DU PRECEPTEUR. ^H
Et, avançaTit la tête, il me regarda fixement. Je josai mon index sur ma bouche, et il lut sans doute dans mes yeux une supplication muette, dont il fut touché, car je sentis dans la poignée de main qu'il me donna comme une secrète pitié.
De Bussigny jusqu'à la villa, Monique garda un profond silence et ne s'occupa que de conduire son ciieval. En revanche, Sidonie, assise en face de moi, ne cessa pas une minute de m'entretenir d'une question de haute psychologie, qui lui tenait au cœur et qui, dans la disposition d'esprit où j'étais, me semblait dénuée de tout intérêt. Elle avait blâmé autant que moi l'équipée de Monique , mais elle avait moins de peine à lui pardonner. Depuis qu'elle l'avait définie une impulsive à retours, satisfaite de sa formule, elle faisait preuve d'un inaltérable optimisme danslesjugementsqu'elle portait sursa sœur. Quand cette impulsive, dans un transport de colère, l'aurait poursuivie, un couteau à la main, elle eût dit avec sa mansuétude accoutumée : « Laissez-la faire, elle en reviendra ». Ajoutez que les déraisons des autres lui fournissaient l'occasion de sentir davantage le prix de sa propre sagesse, o Que ne font-ils comme moi'.' pensait-elle. Que n'ont-ils leur tour d'ivoire? n
Ses intentions étaient toujours bonnes, et dans ce moment, me voyant préoccupé, elle se croyait tenue d'employer toute son industrie à me distraire, sans s'apercevoir qu'il m'en coûtait beaucoup de l'écouter et de lui répondre. Douée d'une intelligence toute masculine, elle n'avait pas ces petites perceptions des femmes qui, dans certaines occurrences, valent mieux que tous les trésors de la sagesse. Plus on raisonne, imoins on sent; plus l'esprit se raffine, plus l'instinct
8*1111011336, et, toujours maîtresse d'elle-même, ses nerfs n'avaient pas pitié des miens.
Ayant appris depuis quelques joui-s, par un article de revue, qu'un nouveau philosoplie allemand, qui commençait à faire parler de lui, venait de publier un livre important sur la notion du bien et du mal, ellen'avait pas eu de cesse que je ne l'eusse fait venir de Paris. Elle y avait trouvé des vues originales et, selon son expression, du dernier neuf, et les jugeant sur l'étiquette conformes aux siennes, elle en avait conclu que l'auteur était un homme de génie. Malheureusement elle était tombée la veille sur un passage ofi cet homme de génie déclarait qu'il n'appartient qu'au sexe fort d'avoir l'esprit libre, qu'il faut une religion ou des préjugés aux femmes, que celles qui ne vont pas à la messe ou au prêche, et qui se piquent d'avoir une autre règle de conduite que leur catéchisme, sont des êtres ridicules, absurdes, et méconnaissent leur vraie destinée. Ce passage malencontreux l'avait outrée d'indignation, et elle se demandait comment il pouvait se faire qu'un grand penseur déraisonnât effrontément sur certains sujets, qu'on pût avoir à la fois du génie et l'esprit faux.
C'était la question qu'elle était en train de débattre, sans se douter que la seule qui m'intéressât était de savoir pendant combien de temps au juste M, de Triguères et Monique étaient restés ensemble dans les souterrains du presbytère de Bussigny, ou encore comment il s'était fait qu'un superbe œillet rose, jaspé de pourpre, eût passé du corsage de Monique & la boutonnière du vicomte. L'abbé en avait fait hommage à cette écervelée, en lui disant que c'était la seule (leur de ses plates-bandes qui fût digne de lui
110 [.E SECHET DU PnËCEPTEUn. V
être oiïerte. 11 lui avait fait remarquer à ce propos" que dans les plus vilains jardins il y a presque toujours une fleur sans pareille, qu'on chercherait en vain dans les plus riches parterres; que la nature est amie de l'égalité, qu'elle s'arrange volontiers pour donner à la pauvreté quelque chose qui manque h l'opulence.... A quoi pensait Monique? Il me parut qu'elle se retournait deux ou trois fois pour chercher mon regard; elle ne le rencontra pas.
Dès qu'elle fut descendue de son siège, elle s'approcha de moi, et me dit :
; Vous me boudez, et vous avez tort. Si vous désirez des explications, je suis prête à vous les donner.
