‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 8 sur 39 · SYSTEME CORPORATIF. — ESPRIT DE RESISTANCE COLLECTIVE · texte numérisé non relu

SYSTEME CORPORATIF. — ESPRIT DE RESISTANCE COLLECTIVE

Jusqu'à ce moment, nous avons vu le peuple de Paris ne donner que par exception et passagèrement dans les systèmes de transformation plus ou moins radicale, et garder en définitive son caractère propre. Sa sympathie est acquise aux socialistes, sans doute; mais il ne leur prête qu'une oreille distraite, en même temps qu'il ferme les deux oreilles aux conseils des économistes, quoique, tous comptes faits, il soit, en pratique, moins éloigné de ceux-ci que de ceux-là.

Nous allons voir cependant se manifester dans l'atelier parisien une tendance que les socialistes désapprouvent formellement j en même temps qu'elle est énergiquement réprouvée par les économistes. Il s'a^ git de la tendance à reconstituer la corporation;

Vouloir refaire ce que la Révolution a défait! Regretter cette odieuse institution de la vieille société monarchique! Rcvcr la renaissance de ce détestable instrument de gène qui, pendant des siècles, a étouffé le génie industriel de la France! La camisole de force, dont la Révolution avait délivré le travailleur, redemandée par celui qui passe pour le plus éclairé et le plus dévoué à l'œuvre générale de la Révolution! Il faut qu'il y ait là-dessous quelque chose d'inexpliqué, autrement ce serait scandaleux, ce serait à n'y pas croire!...

Cherchons donc ce qui peut se cacher sous ce mouvement d'apparence rétrograde.

C'est un fait, d'abord, que la suppression des corporations n'a jamais souri qu'à la classe directrice du travail, et que la tradition a perpétué parmi la classe ouvrière de Paris le regret de l'institution corporative. Dès 1791, ce regret s'exprimait sous forme d'une coalition générale de tous les corps de métier. Los masses laborieuses voyaient déjà les inconvénients du laisser-faire, tandis que la classe des entrepreneurs prolilait des bienfaits du nouveau système. Le temps n*a point changé sensiblement les opinions des deux classes.

En ce qui regarde les masses laborieuses, le regret

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d'une inslilulion qui avait, à leurs yeux, un caractcje protecteur ne veut pas dire, toutefois, que la corporation rêvée par eux serait de tout point organisée comme l'était rancicnne.

Quoi qu'il en soit, de, tous les systèmes tendant à organiser le travail, celui qui donnerait une existence légale à la corporation serait celui qui répondrait le mieux au sentiment des ouvriers; et j'ajoule que là où cette institution est le plus vivement désirée, le plus hautement demandée, se trouvent précisément les travailleurs dont l'intelligence est le plus exercée, et qui sont les plus ardents partisans du progrès démocratique.

Cela fait contradiction, va-t-on dire. Je le veux bien; mais qui est exempt de contradiction en ce monde? Quelle grande intelligence de notre temps ne pourrait être prise en flagrant délit d'affirmations contradictoires? Parce qu'on est ouvrier, faut-il être infaillible? Je pourrais d'ailleurs citer des publicistes contemporains qui ont encouragé les travailleurs à persister dans cette contradiction, entre autres, un journaliste célèbre, ultra-libéral, qui, vers 1850, voyant l'insuccès de tous les systèmes socialistes, déclarait, dans la Presse^ qu'en définitive le seul remède efficace à opposer aux ravages du laisser-faire à outrance, c'était la reconstitution des corporations. Personne alors, que je sache, n'a crié au scandale. Cet encouragement s'est renouvelé depuis, de la part d'un rédacteur du Journal des Débats^ non dans ce journal.

mais dans le Courrier du Dimanche... Ce qui est toléré chez le publicisle scra-t-il sans circonstances atténuantes chez l'ouvrier?

Au reste, si cette tendance scandalise, tant mieux! elle ramènera au jour la formidable question que l'esprit conservateur voudrait toujours mettre sous le boisseau. L'erreur qui, fait scandale force la vérité à se découvrir. Et puisqu'il faut incessamment de nouveaux excitants à l'esprit, mieux vaut une grosse erreur que pas d'excitant du tout.

Etant admis que la tendance à reconstituer la corporation est une erreur, celle-ci est-elle absolue? ne se juslifie-t-elle d'aucune manière?...

D'abord, qu'y a-t-il au fond de la pensée des ouvriers qui songent à ressouder le lien corporatif? Je l'ai déjà dit plus haut : il y a le besoin d'une résistance collective à l'avilissement des salaires, et, par suite, à l'avilissement du travailleur.

Maintenant l'état des choses est-il de nature à légitimer cet esprit de résistance? Y a-l-il, comme on dit, péril en la demeure, pour avoir recours à un moyen si contraire « aux principes de la science économique? »

C'est ce qu'il nous faut voir :

A l'époque, déjà éloignée, où le système du laisserfaire commen(;ait à porler ses fruits amers en étiolant, en éreintant les enfants employés dans les manufactures, l'opinion publique s'étant émue, il fallut songer à opposer une digue à ce mal profond que causait le régime nouveau. Les chambres édictérent, au protil

de la jeunesse ouvrière, une loi, qui fut pour les cconomisles un brandon de discorde. Tandis que les uns, le plus grand nombre, s'associaient au vœu public, les autres jelaient les hauts cris. A entendre ceux-ci, la loi portait atteinte aux principes; elle atteignait gravement et la liberté des familles et celle des chefs d'industrie; c'était une hérésie des plus dangereuses ; et n'était pas véritable ami de la science l'économiste qui ne protestait pas contre la loi projetée...

Autant valait dire : « Périssent les enfants plutôt que les principes! »

Reconnaissons, en passant, que c'est la maladie des logiciens sans génie de vouloir élever à la hauteur de principes inflexibles des conceptions qui, par cela même qu'elles sont humaines, sont essentiellement relatives. Tel de ces esprits qui se révolte justement contre la prétention à rinfaillibihté de ceux qui se disent gardiens des lois divines, se constitue sans sourciller l'infaillible interprète des lois humaines... Il semble qu'il n'y ait plus qu'à s'incliner, lorsque l'un de ces logiciens fanatiques a déclaré que telle ou telle tendance est conforme ou contraire à «la science. »

Par exemple, la science, en économie sociale, proclame avec raison que la liberté dans le travail est le meilleur excitant au progrés. La Hberté va. donc devenir pour nous le principe essentiel de tout notre oidre économique. Admettons-la de grand cœur, et faisons-lui les coudées aussi franches que possible. Mais si, dans certaines apphcationsj la liberté à ou*-

trance a pour effet d'amoindrir, de démoraliser, d'avilir toute une nombreuse classe de la population, faudra-t-il sincliner devant le principe proclamé par les savants? Est-ce le genre immain qui est fait pour les principes, ou les principes pour le genre humain? En mon gros bon sens, j'imagine qu'ils doivent fléchir dès que leur apphcation est excessive; c'est-à-dire dès qu'elle a pour résultat ramoindrissemcnl d'une partie de l'humanité. Et qui conclut autrement me semble n'avoir droit qu'à la sollicitude des aliénistes...

