur de la révélation anonyme.

Mais voyons comment s'est fait le désaccord entre l'esprit et la lettre.

Nul ne peut savoir à (piel point les documents re-

cueillis, triés, expurgés, et réunis, fort longtemps après la mort du Christ, sous le titre de Nouveau Testament, contiennent tout l'esprit de la révolution chrétienne. Les Églises protestantes croient qu'il y est tout entier; mais l'Église catholique est d'un avis contraire. Elle prétend même garder par devers elle des vérités essentielles qui ne sont point, ou qui sont trèsinsuffisamment énoncées dans les Evangiles.

Le fait est qu'il y a des différences très-notables entre l'enseignement que l'Église distribue et celui qui ressort de la lecture attentive du Nouveau Testament.

D'abord, autant le Christ recommande formellement d'être sobre d'invocations à Dieu, et discret dans la manière de l'invoquer, autant l'Église recommande la multiplicité des prières et des pratiques du culte extérieur.

Il est vrai que Jésus recommande instamment à ses disciples de ne point songer à se flnre des trésors sur la terre; mais de s'en faire dans le ciel. Ce qui semblerait conclure nettement contre la prévoyance des intérêts de ce monde au profit de la prévoyance des intérêts célestes... Mais, outre que cela peut s'expliquer quand cela s'adresse à des gens qui doivent tout quitter pour suivre le réformateur, si l'on se demandait comment on peut, aux termes de l'enseignement évangélique, amasser des trésors dans le ciel, ce serait, assurément, de faire tout ce que le Christ recommande.

Or, que recommande-t-il? Ce ne sont certainement pas les pratiques mystiques. Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il proscrit le culte extérieur. Ce qu'il veut, c'est la bonne vie. Et comment l'entend-il? Il l'entend active, productive, et sanctifiée par le dévouement de chacun à tous. Il s'élève contre l'abus de l'homme sur l'homme; contre l'interdiction de travailler le jour du sabbat, ce qui est une manière d'honorer le travail; et, ce qui est une autre, et plus directe, c'est que, de la parabole des Talents ressort clairement l'obligation pour l'homme de tirer parti de toutes les facultés dont l'a doué le Créateur... Si bien que, en se conformant à l'enseignement du Christ, tel que les Évangiles nous le transmettent, la société, au lieu d'aller tout droit à un amoindrissement de vie, et même à la mort complète, irait droit, au contraire, à une prodigieuse augmentation d'existence.

Ce qui autorise parfaitement à croire que, si le Christ n'était l'incarnation divine, il était, du moins, le traducteur le mieux inspiré du sentiment que Dieu soufilait au révélateur anonyme, c'est-à-dire au parti révolutionnaire du temps, à la pensée duquel le Jésus fut initié par saint Jean-15a[)tiste.

On ne saurait admettre que l'Église garde par devers elle des documents qui soient contraires au texte foi mel de l'Évangile. Cependant sa manière d'être csl souvent tout à fait (>[)posée à celle que recommande Jésus-Christ. Ueconnaissons pourtant que (juchiues-

unes des plus importantes dérogations ont été inspirées par un très-large esprit.

Par exemple, en ce qui touche le culte : Jésus ayant vu de quelle manière honteuse les prêtres de son temps faisaient métier et marchandise de la religion, et ayant vainement essayé de les chasser du temple, conçut un moyen plus radical d'en finir avec l'exploitation du peuple par la caste sacerdotale : il supprima le temple, la prière en commun, et dit à ses adhérents : « N'imitez point ces hypocrites, etc. Mais quand vous voulez prier, enfermez-vous dans votre chambre; et, la porte en étant close, dites seulement ces paroles : Noire père, » etc.

C'est bien là la suppression radicale de tout culle extérieur et en commun. Il n'y a pas d'interprétation qui puisse, sans injurier l'entendement, changer le sens du texte.