- Dites plutôt, rijpontlis-je, que vous me les devez, »
Les circonstances favorisèrent notre téte-à-tète. Mme Brogues s'était rendue à la garden-party, et Mme de Morane l'avait retenue à diner. Aussitôt que nous nous fûmes levés de table, M. Brogues partit en voiture pour aller chercher sa femme, Sidonie, de son côté, se retira dans sa chambre, pressée qu'elle était de coucher par écrit les aliments victorieux par lesquels elle réfutait la thèse insoutenable du philosophe allemand. C'était une belle soirée de juillet; il faisait encore grand jour, et nous allâmes nous asseoir, Monique et moi, sur un des bancs de la terrasse,
fl Monsieur Tristan, me dit-elle, je connais vos griefs, je les ai facilement devinés. En premier lieu, l'arrivée imprévue de M. de Triguères vous a désagréablement surpris, et vous m'avez soupçonnée.... - Oh ! c'était plus qu'un soupçon, interrompis-je, c'était une certitude,
LE SEi:HET DU PIIKCEPTEUII. 111
- Ainsi vous avez cru sérieuseraenl à un rendezvous donné par moi sans doute, accepté par lui, à moins que ce ne fût l'inverse'.' Voilà bien mes beaux esprits et mes grands savants! De quoi voussert-elie, votre science, si vous êtes capable de croire à absurdités? M. de Triguères n'a su que par la I de maman que j'allais aujourd'hui à Russigny. Il a jugé bon d'y venir. S'il n'était pas venu, tout serait fini entre nous. Après cela, je l'avoue, j'étais presque sûre qu'il viendrait. ...Je passe au second grief: nous en voulez peut-être, à lui et à moi, de notre petite promenade dans les souterrains.
— Allons donc, mademoiselle! Pour y trouver à redire, il faudrait être encore plus savant que moi et avoir l'esprit encore plus de travers.
— Que voulez-vous! je pense, comme Sidonie, qu'on impose aux jeunes Françaises toute sorte de petites règles, de petites servitudes, qui n'ont pas le commun et ne sont plus de ce temps. Ne savez-vous donc pas qu'une jeune Américaine trouve tout simple d'aller se promener en voiture avec un jeune homme qui lui plaît, et que personne ne songe à s'en scandaliser?
— Les Américaines savent peut-être mieux que les Françaises se défendre contre les autres et contre elles-mêmes, et encore je n'approuve guère les libertés qu'on leur accorde ou qu'elles prennent. Au surplus chaque pays a ses mœurs, et ce qui est convenable à Chicago ne l'est pas dans le département de la Marne.
— Oh! ne prêchez pas, je vous en supplie! J'a sainte horreur des sermons. Le fait est que je voulais obtenir par un moyen quelconque certaines informalions très importantes pour moi. On m'avait insinué
112 LE SECRET DU P[lÉi:EPTErn. ■
que M.deTrigLières avait une chaîne; je croyais bien qu'on me trompait, mais je voulais en être sûre. Cela devait décider de ma conduite future à son égard, et j'étais résolue à ne pas me retrouver avec lui dans le monde avant d'être ôclaircie sur ce point. Eh bien, Je sais aujourd'hui de science certaine qu'il est libre comme l'air.
— Et vous lui avez dit : o Monsieur, est-il vrai que a vous ayez une chatue*? n
^ Me prenez-vous pour une sotte? Il y a des manières adroites et détournées de questionner les gens.
— C'est tout ce qui s'est passé entre vous dans ces souterrains? » demandai-je avec émotion.
Je sentis un frisson d'épouvante quand elle me répondit d'une voix de velours :
« Tenez, mon bon chien, puisque vous êtes la seule personne à qui j'ai l'habitude de tout dire comme à uo autre moi-même, vous saurez tout. 8
Elle lit une pause, et pendant quelques minutes il me sembla que l'air me manquait.