Si c( la science » est en désaccord avec le sens commun, tant pis pour elle. Qu'elle aille à l'école de l'expérience, où elle apprendra qu'elle a pour premier objet de grandir, de fortifier, et non de détériorer l'humanité dans la personne du travailleur.

J'ai dit que le grand nombre parmi les économistes, — et je ne crois pas me tromper, — par une apparente et Irès-heureuse inconséquence, avait pris parti pour les enfants contre la logique du système. Par quelle considération y ont-ils été amenés? Blanqui l'aîné le disait bien haut : « Nous avons fait fléchir les principes de la science en vue d'un intérêt plus élevé : il s'agissait, en protégeant cette intéressante classe d'enfants employés dans les manufactures, de sauver d'une déperdition certaine et rapide une grande partie du capital moral de la France. »

Voilà la vraie, la saine doctrine. C'est à l'appliquer largement que les économistes en masse devraient employer leur logique, et surtout leur influence, i. Faire

us LE SECRET DU PEUPLE.

céder le système toutes les fois qu'il altère le capital moral, dans ce cas bien démontré, et dans ce cas-là seulement, telle est assurément la meilleure manière d'entendre la liberté dans le travail.

Eh bien, où veux-je en venir? A faire voir, premièrement, que les économistes n'ayant montré qu'une seule fois une heureuse inconséquence, et le système ayant été pratiqué à outrance, le « capital moral » de k France s'est énormément amoindri; — sccondemeni, que cet instinct qui pousse l'élite des travailleurs de Paris à opposer une résistance collective et légale aux excès du laisser-faire, est un instinct conservateur du' capital humain.

La démonstration du premier point n'est malheureusement que trop facile. Je dis plus : elle est inutile : je ne prêcherais que des convertis. Personne n'ignore l'état, déplorable à tous égards, de la plupart des populations de nos grands centres industriels, et notamment des diverses industries de tissus. Les économistes eux-mêmes, loin de dissimuler la plaie, l'ont décrite nombre de fois, plaidant ainsi, sans s'en douter, contre l'application sans frein de leur système. Au reste, il faut bien dire à leur décharge que,n'eussenlils pas fait la théorie, la pratique n'eût pas été autre. On n'était pas prémuni par l'expérience, et il n'y a lieu à récriminer contre aucune classe...

Mais au moins faut- il savoir profiter des leçons de l'expérience.

Quant au second point, c'est-à-dire quant à la ques-

tion (le savoir si la résistance collective, dans la mesure où elle est permise, est conservatrice du capital humain, nous n'aurons pas de peine à la résoudre affirmativement.

Quiconque connaît les conditions diverses du travail industriel en France sait parfaitement, d'abord, que, partout où les ouvriers sont côte à côte dans les ateliers ou sur les chantiers, le salaire se maintient plus élevé que là où ils sont isolés les uns des autres, et où chacun stipule pour soi devant l'enlrepreneur... Dois-je ajouter que les plus hauts salaires étant à peine suffisants, les bas salaires doivent nécessairement causer un appauvrissement de vie physique, et par suite de vie intellectuelle et morale?

Ensuite, partout où existe soit un restant d'institu tion corporative, comme le compagnonnage, soit un certain esprit de corps, une tradition, le salaire se soutient mieux que là où ne subsiste ni compagnonnage ni tradition, ni esprit de corps.

Il n'est pas besoin, en vérité, d'avoir étudié de près les phénomènes du mouvement industriel pour les comprendre; il suffit d'un peu de réllexion. — Mais ce qu'on sait moins, c'est que, d'une manière générale, le taux convenable du salaire n'est pas seulement une condition de conservation du travailleur, il est encore, et surtout, la condition conservatrice du bon travail et du bon marché de la main-d'œuvre \

* Entre autres exemples, je veux citer celui-ci : La façon d'un mètre cuhc de rriaçonncric coule moins cher à l*;iris cl est meilleure que dan»

Le compagnonnage nous fournit une preuve éclatante de cette assertion. Voici, en effet, ce que personne ne peut contesler : partout où va le compagnonnage, l'ouvrier est habile, môme s'il n'est pas compagnon; le travail est relativement bien fait; et, quoique le salaire soit plus élevé qu'ailleurs, la main-d'œuvre est en définitive moins chère, sans compter que l'ouvricr est généralement sain de corps et de cœur.

Au contraire, partout où le compagnonnage ne pénètre pas, ou bien où l'esprit de corps fait défaut, l'ouvrier est moins habile, le travail est plus mal fait, le prix de revient est relativement plus élevé, et le travailleur est à un niveau plus bas que là où l'esprit de corps a conservé sa puissance, c'est-à-dire là où la résistance collective est à peu près permanente.

Si l'on faisait une carte de l'état physique, moral et intellectuel de la France industrielle, au point de vue de la valeur humaine, on verrait du premier coup d'œil la confirmation de ce que j'essaye de démontrer : savoir, que l'esprit de résistance a été aussi puissamment conservateur du capital'humain et du bon travail, que le laisser-faire illimité a été fatal à la capacité et au tempérament du travailleur.

La conclusion de tout ceci n'est pas, certes, qu'il faille à tout jamais s'incliner devant cet esprit de ré-

lout le reste de la France, à peu d'exception près. Or, l'ouvrier maçon de Paris gagne, en moyenne, le double de ce que gagne celui de province, et sa journée de travail est de dix heures dans les grands jours, tandis qu'en jjrovinco elle est de douze et quatorze heures.

sislance collective, et lui laisser prendre tous les développements qu'il est dans sa nature de vouloir prendre. Pour éviter un grand mal, ne tombons pas dans un mal aussi grand. Mais d'assez puissants intérêts sont là pour refréner celte tendance, et elle ne se développera pas davantage. Il n'y a donc pas à s'émouvoir de ce désir de voir les corporations se réinstituer. Ce dont il faut s'émouvoir, c'est de la détérioration du capital moral de la société; et, au lieu de déblatérer contre les atteintes que portent les ouvriers aux principes de (( la science, » on ferait bien mieux de s'ingénier à trouver une institution qui pût tout à la fois obvier aux inconvénients du régime du laisser-faire et à ceux de la résistance collective. L'institution des prud'hommes, par exemple, modifiée, élargie, pourrait remplir ce grand rôle de protectrice de la liberté du travail aussi bien que des droits du travailleur'.