Eh bien, je n'hésite pas à dire que Jésus cédait à l'indignation du moment; qu'en réagissant contre l'hypocrisie des exploiteurs religieux il ne répondait qu'à une nécessité temporaire, et que l'Église fit bien de rétablir plus tard le culte extérieur dans le temple, parce qu'il répond à l'un des plus impérieux besoins de l'âme. Lorsqu'un culle spécial devient lettre morte, c'est que la doctrine d'où il est né est elle-même devenue lettre morte. Ils sont étroitement soHdaires. Tant vaut la doctrine, tant est réconfortant le culte.

Il est, d'ailleurs, une considération qui doit nous porter à féliciter le sacerdoce catholique d'avoir con-

(revenu à un texte de TÉvangile. Dans le monde païen, les multitudes n'entraient pas dans le temple : l'Eglise voulut qu'elles y entrassent, et qu'elles naquissent à la vie morale.

L'immense majorité des populations était esclave, et vivait dans la condition où vit la masse asservie dans les États révoltés de la fédération américaine. L'Église exigea des maîtres que leurs esclaves auraient un jour par semaine, le dimanche, pour assister aux enseignements du culte. C'était le premier pas, — plus hardi qu'on ne le suppose, — vers leur affranchissement.

En sorte que si, en refaisant un culte public, l'Église a contrevenu à la lettre de l'Évangile, c'était pour se mieux conformer à son esprit émancipateur.

Autre exemple : l'un des grands bienfaits de la civilisation chrétienne, c'est assurément la réhabilitation de la femme. Elle y est l'égale de l'homme, tandis qu'autrefois elle était une esclave, presque une chose. La polygamie, admise à peu près partout, ne faisait des femmes que des servantes de leur mari et maître. L'Évangile interdit, il est vrai, la polygamie; mais, sauf le passage douteux où Jésus, chez Marlhe et Marie, semble prédire un rôle plus élevé pour la femme, on n'en trouve pas d'autre exprimant la pensée de l'affranchissement de celte moitié du genre humain, Jésus môme, il faut bien le dire, se comporte avec sa mère d'une manière qui blesse le sentiment de la société présente, et qui révèle bien le cas que les

meilleurs esprits faisaient môme de la femme à laquelle ils devaient la vie. Un jour qu'il était avec ses disciples, dans une maison, on vint lui dire que sa mère et ses frères le demandaient. « Qui est ma mère, et qui sont mes frères? » dit-il. Et, étendant sa main vers ses disciples : « Voici ma mère et mes frères... » Aux noces de Cana (saint Jean, chap. n, v. 4) la mère de Jésus lui ayant fait l'observation que le vin allait manquer : « Femme, lui dit-il, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? »

De ces textes, qui ne sont nullement contredits par d'autres, il ne résulte pas, à coup sûr, que la « Vierge » eût le caractère que l'Église lui attribue aujourd'hui; mais, aux premiers siècles, la vénération profonde qu'on avait pour le fils s'étendit à la mère; d'autre part, un grand nombre de femmes, partageant la foi du parti chrétien, et s'associant à son œuvre, poussèrent souvent l'héroïsme jusqu'au martyre. Ce fut là l'origine véritable de leur rédemption. Par le culte qu'elle rendit à la « mère de Dieu, » et par la grande part qu'elle lit à la femme autour du sanctuaire et dans la société, l'Église de la première phase a été la principale ouvrière d'un immense progrès. En ce qui regarde la femme, l'esprit a donc encore dominé la lettre.

Malgré donc que TÉglise ait contrevenu plus d'une fois au texte de l'Évangile, on peut dire que, dans la première phase de son existence, c'a été beaucoup moins pour en rétrécir l'esprit que pour l'agrandir.

Tant qu'elle a gravi la penle, tant qu'elle a marché à la conquête de la haute direction de la société, l'esprit de vie dominait en elle la lettre de la doctrine. Tout en recrutant pour le ciel, elle favorisait le mouvement d'appropriation terrestre; tout en recommandant la prévoyance des intérêts futurs, elle appelait l'homme à la prévoyance des intérêts de la vie présente. Son instinct aidant beaucoup, elle se comportait comme si notre monde n'était pas indigne de faire partie du domaine de Dieu, et comme si le genre humain y était à une autre fm qu'à celle d'expier...