<L Nous ne sommes pas allés très avant dans cette caverne, me dit-elle, nous étions trop occupés de nous pour nous intéresser beaucoup aux stalactites qu'on y peut trouver, et que je confesse n'y avoir pas vues. Quand j'eus appris ce que je voulais savoir, je rebroussai chemin. M. de Triguêres, qui portait la lanterne, me barra le passage, en me disant : a II me a vientune envie folle d'éteindre ce luminaire pour me « trouver seul avec vous dans la nuit; cette sensation ( me serait déUcieuse ». Je lui répondis avec une raideur tout américaine, je vous jure : « Si vous me t régalez une seconde fois de pareilles impertinences,
« je ne vous revois de ma vie ». Il s'excusa, nous reprimes notre route, et quand nous fûmes à dix pas de la porte, it se retourna pour me dire ; a Vous me « permettrez du moins de vous déclarer que vous êtes « la plus adorable petite créature que je connaisse ». Au même instant, par le plus grand des hasards, mon œillet se détacha de mon corsage. Je me baissai pour le ramasser, il l'ut plus prompt que moi, et il s'écria : « Plutôt mourir que de vous le rendre ! » Failait-il se fâcher? »
Je réussis à prendre le ton d'un pédagogue, en lui disant :
« Et réellement vous vous croyez adorable! et réellement vous vous imaginez qu'il vous adore!
— Je crois et je sais que j'ai du goût pour lui et qu'il en a beaucoup pour moi.
— Mais qu'y a-t-il donc dans cet homme qui puisse vous plaire'.' J'accorde qu'il danse bieu; hors cela, je ne vois rien en lui qui ne me déplaise sou' rainement.
— C'est encore la très sage Sidonie qui me fournira ma réponse. Elle a écrit un jour dans son journal une pensée ainsi conçue ; a Les hommes plaisent aux « hommes par leurs qualités et aux femmes par leurs
(K défauts ».
[ — Il est des défauts aimables, mais les siens.... I — Je vous suis très attachée, interrompit-eUe à Bon tour, ohl là, très attachée, mais vous ne prétendez pas ra'imposer toutes vos opinions.
— Non, vous ne l'aimez pas, poursuivis-je en m'échauffant, vous croyez l'aimer. C'est une passion de tête, et le cœur n'y est pour rien,
— Vous ne craignez pas de vous contredire, s'écria-
114 LE SECRET DU PRÉCEPTE Uli. 1
t-elle d'un air de triomphe. Vous m'accusiez, l'autre ' jour, de ne pas me servir assez de ma tête. Eh oui! je le confesse, elle n'est pour rien dans cette affaira, c'est le cœur qui parle, Mais tout est bien qui finit bien, et tout cela, je vous en réponds, finira par un. mariage. Avant huit jours, vous verrez arriver ici la plantureuse Mme de Morane, qui présentera sa demande à ma mère. Que dis-je! cette petite négociation est déjà entamée. Si on l'a retenue aujourd'hui à diner, c'est pour la pressentir, la circonvenir, 1' .velopper, et elle se laissera facilement prendre. Après tout, que lui importe? Quant à mon père, il protes- •tçra, il se fâchera, et il iinira par dire oui.... S'il en ^tait autrement, vous m'entendez, mon goût se tour- Berait en passion, oui, en passion, et on verra ce que je sais faire quand la passion me tient. »
J'enveloppai d'un regard de haine cette petite créature que le vicomte déclarait adorable. J'aurais voulu l'anéantir et, en souillant sur elle, la réduire en poussière, et que cette poussière se dispersât aux. quatre vents du ciel. Quel soulagement pour moi, quelle délivrance si j'avais pu me dire : « Elle n'existait pas, je l'ai vue en rêve; c'est d'uo songe que j'étais amoureux, ce songe s'est évanoui, elle ne sera jamais à personne! »
J'étais trop ému pour rester en place. Je levai.