En attendant, poursuivons notre démonstration tendant à prouver que, partout où elle peut s'exercer, la résistance des ouvriers sauvegarde positivement le capital humain d'un rapide abaissement.

Aussi bien avons-nous à nous occuper d'un fait récent de résistance collective qui a ému quelque peu le monde « éclairé, » sans lui donner à penser, bien

* Un projet conçu dans ce sens avait été présente h IWsscmblûc con- Ftiluantc. Il nvait été élnhoré à l'Ilôlcl de Ville, en avril 1818, par le miiiislrc (lu coininorcc, M. RolliUKinl, cl (|Uoiques-uns des ouvriers ré- «laclours de l'Atelier. l/\ commission parlementaire, iliargée de l'éludicr, lui a enlevé sou carnclère priuiilif.

que ce fait remît à l'ordre du jour plusieurs des plus formidables questions que puisse avoir à résoudre la science sociale. Il va nous donner ample matière à prouver déjà que « la manière dont le peuple de Paris entend la question du travail offre un sujet d'études singulièrement significatif... »

Il s'agissait, dans l'alelier typographique, de substituer les femmes aux hommes. Ceux-ci ont essayé de résister collectivement. Mais, sur les plaintes portées par quelques patrons, la justice est intervenue, et, le délit de coalition paraissant incontestable, une dizaine de ceux qui avaient pris l'initiative de Topposition OTvt été emprisonnés, jugés et condamnés. De ce que la justice a cru devoir faire, je n'ai mot à dire. La loi est formelle; on n'a fait que l'appliquer... Il doit être bien entendu, pour tout ce qui va suivre, que je ne fais en rien allusion au caractère délictueux de la résistance. Ce n'est pas au point de vue légal qu'il convient d'étudier ici la question; c'est au point de vue économique et moral.

Indépendamment des peines infligées par la loi aux ouvriers typographes, ils ont eu à subir de la part de l'opinion bourgeoise toutes sortes de jugements défavorables. On croyait pouvoir s'étonner à bon droit de voir les ouvriers les plus intelligents de Paris s'insur-

gcr à la seule pensée que leur industrie allait être accessible à la femme ; on disait qu'ils faisaient preuve d'un égoisme aussi brutal que scandaleux. Bref, on leur reprochait de vouloir interdire à l'ouvrière le droit de vivre en travaillant.

Les moralistes et les économistes n'avaient point d'expressions assez amcres pour essayer de faire honte à ces ouvriers de leur grossière manière d'être en cette affaire. « Mais vous ne comprenez donc pas, malheureux, que ces femmes que vous repoussez, ce sont vos épouses, vos sœurs, vos filles; ou du moins les épouses, sœurs ou filles de vos frères ! Si l'ouvrier veut fermer partout la porte de l'atelier à la femme, que deviendrat-elle? Elle n'aura plus que la prostitution pour ressource, et elle en usera. Et ce ne sera pas seulement la moralité publique qui souffrira de voire égoïsme ; c'est vous-mêmes, les premiers, qui serez punis, qui aurez à gémir de voir la plaie de la démoralisation s'étendre sur chacune de vos familles. . . Vous ne portez donc pas seulement atteinte aux principes essentiels de l'économie sociale ; vous portez encore et surtout atteinte à un droit sacré, au droit qu'ont les faibles comme les forts de vivre en travaillant. Vous violez scandaleusement dans la femme le droit des faibles... Nous ne reconnaissons plus en vous le généreux et intelligent peuple de Paris : vous êtes des barbares!... »

Tel est à peu près le résumé de tout ce que j'ai lu ou de ce que j'ai entendu dire à propos de la résistance

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des ouvriers typographes à l'introduction des femmes dans leurs ateliers.

Vainement ils ont fait appel à l'opinion, disant qu'on se méprenait gravement sur les mobiles de leur opposition; qu'ils stipulaient beaucoup moins pour eux personnellement, ou pour leur corporation, que pour la classe laborieuse dans son ensemble, la femme y comprise ; que deux motifs principaux les déterminaient : premièrement, le besoin de résister à un amoindrissement considérable du budget des recettes de la classe ouvrière; secondement, celui de s'opposer à une cause nouvelle de démoralisation pour la femme. On n'a tenu nul compte de ces allégations; on n'y a pas cru. On n'a voulu voir au fond de cette opposition qu'un brutal refus de l'ouvrier de partager son pain avec l'ouvrière.

L'opinion ayant été généralement égarée, et, par suite, s' étant montrée complètement injuste, j'ai le devoir non de plaider ici les circonstances atténuantes ou l'acquittement, mais bien de prouver qu'on doit rendre hommage au sentiment qui animait les travailleurs dont il s'agit!...

Certes, je ne demande pas qu'on approuve en toutes leurs manifestations les ouvriers qui depuis quelque temps ont eu à stipuler pour le bien de leur corporation. On doit savoir, d'ailleurs, que je ne suis pas disposé à l'admiration quand môme. Mais, dans la question qui nous occupe, et en ne considérant que les mobiles déterminants des ouvriers en ques-

lion, nous allons voir que la saine raison est de leur côlé.

Je concède très-volonlicrs que le travail de composition typographique pourrait être parfaitement exécuté par des femmes; et, en réservant aux hommes certaines fonctions qu'on ne peut leur enlever, les quatre cinquièmes ou les cinq sixièmes du personnel employé à la composition pourraient être féminins.

Sous le rapport de la capacité, il n'y a aucune ohjection sérieuse à opposer à l'admission de la femme. Elle a fait ses preuves d'ailleurs depuis longtemps.

Mais s'il ne s'agit que d'ouvrir de nouvelles carrières aux femmes ouvrières de Paris, nous ne serons pas cmharrassés. Quand nous aurons laissé à l'écart les travaux de bâtiment, la grosse mécanique, et que nous pénéirerons dans les autres ateliers, nous trouverons une foule d'industries qui demandent plus d'adresse que de force, plus de goût que de science, et que les femmes exéculeraient aussi bien, et quelquefois mieux que les hommes. Si j'avais à cœur d'appeler en plus grand nombre les femmes dans les ateliers, je ferais ici la nomenclature d'une vingtaine de métiers à leur offrir. On serait, à ce point de vue, en droit de demander à une grande moitié des ouvriers occupés à l'arliclc-Paris de céder la place aux femmes. Sans compter qu'elles pourraient remplacer plus avantageusement les trois quarts des commis du commerce des tissus, tous les commis de banque, et tous les cm-

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ployés aux écritures des grandes et petites administrations publiques et privées. Pourquoi les économistes et les moralistes ne demandent-ils pas à ces classes d'employés efféminés de céder leur place aux femmes?...