Mais, arrivée plus haut qu'elle n'avait espéré, l'Eglise fut prise d'une ambition désordonnée, qui eut pour effet d'altérer son caractère chrétien. De démocratie pure, elle se transforma en monarchie absolue, quoique élective; et le « serviteur des serviteurs de Dieu » ne tendait pas à moins qu'à devenir le maître des maîtres des peuples, non pour émanciper ceux-ci ; mais pour attirer à lui la suprême puissance humaine. Quand l'esprit chrétien persistait encore vigoureusement dans le corps de l'Église, la tête, ne gardant que la lettre de la doctrine et ne s'en servant que comme moyen de domination, n'affectait plus que les allures de rimpériaiisuKî païen. Jamais roi, voulant fasciner les yeux de la multitude par le (lé|>loiement des pom-

pes humaines, et se faire diviniser, n'a pu égaler le

faste du « serviteur des serviteurs de Dieu. »

L'esprit, s'éteignant à Rome, ne pouvait manquer de s'altérer à la longue parmi toute TÉglise enseignante.

Les puissances temporelles de l'Europe ayant résisté avec succès à l'absorption de la puissance universelle par la papauté, et l'Église, étant forcée de renoncer à ses rêves de théocratie et de domination terrestre, chercha sa compensation dans le royaume céleste. Plus on la fit reculer de ses prétentions sur le monde, plus elle se retrancha naturellement sur son droit à ouvrir ou fermer les portes de l'autre... Depuis qu'elle est sur cette pente, elle ajourne à l'autre vie la rédemption des multitudes infériorisées. Le sentiment humain se retire d'elle, en même temps que l'âme chrétienne. Et, ce qui est bien remarquable, c'est que sur cette pente, la lettre domine d'autant plus l'esprit que les pontifes paraissent être mus par une ardente foi!...

De sorte que, plus l'esprit s'éteint, plus s'affirme hautement la doctrine de la chute et de l'expiation ; et cela en même temps que se développe dans la société moderne un sentiment répulsif de cette donnée décourageante...

Yis-à-vis d'une société raisonneuse comme la nôtre, qui commence à se rendre compte de tout ce qu'elle croit, de tout ce qu'elle fait, la doctrine de la chute pourrait peut-être répugner moins, si on lui donnait un sens très-élevé. L'esprit d'ailleurs ne peut se refu-

ser au fait de la solidarité des générations qui se suivent. Mais la société d'aujourd'hui repousse instinctivement et invinciblement le moyen du rachat proposé, non par l'Évangile, mais par l'Église. Or, est-il supposable que celle-ci vienne jamais dire à la société : « Je me suis trompée : le travail n'est pas la marque « de l'indignité de l'homme; mais le moyen suprême « de sa rédemption. Qui travaille prie; qui cherche, « par la science, à dérober à Dieu ses secrets, cherche « par là môme à le connaître; qui glorifie la création « et se dévoue à l'humanité, aime Dieu ; et qui travaille « à augmenter la puissance de l'homme sur ce monde, « sert Dieu... » Non, l'Église ne peut pas se dédire à ce point. Les confessions protestantes elles-mêmes ne le pourraient sans se suicider, puisqu'elles professent également le mépris du monde. Le prêtre ni le pasteur n'en viendront jamais, croyons-le bien, à prêcher l'amour de ce monde et la rédemption par les œuvres de la science, de l'art ou de l'industrie : le ministre du culte ne peut voir ailleurs qu'au pied de l'aulel le moyen du salut.