a Vous raisonnez comme une linotte, lui dis-je, et le premier sansonnet venu vous enseignerait l'art de vivre. Cet homme que vous cr-oyez aimer est impertinent, grossier, insolent, le plus effronté des cyniques; voit dans ses yeux, dans son sourire. Les ne sont pour lui qu'on passe-temps, qu'un
LE SECIIËT DU PRECËPTEUll. 115
jouet, et il méprise ses joujoux. Si jamais votre absurde souhait venait à s'accomplir, vous seriez la plus malheureuse des femmes. Un archevêque de Reims, ménager de ses paroles, ayant à bénir le mariage d'une pauvre innocente, qu'on avait vendue à un autre Triguèrea, à quelque sot vicomte, n'ayant pour lui que ses fortes épaules, son insolence et son nom, leur adressa un discours qui se composait de deux phrases : « Souvenez-vous, madame, qu'il faut acheter la paix à tout prix ». Puis, se tournant vers le marié : o Et vous, monsieur, ne la faites pas payer trop cher,., s. — Voilà ce qu'il faudrait vous dire, à vous et à lui, si jamais vous épousiez le libertin avec qui vous vous êtes promenée dans une caverne et qui vous a volé un œillet. Mais ce mariage ne se fera pas, et quand tout le monde y prêterait les mains, je saurais bien trouver le moyen de l'empêcher. Je ne veux pas que cet homme vous ait, et, vous m'entendez, il ne vous aura pas. s
Elle se leva à son tour. Elle braqua sur moi ses petits yeux noirs, qui jetaient du feu, et elle me dit d'un air de hauteur :
« Qu'est-ce qui vous prend? De quel ton me parlez-vous?... Que signifie cet accès de colère? »
Je m'étais oublié, je craignais de m'ètre trahi, et un frémissement parcourut tout mon corps. Que l'abbé eût deviné mon secret, cela ne lirait pas à conséquence; mais qu'elle le devinât!... Il ne me serait resté qu'à mourir de honte à ses pîede. Je fis un effort héroïque, je refoulai ma passion au plus profond de mon cœur, et d'un ton froid et dégagé :
■ Au fait, vous avez mille fois raison, et de quoi vais-je me mêler 1 Épousez le diable, si cela vous
plaît; qu'il vous prenne, qu'il vous tienne, je m'en lave les mains, et ce ne sont pas là mes affaires. »
Et ayant fait quelques pas à reculons, je la regardai en riant, et je lui criai :
ce Eh oui ! endiablée petite Japonaise!
— Mauvais chien )>, me répondit-elle, sans avoir aucune envie de rire.
Sur ce mot, je me sauvai dans ma chambre, où à peine fus-je entré, je posai mes coudes sur ma table, ma tête dans mes mains, et je sanglotai comme un enfant.
J'avais boudé Monique pendant quelques heures,
elle me bouda deux .semaines durant. Elle ne m'en voulait pas des duretés que je lui avais dites, je lui en disais quelquefois; mais elle ne pouvait nie pardonner d'avoir insulté son idole. Ne touchez pas aux idolâtries des femmes, ou vous êtes un homme perdu ; elles leur sont aussi chères au moins que leur beauté. La fervente adoratrice du vicomte de Triguères avait interrompu, sans m'en aviser, ses leçons d'anglais et d'allemand, et je ne lui fis à ce sujet aucune observation. Quoique je ne l'eusse jamais tenue sous une discipline bien sévère, je m'étais promis de me relâcher encore de mes exigences dès qu'elle aurait ses dix-huit ans, et de la laisser sur sa bonne Coi. Si elle ne paraissait plus le matin dans la salle d'étude, le reste du jour elle affectait de ne pas me voir. Quelque lente que fût Sidonle à deviner les impressions et les chagrins d'autrui, si absorbée qu'elle fût dans ses idées et ses théories, elle découvrit pourtant qu'il avait dû se passer quelque chose de fâcheux entre sa
sœur et moi. Elle m'interrogea, mon récit l'émut; mais, toujours optimiste, elle me certifia que Monique ne tarderait pas à me rendre son affection, et pour me consoler davantage encore, elle sappliqua ellemême à mettre une nuance d'aménité de plus dans ses prévenances. Comme je l'ai dit, ses intentions étaient excellentes, mais on les sentait trop.