Restons toutefois sur le terrain du travail manuel. Il y a donc là une masse de besogne qu'à la rigueur la femme pourrait faire. Supposons que l'élément féminin se substitue dans un grand nombre d'ateliers à l'élément masculin;... qu'arrivera-l-il de cette substitution? Rien que du mal. Nous allons voir.

Vous dites bravement : il faut ouvrir de nouvelles carrières aux femmes.

Mais avez-vous songé à en ouvrir une aux hommes que vous voulez mettre sur le pavé?

On concevrait qu'on dit aux ouvriers : « Vos bras sont demandés ailleurs, là où votre virilité pourra se manifester plus utilement. Cédez donc aux femmes votre présent travail, relativement doux, et qui leur conviendra mieux qu'à vous... »

Si les économistes étaient en mesure de tenir pareil langage aux ouvriers, ils n'auraient encore raison qu'à moitié. Mais cette moitié de raison, l'ont-ils, du moins? Non, ils ne l'ont pas. En effet, où les bras d'hommes sont-ils plus demandés qu'ils ne sont offerts, même en faisant abstraction des arrêts de travaux causés par la crise américaine? Avant cette crise, les bras s'offraientils moins qu'ils n'étaient demandés? Non. Prévoit-on que, la crise passée, ils seront plus demandés qu'offerts? Aucun économiste que je sache n'a pensé à ces

questions, et aucun n'oserait répondre affirmativement à la dernière.

Alors je renouvelle ma demande : que deviendront les ouvriers remplacés par les ouvrières?

Comment et avec quelles ressources s'ouvrironl-ils de nouvelles carrières?

Leur conseillerez-vous de refluer vers ragricullurc? Mais tâchez donc d'abord de détourner le travailleur agricole de sa tendance à affluer vers les grands centres; tachez donc d'abord de faire que les capitaux retournent à l'agriculture, et non-seulement l'ouvrier des champs ne voudra plus tant déserter, mais encore vous pourrez dire à l'ouvrier de la ville : « Va l'embaucher à la ferme 1 »

Avez-vous trouvé ce moyen tant cherché de rappeler les capitaux à la terre? Non. Eh bien, cherchez-le avant de pousser imprudemment les hommes en dehors des ateliers, sous prétexte d'ouvrir un nouveau débouché pour le sexe faible.

Étant donné qu'il n'y a de travail que pour dix personnes, par exemple, quel avantage y a-t-il à ce que ce travail se fasse par les femmes au lieu de se faire par les hommes? Ceux-ci se croiseront donc les bras pendant que celles-là porteront le poids? La belle invention!

Il y aurait avantage, à certain point de vue, j'en conviens. Le travail étant exécuté par les femmes, le serait au rabais, nécessairement, et les consommateurs y gagneraient d'aulanl.

Prenons donc la question à ce point de vue. Il est certain que, moins le produit est cher, plus il est accessible aux classes malaisées. Mais c'est ici qu'il faut se garder de la logique à outrance ; car on arriverait à dire que plus le salaire baisse, plus les objets consommables sont à la portée de la classe ouvrière. On a déjà singulièrement dépassé la mesure dans cette logique; si bien que le salaire est, en une foule de cas, tellement minime, qu'il interdit à l'ouvrier toute consommation qui n'est pas de la plus rigoureuse nécessité pour faire semblant de vivre. Il arrive donc que le bas prix excessif de certains produits les rend inaccessibles aux classes nécessiteuses par cela même que le salaire est trop réduit. On se jette donc là dans le cercle le plus abominablement vicieux.

Combien de fois n'ai-je pas vu des « consommateurs » se pâmer d'aise en voyant le fabuleux bas prix de certains produits, sans se soucier le moins du monde de la manière déplorable dont le producteur porte le poids de la vie!... Que de belles dames res* plendissent dans les salons avec des atours façonnés par des ouvriers et des ouvrières qui meurent de misère!.». Mais le consommateur et l'économiste lui» môme ne voient que le produit... Tant pis si la marchandise humaine appelée travail n'a pas de chance sur le marché.

Eh bien! pour en revenir à nos typographes, quel sera le résultat net de la substitution des femmes aux hommes dans leurs ateliers? Et, d'une manière géné^

raie, quel serait le résultat de celte substilulion dans la plupart des industries de l'articlc-Paris? Tout simplement de diminuer, comme cela a été dit, le budget des receltes de la classe ouvrière... Évidemment le besoin s'en faisait vivement sentir : les ouvriers de Paris ont si peu à dépenser par- le temps qui court, et leur salaire est si élevé !

Et puis, voyez comme il est de bon goût de caractériser de sentiment grossier, brutal, sauvage, celui qu'ont montré les typographes. L'ouvrier de celle industrie, comme tout autre, n'a qu'une seule fortune : son métier. C'est là tout son capital. Retirez-le-lui; il est ruiné. On conçoit qu'on le sacritie volontiers lorsqu'il s'agit de l'introduction d'un mécanisme nouveau; on cause un mal passager pour un plus grand bien futur, parce que c'est un fait constant que toute machine qui abrège le travail sur un point, ouvre, sur d'autres points, une plus large carrière. Rien de semblable dans le cas qui nous occupe. Il s'agit tout simplement de remplacer un travailleur par un autre. Seulement le remplaçant sera plus docile et moins exigeant que le remplacé... Et, par ce beau résullat, on aura exproprié, — pour quelle cause! — une foule d'ouvriers de leur seule propriété, de leur unique instrument de travail, de leur savoir professionnel... Car nous savons quelle grosse affaire c'est pour l'ouvrier d'apprendre un métier, et combien il est éloigné de croire qu'il en puisse apprendre un nouveau au milieu de sa vie*

Trouverait-on indécent, scandaleux, barbare, le cri d'alarme de petits rentiers, menacés de perdre leur renie, leur unique moyen de vivre? Non, assurément, lors môme que leur rente, quelque peu réduite, serait offerte à une autre catégorie de personnes. Pourquoi se scandaliser du cri d'alarme d'ouvriers menacés de perdre Jeur capital industriel, leur unique propriété, leur métier?

Résumons donc ce premier point de notre plaidoyer, avant d'aborder la question du fond :

Ce n'est pas une nouvelle carrière que l'on ouvre à la classe ouvrière en appelant les femmes dans l'imprimerie; c'est la simple substitution de l'élément féminin à l'élément masculin.

L'ouvrage que l'on propose à la femme, on le retire à l'homme, sans qu'on ait rien à offrir à celui-ci en compensation ; et la réforme projetée aurait pour effet certain et rapide de diminuer le budget de la famille ouvrière.