Une Église fondée sur des données purement humaines peut parfaitement se modifier au fur et à mesure des progrès de la pensée générale. Mais ces évolutions rationnelles sont absolument interdites à une doctrine qui se donne pour révélée par Dieu même. Bien que l'œil le moins pénétrant y reconnaisse tous les tâtonnements de la raison humaine, et qu'il soit fort désirable qu'on renonce à imputer à l'Intolli-

gence infinie les conceptions d'intelligences limitées, l'Église ne peut plus se départir de son rôle. On sait, d'ailleurs, la formule qu'elle oppose à toutes les mises en demeure que lui fait l'esprit moderne : a Je ne peux. »

Elle a fait son œuvre dans la mesure que comportait le tempérament humain ; et, peut-être, sommes-nous trop engagés dans la lutte contre elle pour pouvoir lui rendre pleine justice. Cependant, nous ne pouvons fermer les yeux à l'évidence : l'esprit de vie n'est plus avec l'institution catholique. Elle est comme un grand arbre qui, après avoir, pendant des siècles, nourri de ses fruits et protégé de son ombre des milliers de générations, a perdu presque toute sa sève. Son feuillage est rare; ses maîtresses branches se cassent successivement sous l'effort du vent; son tronc se creuse à vue d'œil, et l'on pressent bien que sa haute tige, quoiqu'elle se dresse encore majestueusement, ne tiendra pas contre la première grande tempêie.

L'image ne s'applique, bien entendu, qu'au caractère officiel de l'Église, à son pouvoir. Comme opinion religieuse, pure et simple, le Catholicisme peut durer encore longtemps. Le Judaïsme dure bien encore! Le rôle des diverses confessions chrétiennes n'est pas fini d'ailleurs. Dans une époque de transition comme celle où nous sommes, il y a beaucoup d'esprits déroutés qui ne savent plus que croire, et qui sont fort disposés à penser que toutes les prescriptions morales

doivent avoir le même sort que les anciennes données religieuses. Sans doute, celles-ci étant suspectes, n'auront pas d'action directe sur celte classe d'esprits ; mais elles en auront une indirecte, en ce sens que leurs partisans se feront de ce désarroi une arme conti e le parti de la Révolution, et que celui-ci, sentant lo défaut de sa cuirasse, s'efforcera d'y parer. Il ne faut pas qu'une société demeure longtemps dans cette situation critique d'une vieille foi qui s'éteint quand le flambeau de la foi nouvelle ne jette encore qu'une lueur indécise. Dans celte demi-nuit, il arrive trop souvent que l'homme, laissant détendre ses ressorts moraux, se fait le serviteur de sa bête.

Cette réllexion ne détruit pas ce que j'ai dit plus haut à propos de Faction prétendue dissolvante des libres penseurs. L'extinction lente de l'antique foi est un fait dont la responsabilité remonte au-dessus d'eux. Ils y ont aidé, sans doute, comme les premiers réformateurs chrétiens ont aidé au fait providentiel de l'extinction de la foi judaïque ou païenne. Mais il n'est pas moins vrai que le phénomène plus ou moins lent d'une rénovation religieuse ne s'opère jamais sans déterminer une crise morale.

C'est pourquoi le parti de la régénération nouvelle doit prouver, dans le moindre délai possible, qu'il est vraiment le parti du progrès, et qu'il peut répondre mieux que la donnée catholique et que les timides dérivées de celles-ci aux aspirations les plus hautes de l'humanité. Il doit prouver cpie, s'il subordoune la

prévoyance des intérêts célestes à la prévoyance des intérêts terrestres, contrairement à la doctrine de l'Église, c'est en vertu d'une idée qui, bien plus que ridée catholique, grandit le Créateur dans la pensée de sa créature de prédilection. Il faut enfin que ce parti, qui reproche à l'Église de vouloir étouffer le génie humain, lui ouvre la plus glorieuse carrière, et que, répondant au reproche d'athéisme souvent formulé contre lui, il fasse que l'homme soit plus saisi que jamais du besoin de connaître Dieu, et de deviner ses desseins, pour .s'y conformer.

Mais ce qui domine toutes ces considérations, et ce que nous avions à expliquer dans ce chapitre, c'était l'énorme contradiction entre le fait de l'accroissement immense de vie dans la société catholique, et la doctrine du mépris de la vie. L'explication rationnelle est que la société n'a grandi et ne s'est développée, malgré la lettre qui la poussait au suicide, que par l'esprit vivifiant du révélateur anonyme, le Verbe divin agissant sur l'instinct, ou, si l'on aime mieux, le sentiment de la société chrétienne.

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