Cependant huit jours s'étaient passés sans que Mme de Morane ni M. de Triguères eussent reparu à Mon-Désir. J'en étais charmé, et nonobstant j'aui voulu revoir ce jeune lioranie. La crainte d'un esclandre, dont la réputation de Monique aurait pu souffrir, , m'avait retenu d'aller le trouver chez lui pour lui demander compte de certains propos qui m'étaient restés sur le cœur. Mais je m'étais bien promis que, s'il revenait dans la villa, je trouverais l'occasion de l'entretenir tête à tête et de lui prouver que la gouvernante de Mlles Brogues était un homme. J'ai l'humeur pacifique, peu de goût pour les batailles et les duels; mais une rencontre avec cet ennemi de mon bonheur ne m'eût pas été désagréable, et de peur que vous ne me trouviez ridicule, je vous dirai, en confidence, que je suis de première force au pistolet. C'est le seul exercice où j'excelle. Nous nous amusions quelquefois à tirer à la cible, Sidonie et moi, et elle s'émermllait de mon adresse. N'est-ce pas là une confirmation du mot de l'abbé Verlet sur la richesse des pauvres, sur ces vilains jardins où poussent des fleurs miraculeuses, qu'on ne s'attendait guère à y trouver? Toutefois je ne pouvais me flatter que le vicomte eût eu vent de mon projet belliqueux et qu'il s'abstint, par prudence, d'atrronter mes ressentiments. Je lui rends la justice de croire
LE fiECRET DO PilECEPTErn. 119
qu'il n'avait peur de qui que ce fût, et de moi moins que de personne. Il fallait donc admettre ou qu'il n'avait jamais eu de vues sérieuses sur Monique, ou qu'il s'était subitement ravisé, et il y avait dans cette pensée une douceur, un baume qui me rafraîchissait le sang.
Je ne doutais pas que Monique n'eût formé les mêmes conjectures, qui produisaient sur elle un tout autre effet. A mesure que les joure se passaient, l'observant du coin de l'œil, je la trouvais plus impatiente, plus nerveuse; l'inquiétude l'avait prise, son imagination la tourmentait. Un après-midi, je la via de ma fenêtre se promener sur la terrasse, en s'arrêtant de minute en minute pour plonger sur la vallée et sur la route d'Épernay de longs regards qui cherchaient sans doute quelqu'un qui ne venait pas, un événement qui n'arrivait point, A plusieurs reprises, elle eut, en donnan t des ordres au-v gens de la maison, des accès d'irritation absolument déraisonnables et sans motif apparent. Était-ce leur faute si l'homme désiré se faisait attendre, si l'événement qu'elle avait prévu et prédit était retardé par quelque accroc? Ma crainte était que dans son impatience croissante, incapable, comme je la savais, de supporter longtemps les perplexités et les incertitudes, elle ne tentât quelque démarche inconsidérée ou n'écrivit une de ces lettres qu'aussitôt envoyées on voudrait rattraper. Sidonie, à qui je m'en ouvris, m'expliqua que sa sœuravaitaumême degré deux genres d'orgueil, le mauvais et le bon, celui qui méprise les conseils et empêche de les suivre et celui qui préserve des fautes humiliantes. Ses savantes analyses ne me rassuraient guère, mais il se trouva qu'elle avait raison.
LE SECBET DU PRÉCEPTEtlB.
^^B Dix-sept jours s'étaient écoulés depuis notre partit ^^B ft Bussigny, quand, un soir, vers la fm du diiier;| ^^H Hme Brogues raconta d'un ton languissant qu'e! ^^m ftvait vu dans l'après-midi Mme de Morane, qui r ^^H pouvait se consoler du départ de son frère. ^^B « M. de Trignères est parti? lui dit M, Brogues. ^^ — Oui, il y a deux ou trois jours. 11 est allé passep'l quelque temps chez des parents, près de Reims, d'oùj il retournera directement à Paris. »
^H La plus jeune de ses illies avait pâli et tenait seEt-| ^^V yeux fixés sur son assiette.
^^ft Je m'étonne, reprit M. Brogues, que ce jeune 1 ^^B homme se soit mis en route sans nous apporter seu-^r ^^B lement une carte, je le croyais plus poli. ^^B — Il ne l'est pas toujours, paraît-il, répondit'! ^" MnieBrogues, ou peut-être, pour je ne sais quelle l'aison, a-t-il pris Mon-Désir en déplaisance.... C'est un I malheur, ajouta-t-elle avec un demi-sourire, dont | nous nous consolerons facilement.
Et elle jeta un regard de côté sur Monique, qui avait relevé les yeux et repris son teint accoutumé. Son bon oi^ueil la rendait capable de rece\'Oir certaines blessures sans avoir l'air de les sentir.
Je mentirais impudemment si j'osais nier que la j nouvelle du départ de M. de Triguères ne m'eût causé \ une de ces joies intenses et profondes qui dilatent ' le cœur et dans lesquelles l'âme se baigne. Toutefois celte joie n'était pas sans mélange. Comment ] Monique allait-elle supporter cette douloureuse dé-ception? Il était à croire qu'elle s'en prendrait & tout le monde, mais surtout à moi, que, son amourpropre se mettant de la partie, elle n'aurait plus que mépris, qu'aversion pour le malheureux confident
LE HECHET DU PHÉCEPTEUB. 121
auquel elle avait fait part de ses fausses espérances. 11 me semblait qu'il y avait des siècles qu'elle me tenait rigueur. Vivre près d'elle et ne plus vivre avec elie était pour moi un de ces chagrins que leur durée change en supplices.