A ce seul point de vue, qui n'est pas le plus important, la résistance des ouvriers typographes était donc bel et bien inspirée par un sentiment conservateur du capital humain, — et les moralistes, les économistes, et toutes les personnes « éclairées » qui leur ont jeté la pierre auraient, assurément, beaucoup mieux fait de s'instruire... ou de s'abstenir.

Abordons maintenant le côté le plus délicat et le plus difficile de notre sujet; et, puisque c'est à propos de la résistance des ouvriers typographes qu'on a remis à l'ordre du jour la question du travail des femmes, nous trouverons peut-être dans les faits de cette résistance des lumières dont la science sociale pourrait (aire son profit.

Demandons-nous d'abord quel a été, en celle affaire, le mobile véritable et supérieur de la conduite des ouvriers qui ont pris l'initiative de la résistance. Coloraient-ils d'un sentiment élevé la seule crainte d'être déplacés par les femmes et expropriés, par le fait, de leur savoir professionnel? Ou, s'ils n'avaient cette crainte, obéissaient-ils purement et simplement à l'esprit exclusif de corporation? Ou, enfin, cédaientils réellement à une pensée morale en excluant la femme?

J'ai déjà dit que, si la substitution se faisait complètement en deux ou trois années, terme néccssaiie, on pourrait remplacer les cinq sixièmes des compositeurs par des compositrices; mais qu'un sixième à peu près de compositeurs devrait demeurer à toujours pour certains travaux qui exigent à la fois des efforts intellectuels et nmsculaircs qui dépassent la capacité de la

femme.

Or, ceux qui ont pris l'initiative sont, au dire de leurs confrères et de leurs patrons, les ouvriers les plus habiles, connaissant le plus à fond leur métier, et tellement posés, que, s'il n'avait fallu garder qu'une cinquantaine d'hommes au lieu de cinq à six cents, les dix ou douze mis en cause eussent été les premiers choisis. Leur position était parfaitement assurée, et la révolution qu'il s'agissait de faire ne pouvait que l'améliorer.

Posons donc d'abord ce fait : ce ne sont pas les ouvriers menacés d'être mis sur le pavé plus ou moins prochainement qui ont pris l'initiative de la résistance , mais bien ceux qu'elle ne menaçait en aucune manière, au contraire.

Voilà déjà qui milite en leur faveur, ce semble.

Ces ouvriers se sont-ils dévoués purement et simplement, en celte circonstance, à l'intérêt corporatif? Oui, dans une certaine mesure. Ils voyaient, je l'ai ' dit, dans la substitution de la femme à l'homme un moyen d'avilir le salaire, et c'a été Tune des raisons déterminantes de leur opposition... Non qu'ils pensassent que le salaire des hommes conservés pût s'amoindrir; ils comprenaient très-bien qu'il ne pouvait, au contraire, que s'élever ; mais ils stipulaient pour rintérêt de toute la famille typographique, et par suite pour toute la famille ouvrière.

Or, quoique ces hommes soient évidemment Irès^ disposés à défendre l'intérêt de leurs confrères menacés d'être expropriés de leur savoir professionnel.

ce mobile n'eût pas été assez puissant pour les passionner comme ils Font é(é. Il y en avait, en effet, un autre; ils l'ont dit : c'était de ne pas laisser ouvrir à la femme ouvrière une nouvelle carrière qu'elle ne pourrait essayer de parcourir sans d'incessants dangers pour sa moralité ; c'était, en un mot, d'éviter le règne d'une dangereuse promiscuité dans Tatelier typographique.

Non, ces hommes ne se seraient pas tant passionnés s'ils n'avaient pas été poussés par « ce vague mais irrésistible instinct qui porte l'ouvrier de Paris à saisir le caractère le plus élevé des questions. » En outre de l'intérêt matériel, et le dominant, il y avait dans ces opposants la haute préoccupation d'un intérêt moral. Il est, en effet, archi -absurde de croire qu'ils proscrivent la femme dans l'ouvrière, ou l'ouvrière dans la femme. Il sont hommes, d'ailleurs et la perspective que leur ouvrait la transformation projetée eût été des plus attrayantes pour d'autres, qui eussent eu moins à cœur l'honneur et la moralité de la famille laborieuse. Diriger des ateliers de jeunes filles! entrevoir la possibilité des faciles amours 1 Combien, à leur place, eussent fait taire tout autre sentiment que celui de l'égoïsme, et eussent laissé accomplir la substitution, s'ils n'y eussent aidé activement I...

Kt voilà ceux dont on a prétendu qu'ils faisaient preuve de l'égoïsme le plus brutal!...

On s'imagine qu'ils ne veulent pas que la femme travaille! On dit qu'en lui fermant la porte de leurs

Ifii LE SECRET DU PEUPLE.

ateliers ils lui enlèvent un moyen de vivre avec honneur, et qu'ils la poussent indirectement mais nécessairement à se prostituer pour vivre... C'est-àdire qu'avec toutes les apparences de la sagesse, on bat la campagne.

Les ouvriers dont s'agit sont chefs de famille pour la phipart, et, très-laborieux eux-mêmes, entendent bien que le travail soit, pour la femme comme pour l'homme, le moyen de l'existence honorable. Mais ils ont une expérience qui fait défaut aux érudits de cabinet. Ils savent la vie, que nos savants moralistes ignorent plus ou moins; et quand ils déclarent qu'il y a danger pour la femme à entrer dans un atelier, et que, pour soutenir leur opinion, ils font les sacritices que nous connaissons, ils méritent bien, ce semble, qu'on tienne compte de leur parole et de leur sentiment.

Que les savants économistes, ou philanthropes, ou moralistes apprennent ceci : ils ne trouveront pas dans la classe ouvrière un homme au cœur sain qui ne gémisse de voir les sçxes mêlés dans les ateliers, et qui ne soit prêt à résister énergiquement à toute extension de ce mélange. C'est l'instinct de la conservation du capital moral qui inspire cette résistance.

Moi, qui ai une certaine expérience de la vie d'atelier, et qui n'ai nulle envie d'être qualifié de moraliste, je vais plus loin : je dis que, si c'est un grand danger pour la jeune fille d'être jetée dans un atelier où les deux sexes sont mêlés, c'en est encore un non

moins grand d'être jetée dans un atelier exclusivement féminin, à moins que, — chose assez rare, — cet atelier ne soit dirigé par une femme de tête et de cœur, bien résolue à évincer de chez elle toute brebis galeuse.

Je n'ai pas à justifier ici mon opinion. Toute personne qui sait un peu la vie me comprendra. Quant aux moralistes qui douteraient, je ne peux que leur conseiller à nouveau d'apprendre la vie.

Tel de ces conseillers de la classe ouvrière qui veut pousser les tilles du peuple dans les grands ateliers, sous prétexte de les sauver de la démoralisation, ne voudrait pas laisser sortir, en plein jour, sa fille, à lui, sans qu'elle fût accompagnée au moins par une servante... Il lui a pourtant fait donner une éducation qu'il croit excellente, et dont, à ses yeux, la fille du peuple est tout à fait sevrée... Que dirait-il, s'il nous prenait fantaisie, à nous autres, de prétendre que les filles de la bourgeoisie doivent s'utiliser aussi; el, puisqu'elles reçoivent ou peuvent recevoir quelque instruction, qu'il faut les envoyer, par exemple, suivre les cours de médecine, de droit, etc., on compagnie de la jeunesse masculine... Oui, que dirait-il de pareille idée, et en songeant au milieu où se trouverait sa fille? Pourquoi l'ouvrier aurait-il moins de répugnance en pensant au milieu dans lequel on veut précipiter sa femme, sa fille, sa sœur?

Puisque j'ai parlé déjà (p. iO) de l'auteur de lOurnVre, ce morolislc do bon aloi que j'ai dû opposer

iCfi LE SECRET DU PEUPLE,

aux autres, c'est ici l'occasion de le leur opposer encore, et victorieusement. Celui-là ne marchande ni ses pas ni ses démarches pour voir clair au fond des choses. 11 a voulu s'assurer, de ses propres yeux, de l'état physique et moral de Touvrière dans tous nos grands centres industriels, Paris excepté. Esprit pénétrant autant que sympathique, se tenant en garde contre tout ce qui, pour le monde optimiste, aurait l'apparence de l'exagération, il a bien vu (quoiqu'il déclare n'avoir pas tout vu) ; et il a dit assez (quoiqu'il n'ait pas dit tout ce qu'il savait), pour navrer le cœur le plus fermé aux émotions, et pour montrer à quels abîmes peut mener le régime du laisser faire, quand la résistance collective du travailleur ne peut lui opposer aucun frein.

L'auteur de l'Ouvrière n'hésite pas à reconnaître que Téloignement obligé des femmes du foyer domestique, et leur existence dans les grands ateliers sont mortels à la moralité de la classe laborieuse, et destructifs des devoirs et de l'amour de la famille. Après avoir décrit d'une manière saisissante toutes les causes de démoralisation de la femme et de la mère, M. Jules Simon conclut que l'immense plaie sur laquelle il appelle instamment la sollicitude pubUque ne peut être limitée, amoindrie — il n'ose dire guérie, — que par une série d'efforts prolongés de la part de tous les intéressés au bien général, tendant à permettre à la tille et à l'épouse de travailler chez elles, ou non loin de chez elles; mais jamais, si faire se peut, dans les grands ateliers...

LA FEMME DANS I/ATELIER i07

Je recommande chaudement l Ouvrière aux moralistes qui ont cru pouvoir blâmer les typographes; quand ils auront lu cet excellent livre, ils comprendront peut-être, enfin, que l'opposition de ces derniers à l'entrée des femmes dans leurs ateliers n'était qu'une manière d'empêcher la plaie de grandir...

Qu'on ne vienne donc plus nous dire que nous interdisons de fait le travail au sexe faible, lorsqu'il ne s'agit que d'interdire à certains entrepreneurs le moyen d'avoir le travail à meilleur marché en substituant la femme à Thomme, et en diminuant par là les ressources de la famille ouvrière.

Aussi bien, n'est-ce pas le travail qui manque à l'élément féminin : c'est une réiribution qui suffise à le faire vivre. Quoi qu'en disent les statisticiens, il est très-peu de femmes de la classe ouvrière de Paris qui n'aient un métier. Elles peuvent au moins faire de la lingerie. Ce qui trompe les statisticiens, c'est que la plupart de celles qui sont ramassées dans les lieux suspects, ou qui sont suspectées de faire commerce de leur corps, invoquent cette circonstance atténuante qu'elles n'ont pas de métier : elles mentent souvent.

Non, ce n'est pas le travail qui manque à l'ouvrière : c'est le suffisant salaire. Or, quelle garantie que dans dix ans et même moins, celui des ouvrières, dans la typographie, n'aura pas subi la pente d'avilissement qu'il a subi dans les autres spécialités féminines? Tout porte, au contraire, à croire qu'il en serait ainsi, les femmcsnesachant pas se défendre comme les hommes.

Non, encore une fois, ce n'est pas tant le travail rpii leur fait défaut que le suffisant salaire; et ce n'est pas le désœuvrement involontaire qui pousse la jeune ouvrière à l'inconduile : c'est, d'une part, la difficulté et parfois même l'impossibilité absolue de vivre du produit de son travail, et, d'autre part, les excitants sans nombre, directs et indirects, qui agissent incessamment sur son esprit comme sur ses sens, et qui la font souvent trébucher.

Dieu merci! j'ai toutes raisons de croire et de dire que la grande majorité des femmes de la classe laborieuse de Paris sait résister aux nombreuses et puissantes causes de chute; et cela ne fait pas médiocrement leur éloge. L'ouvrière jeune et quelque peu jolie qui se conserve pure contre tant de tentations, est plus que vertueuse : elle serait une héroïne, si Ihéroisme en ce genre n'était chose commune à Paris, quoi qu'en dise la province.

Mais ce qui frappe les regards de l'observateur superficiel, ce n'est pas la femme luttant silencieusement, modestement, contre les énormes difficultés de l'existence; ce qui le frappe naturellement, c'est la femme qui se met en évidence ; celle qui renonce à la lutte, qui jette son bonnet par-dessus les moulins, et se met en quôtc d'un individu, jeune ou vieux, beau ou laid, qui puisse et veuille la faire vivre, ne fût-ce qu'une semaine, un jour, une heure...