Le lendemain, deux heures avant le dîner, je fis un tour dans le vignoble; c'était ma promenade favorite. On prétend que les pays de vignes manquent de pittoresque; ceiles-ci ont du charme et de la grandeur. Elles offrent par endroits de lointaines échappées de vue, jusque sur la plaine de Ghâlons. Les pentes raides et accidentées où s'alignent leurs ceps d'étage en étage amusent les yeux par de beaux mouvements de terrain, par un heureux contraste de lignes douces, abruptes, sinueuses ou rompues. Une belle rivière coule à leurs pieds, une forêt les couronne. Je les admirais aussi pour leur tenue irréprochable, pour leur propreté exemplaire, qui me rappelait celle d'un jardin hollandais, et je m'intéressais aux façons successives, aux soins si divers et si minutieux qu'on leur donne sans relâche. Hiver et été, on les travaille toute l'année. On leur rapporte leurs terres éboulées, on leur 'distribue l'engrais amassé dans leurs magasins; on les refait, on les restaure, on les bêche, on les bine, on les ratisse, on les peigne, on les arrose, et le jour où l'on récolte leui-s grappes noires ou dorées aux petits grains serrés, l'homme peut dire qu'il a mérité sa récompense.
11 était tombé, peu après le lever du soleil, une violente avei'se mêlée de quelques gréions, et, comme il arrive toujours en pareil ctis, on avait dit : tout est perdu. Un vigneron que je rencontrai m'assura que le raisin avait eu plus de peur que de mal. Après
122 LE SECRET DTr PnÉHEPTEUR. W
l'avoir quitté, j'atteignis une sorte de terrasse d'où j'aperçus à mes pieds le clocher et les toits rouges de Cumières. Ce florissant village ne réveillait plus en i que de néfastes souvenirs; je lui tournai le dos et je remontais par un sentier qui aboutit à une petite grille du pare de Mon-Désir, quand j'aperçus à deux cents pas de moi Monique, coiffée d'un grand chapeau de paysanne. Il me parut qu'elle s'avançait à ma rencontre, et le cœur me battit très fort. Je ne m'étais pas trompé, elle venait à moi, et en m'abordant, elle me tendit la main, comme si rien ne fût arrivé. Elle m'interrogea sur les dégâts causés par la grêle et parut satisfaite d'apprendre qu'ils se réduisaient à peu de chose. Elle s'intéressait aux vignes comme à des êtres vivants, comme à des bètes, et elle n'aimait pas qu'on maltraitât les bêtes. Passe encore les humains I Tout à coup, changeant de ton et de sujet :
Œ Eh bien, vous voilà content, heureux, ravil J'avais une telle crainte qu'elle n'eût pénétré les mystères de mon cceur que je l'examinai un instant sans oser répondre. Son visage me rassura, elle n'avait aucune arrière-pensée.
s Croyez bien, lui dis-je, que ce qui vous Élit de la peine ne sera jamais pour moi un sujet de joie.
— Grand merci ! mais les grands philosophes éprouvent toujours quelque satisfaction à se dire : « Voilà une folle qui ne voulait pas m'en croire; elle « sait aujourd'hui ce qu'il en est, que j'avais raison « el qu'elle avait tort n,
— Tout le monde se trompe, sans en excepter les grands philosophes. Heureusement erreur ne fait pas
[■compte.
Elle se mit à remonter !e sentier, en marchant à deux pas devant moi.
«Ehbien, oui.je me suis trompée, et me voilà forcée de reconnaître que ce beau jeune homme n'a point de caractère, à moins qu'il n'en ait trois ou quatre, et qu'en tout cas il n'a ni foi ni loi.... Il me reste cependant un doute. Je voudrais être bien sare qu'il n'y pas quelque mystère, quelque intrigue là-dessous, qu'on n'a pas brouillé les cartes.
— Qui est cet oh que vous soupçonnez?