Quand la femme en est là, le mal est à peu près irrémédiable. Mais, à la vue de celle-là, il faudrait

penser un peu plus à celles qui, en bien plus «,^ran(l nombre, supportent sans faillir les immenses difficultés de la vie. N'y ajoutons pas pour elles la douleur d'avoir à livrer leurs filles à la promiscuité des grands ateliers, qu'ils soient ou non mélangés d'hommes. Ne faisons pas Irop bon marché de ce qui peut arriver, même quand nous ne sommes pas de la classe populaire. El si nous sommes mus réellement, sincèrement, par le désir d'augmenter tout à la fois la moralité et le bien-être de la classe laborieuse, ingénions-nous à trouver un autre moyen que celui de remplacer l'homme par la femme, sans avoir rien à indiquer en échange à l'homme exproprié. Ne fermons pas bêtement — si nous ne sommes perfides — la carrière à celui-ci pour y lancer celle-là. Quelques exploiteurs y gagneraient dans les premiers temps; la société tout entière y perdrait énormément... Efforçons-nous bien plutôt à créer, pour le travail de la femme, de nouveaux débouchés, afin qu'elle puisse demeurer chez elle ou tout près de chez elle, en bonne compagnie... Et si notre imagination est stérile, si nous n'osons briser le cercle étroit des données actuelles de « la science,» si nous n'enlrevoyons rien au delà, ne nous en prenons qu'à notre couardise intellectuelle et morale, et... taisons-nous. Cela vaudra beaucoup mieux que de blAmer des ouvriers dont les déterminations instinctives dominent de mille coudées notre pauvre sagesse...

170 IK SECRKT DU PEIPLK.

Le caractère de cet acte de résistance étant défini, revenons au système corporatif, et essayons de nous expliquer comment l'ouvrier de Paris en est venu à redemander la reconstitution de ce vieux joug.

Lorsque l'esprit est sur une pente, il la descend toujours plus que de raison. Rien n'est, paraît-il, si difficile et si rare que de garder la mesure. .. De même que les économistes, en général, par esprit de système, n'ont pas su s'arrêter sur la pente qui conduisait à sacrifier le producteur au produit, de même, les ouvriers les plus engagés dans la lutte contre les effets de la concurrence n'ont pu s'empêcher de tomber en Charybde pour éviter Scylla. Ils poussent donc la réaction jusqu'au rétablissement delà corporation; c'est-à-dire jusqu'à la négation de toute liberté dans le travail. Les économistes, pour avoir trop bon marché du travailleur, ont porté celui-ci à faire trop bon marché du libre concours dans l'œuvre de la production.

Mais il est dans l'ordre des choses que les parlis, toujours disposés à dépasser la mesure, se limitent les uns par les autres comme ils s'excitent les uns les autres. Toutefois, la science sociale ne paraît guère devoir s'élargir par suite de l'action des économistes

sur les ouvriers, et de la réaction de ceux-ci sur ceuxlà. C'est le cas de dire que les uns sont la thèse, et les autres l'antithèse. D'où viendra la synthèse? Du socialisme, certainement ; mais plus tard : son heure n'est pas venue encore.

Il est bien entendu que la corporation, telle qu'on la désire, ne serait pas de tous points ce qu'était l'ancienne, notamment en ce qui regarde la maîtrise, et que le simple travailleur y jouerait un rôle moins effacé que par le passé.

Mais elle ne serait pas moins que par le passé un obstacle insurmontable au libre concours. Elle est voulue, en effet, par un esprit de haine contre la concurrence, et elle tendrait inévitablement à la détruire. Non-seulement chaque corporation voudrait pouvoir fixer elle-même le prix de son produit d'une manière uniforme; mais elle ne souffrirait pas qu'il y eût dans son sein plus de travailleurs qu'elle ne le jugerait nécessaire. Par conséquent, chaque corporation limiterait sur ses besoins présumés, et en vue de la sécurité du travailleur, le nombre des apprentis qu'elle consentirait à admettre.

Toutes ces tendances ont été exprimées nombre de fois, en ces dernières années, par un groupe d'ouvriers marchant intrépidement dans cette voie réactionnaire, avec la conviction parfaite que la suppression des corporations a été la grande erreur de la Révolution, et que cette erreur doit èlre réparéo, non pas seulement dans l'intérêt du peuple travailleur, mais dans l'in-

172 ' LK SECUET DU PEUIM.E.

térôt même des progrès généraux dn la société tout entière. Il semble que ce soit là le grand moyen de féconder les principes de 89...

Au reste, s'il est exact de dire que la grande majorité de la classe laborieuse gémit des effets de la concurrence, et voudrait pouvoir la limiter, il ne serait pas exact de dire qu'elle redemande formellement la corporation; mais elle ne la repousserait pas. Les ouvriers qui s'agitent pour elle sont en minorité, et ils seraient moins ardents à la vouloir s'ils n'appartenaient à certaines industries où il est à peu près interdit au salarié de devenir patron.

Quoi qu'il en soit de la pensée intime du grand nombre, et bien que les vœux de ceux qui redemandent la corporation ne doivent pas être exaucés, nous ne devons pas passer légèrement sur des tendances injustifiables.

Par exemple : on tient beaucoup dans les ateliers à limiter le nombre des apprentis aux besoins rigoureux de la corporation. Les ouvriers de chaque profession, se trouvant trop nombreux, et se plaignant de la concurrence qu'ils se font, se montreraient nécessairement très-peu disposés à recevoir des élèves. Ils voudraient pouvoir resserrer autant que possible leur cercle, afin que les bras y soient toujours plus demandés qu'offerts.

S'il ne s'agissait d'une population justement réputée pour sa largeur d'esprit et sa générosité, cette tendance étonnerait peu, et il n'y aurait qu'à la refouler

sans la discuter. Mais ici elle est bien faile pour surprendre, et il y a lieu de la discuter avec espoir de la faire abandonner.

Supposons donc le vœu des amis de la corporation réalisé, et tous les métiers organisés corporativement. Ce sont autant de cadres fermés. Puisqu'on veut limiter partout le nombre des apprentis, il en résultera qu'une foule d'enfants qui, aujourd'hui, trouvent accès dans les ateliers, ne l'y trouveront plus. Que deviendront tous ceux pour lesquels la porte sera fermée, quand la corporation aura son nombre réglementaire d'élèves? Il faudra donc les garder dans l'oisiveté, ou les envoyer quêter le travail ailleurs qu'à Paris? Voyez-vous des enfants de douze à quinze ans, séparés de leur famille, petits parias clierchant au loin un atelier qui veuille les recevoir?

Et pourquoi ce que Pégoïsme a jugé bon de faire à Paris, Pégoïsme ne jugerait-il pas bon de le faire partout, môme dans les travaux agricoles? Le cercle fermé ici, appellerait la fermeture du cercle corporatif partout. En sorte que la classe ouvrière frapperait tout simplement sur elle-même, sur ses éléments les plus intéressants : sur les pères de familles et sur leurs enfants... Les célibataires seuls profiteraient de celle belle institution...

Entraînés par Pardeur de la lutte, les ouvriers qui ont demandé la limitation réglementaire des apprentis n'ont j)U, à coup sûr, en envisager les inconvénicnis niunstrueux; si, par impossible, l'institution qu'ils

réclament pouvait fonctionner pendant six mois seulement, elle leur inspirerait, à eux les premiers, une telle horreur, qu'ils n'iiésileraient pas à s'exposer à toutes les persécutions pour en délivrer la classe laborieuse!