— Ce n'est pas vous.... Mais enfin maman £ M. de Triguères à la garden-parly, et, selon toute apparence, elle a dit le revoir depuis chez Mme de Morane ou ailleurs, car elle est souvent sortie c temps-ci. Je voudrais être sûre qu'elle ne l'a p découragé. Il pourrait se faire que cette sœur, qui semblait si désireuse de marier son frère, l'eût pressentie, qu'on lui ait fait au moins quelques va ouvertures et qu'elle les ait si mal reçues qu'on a renoncé à passer outre.
— Je serais étonné que madame votre mère se fût décidée à refuser votre main sans vous en parler, sans vous avertir. Son caractère un peu nonchalant, son indifférence naturelle, la préservent des démarches précipitées.
— Rappelez-vous pourtant avec quelle vivacité elle m'a reproché d'avoir été trop gracieuse pour ce beau cavalier. Avait-elle l'air indifférent?
— Si vous avez des doutes, que ne l'interrogezvous? »
Elle s'arrêta et se retourna. Nous avions atteint la petite grille, qu'ombrageaient deux grands coudriers. Elle cueillit une noisette, la roula un instant entre
124 LE SECRET DU PRÉCEPTEUn. ■
ses doigts, rexamiDa, pois la jeta à terre, puis me regarda et me dit :
i Vous allez vous moquer de moi. Maman ne me feit pas peur, et pourtant elle m'intimide. Nous n'avons certes pas à nous plaindre d'elle; elle nous laisse faire à peu près tout ce que nous voulons, et elle s'intéresse fort gracieusement à nos toilettes. Elle est douce, d'humeur facile, et quand elle le peut sans s'incommoder, elle ne demande pas mieux que de nous passer toutes nos fantaisies. Cependant Sidonie, cette grande déchitTreuse d'énigmes, me disait un jour ; a Je voudrais savoir qui est n maman. Quand je lui adresse la parole, je ne « sais pas bien à qui je parle. Elle nous traite tantôt «comme ses filles, tantôt comme des étrangères, a et il y a en elle une femme inconnue, que nous tt ne connaîtrons peut-être jamais. » C'est à cette inconnue qu'il me répugne de parler de nouveau de M. de Triguères. »
Elle s'empara de mes deux mains, qu'elle garda un moment dans les siennes, et avec une expression d'angélique tendresse ;
a Je ne suis plus une exécrable petite Japonaise, je suis une bonne petite brebis, et vous êtes redevenu mon bon chien, n'est-ce pas?
— Mais il me semble que je l'ai toujours été.
— Ah ! mais non, par exemple ! L'autre jour, vous m'avez parlé sur un ton, mais sur un tonl... Je ne vous reconnaissais plus, et vraiment vous m'avez fait peur, j'ai cru que vous alliez me manger. Enfin, laissons cela, je suis généreuse, et je vous pardonnerai votre bizarre incartade si vousfaite^àmamanlaques-
n que je n'ose lui faire.
- Je tâcherai d'en trouver l'occasion, quoique à la vérité....
— Pas de quoif/uel Et faites-la naître, cette occasion, et le plus tôt possible. Vous savez que je n'aime pas à attendre.
— SoitI mais à une condition.
— Laquelle?
—■ Vous allez me promettre que, quelque réponse que je vous rapporte, vous m'en croirez.
— Je voua le jure,... et je croirai aussi que, sauf vous. Ions les hommes, tant qu'ils sont, ne valent pas la noisette que voici et qui, avant d'être mûre, a été trouée par un ver. b
Et elle écrasa sous son pied le ver et la noisette.