Bien que je ne connaisse pas personnellement les hommes qui forment le groupe dont je parle, je sais, de source certaine, que ce sont gens de cœur et d'intelligence. Quelques-uns d'entre eux sont de ceux qui ont pris l'initiative de l'opposition à la substitution des femmes aux hommes dans la typographie. Ils ont donné, pour la plupart, des preuves de dévouement, non-seulement à leur corporation, mais à toute la classe laborieuse... Ce n'est donc pas en vue d'eux-mêmes qu'ils stipulent.

Comment alors expliquer que de tels hommes aient pu se passionner pour une si grosse erreur?

Comment? je ne me chargerais pas de l'expliquer, si, au temps de la grande agitation socialiste, nous n'avions tous vu les esprits les plus puissants propager des systèmes qui, dépouillés de leur apparat, hurlaient contre le bon sens, au moins aussi haut que celui-ci. Moi-même qui, à cette époque d'agitation, n'étais qu'un petit sectaire à la suite, je pourrais offrir une large revanche aux hommes dont je critique franchement, à cette heure, les tendances involontairement rétrogrades... Il n'y a que ceux qui ne cherchent rien qui ne s'égarent pas.

Si l^on se rappelle le portrait de l'ouvrier de Parisj

tracé par M. Audiganne^, et qui, à très-peu de chose près, est parfaitement exact, on comprendra que le tempérament, les aptitudes, les aspirations de cet homme à part, le rendent impropre à la discussion de ses intérêts terre à terre. Il y a du don Quichotte (ce personnage typique pris par son grand côté) dans l'ouvrier de Paris. Or, figurez- vous don Quichotte, condamné à se retourner sur lui-même, s' occupant de pot-bouille, et voulant régler les conditions matérielles de la vie, c'est-à-dire faire l'œuvre de Sanchol Soyez sûr que son ardente imagination, absorbée par ces soucis, lui inspirera les idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus impossibles... Ainsi fait notre ouvrier.

Voilà, soyons-en convaincus, l'explication la plus rationnelle de la choquante contradiction que nous offrent les natures intelligentes, généreuses, passionnées pour le progrés, réagissant contre le progrès au nom d'un système qui semble inspiré par le plus inintelligent égoïsme.

C*est en cela encore que « la manière dont l'ouvrier de Paris entend la question du travail offre un sujet d'étude singulièrement significatif. »

Nous savons, en effet, que ce qui distingue le travailleur-type de Paris de celui de province, c'est un besoin dévorant de vie exlérieurCi II a une activité d'esprit et une excitabilité sentimentale cxlrômesi C'est un

' Voir pages 01 el suifaïUfts.

eiïet nécessaire de l'atmosphère morale dans laquelle

il vil, et à laquelle échappe naturellement l'ouvrier de

province.

Il y a donc en lui une surabondance de sève et un besoin irrésistible de la dépenser d'une manière quelconque. Mais il ne la dépensera pas dans l'exercice quotidien de sa profession. La pratique d'un métier ordinaire n'a pas assez d'attraits pour absorber toutes les facullés d'un esprit toujours surexcité, et l'ouvrier de Paris ne s'y absorbe généralement pas.

Cela étant, pour si peu que la libre expansion des sentiments civiques soit gênée, et que, d'autre part, l'occasion se présente de prendre en main l'intérêt compromis de sa corporation, il la saisira avec empressement, avec passion, et il mettra toutes les puissances de son âme à essayer de sauvegarder cet intérêt, auquel son imagination voudra donner les proportions les plus grandioses...

Je dois dire que c'est le petit nombre qui prend cette voie. Mais ceux qui y entrent ne se rebutent pas volonliers. Une fois qu'ils y sont, toute autre cause que celle de leur corporation devient pour eux secondaire. Et ce penchant à réglementer le travail sera d'autant plus prononcé, qu'ils croiront avoir trouvé un système avec l'application duquel la corporation ouvrière se garantirait contre tout chômage et tout avilissement de salaire. 11 leur semblera qu'en dehors de ce besoin de garanties, il n'y a plus rien dans le monde qui mérite d'intéresser sérieu-

sèment... Tel a été l'effet qu'a produit sur les ouvriers dont nous parlons la pensée de réinstituer légalement la corporation. Ils croient sincèrement que ce système est le dernier mot de la science sociale, et ils feraient taire, pour sa réalisation, toute considération d'un autre ordre...

J'ai dit qu'il n'est pas dans la capacité des âmes ardentes de pouvoir garder la mesure, quand elles sont engagées à fond dans la lutte, et surtout quand elles joignent, comme celles dont il s'agit, à la parfaite conscience de leur désintéressement, l'absolue conviction qu'elles servent une cause légitime...

La mesure, dans le cas qui nous occupe, c'était de s'en tenir à conserver le sentiment de solidarité, comme moyen limitatif de l'application à outrance du système des économistes... Mais le conseil est plus facile à donner qu'à suivre, d'autant que la résistance collective s'exerce bien difficilement sans infraction plus ou moins flagrante à la loi; et l'esprit, fatigué des difficultés et des dangers de la lutte, incline naturellement au moyen d'en supprimer la cause par la réinslitution légale des corporations. 11 conviendrait de se borner à demander avec instance l'abrogation des articles 414, 415 et 410 du Code, qui définissent la coalition et la punissent. Cette abrogation serait d'autant plus justifiée qu'il est fort difficile de saisir les entrepreneurs en coalition flagrante, tandis que rien n'est si facile que de prendre en défaut les ouvriers... Tout en nioiitranl jusqu'à (iuellcs erreurs ont été

induits ces trop ardents amis de la corporation, il faut pourtant reconnaître que s'ils s'étaient moins passionnément préoccupés de l'intérêt corporatif, celui-ci serait probablement plus compromis qu'il ne l'est. Ils ont eu, en définitive, le défaut de leur qualité, et puisqu'ils ne pouvaient faire de tort qu'à eux-mêmes en sortant de la mesure, passons-leur le mal qu41s n'ont pu faire en faveur du mal qu'ils ont empêché.

Je n'insiste pas moins sur ce point, que toutes les fois que l'ouvrier-type de Paris, entraîné à donner le change à l'instinct mystérieux qui le pousse à se préoccuper par-dessus tout des intérêts généraux, s'enfermera dans le cadre restreint des intérêts de corporation, à ce point de ne plus rien voir qui vaille au delà, il y apportera sans doute la ferme intention d'agrandir ce cadre : il ne pourra qu'y dépenser inutilement ses énergies.

Il ne faut pas forcer la nature; et l'on ne remplace pas sans dommage les grandes aspirations par les petites...

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