Chacun de nous s'absorbant dans ses pensées, nous traversâmes le parc sans mot dire. La commission dont je m'étais débonnai rement chargé rae pesait. Il avait été stipulé depuis longtemps, par une sorte de convention tacite, que j'étais de la famille, et on parlait de tout devant moi à cœur ouvert. Mais j'aurais cru abuser des droits qu'on me reconnaissait si je m'étais mêlé ostensiblement de discuter les propositions de mariage qu'on pouvait faire à mes élèves. Je craignais que leur mère ne jugeât ma démarche indiscrète. Sur le pied oCi j'étais avec elle, je ne savais trop ce que je pouvais me permettre. Mme Brogues n'était pas une de ces femmes commodes, d'abord facile, qui ne se formalisent jamais d'être interrogées et ne prennent pas les questionneurs en grippe. 11 était dangereux d'aller à elle, il fallait attendre qu'elle vînt à vous, et tantôt elle me traitait comme un homme qui possédait sa confiance, et à qui elle ne reprochait que de ne pas le savoir assez et de pécher par un excès
de réserve, tantôt je n'étais plus pour elle qu'un intrus dont elle redoutait les curiosités et qu'elle semblait s'étudier à tenir â distance. Mais j'avais promis, je ne pouvais m'en dédire. Aussi bien, en approchant de la maison, nous nous avisâmes que Mme Brogues était à son piano, qu'elle lui révélait les secrets de cette inconnue qui intimidait ses filles. Mon impérieuse maîtresse me montra du doigt la porte entre-bâillée du salon, me dit à l'oreille : « Allez! » et tandis qu'elle s'éloignait rapidement, je poussai la porte et j'entrai.
Mme Brogues, en m'apercevant, contracta ses blonds sourcils. Un soir, elle avait daigné me raconter les rêves que lui inspirait la musique; elle s'en voulait d'avoir jeté les saints devant le pourceau. Elle continua de jouer, pendant que je tendais tous les ressorts de mon esprit pour trouver l'ingénieux préambule et les liabiles circonlocutions qui me serviraient à introduire mon délicat sujet. Je me donnais une peine inutile. Elle n'alla pas jusqu'au bout de son morceau, et sans quitter son tabouret, ayant tourné la tête de mon côté, elle me fit signe d'approcher et me dit :
« Vous êtes, monsieur, le confident intime de Monique, elle ne vous cache rien, et tout à l'heurej si je ne me trompe, vous étiez ensemble. La pauvre enfant vient d'éprouver une grande mortification, un cruel mécompte. Dans quelle disposition d'esprit l'avez-vous laissée'?
— Je puis vous assurer, madame, qu'elle est très raisonnable. Elle reconnaît qu'elle s'était abusée, coiffée d'une chimère.
OU oui ! fit-elle, c'était une pure chimère.
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^H LE SECKET D[7 PRÉCEPTEUH. 127
^™— Vous ne' pensez pas, repns-je, que M. de Triguères ai t jamais songé sérieusement à vous demander sa main? Mme de Morane ne vous a fait aucune ouverture à ce sujet?
— Aucune, pas la moindre. Quoique ce mariage me parût absurde, très mal assorti, quoique M. de Triguères soit, selon moi, l'homme le moins fait pour épouser Monique, je ne me serais pas permis de résoudre une question si grave sans m'être concertée avec son père et sans l'avoir prévenue elle-même, et j'aime à croire qu'elle n'en doute pas. n
Je savais ce que je voulais savoir, et cette réponse était celle que je désirais. Mais mon plaisir fut gâté quand Mme Brogues ajouta :
« Je suis charmée de ce que vous me dites de l'état de son cœur, et de penser qu'elle a pris si promptement son parti. Cela me permet d'espérer qu'après réflexion elle se décidera peut-être à accepter sans trop de répugnance les propositions qui lui seront faites avant peu.
— Quelles propositions? dis-je avec inquiétude.
— Vous avez dû remarquer, pour suivit -elle, que M. Monfrin venait souvent ici et s'occupait beaucoup de Monique. Elle lui a lait un affront, qui lui a été sensible, et il a cessé dès lors ses visites. Mais l'ayant rencontré l'autre jour, j'ai fait de mon mieux pour guérir sa blessure. Je lui ai représenté que Monique était encore une enfant, qu'il fallait lui pardonner des légèretés de conduite, des étourderies sans conséquence, que le fond était escellent. J'ai môme ajouté, au risque de m'avancer un peu trop, qu'elle avaft 8enti ses torts, que si elle avait occasion de le revoir, elle se croirait tenue de les réparer.... Si j'en ai trop
dit, je compte sur vous pour venir à mon aide. Vos conseils sont les seuls qu'elle écoute, el vous pouvez en cette circonstance nous rendre de précieux services. M. Monfrin viendra diner ici dans quelques jours; tâchez d'obtenir qu'elle lui fasse bon visage. C'est de tous les partis qui pourraient se présenter celui qui m'agrée le plus. M. Brogues, à cet égard, partage mon sentiment; il est convaincu, comme moi, que nul homme n'est plus capable de faire le bonheur de notre fllte.... N'est-ce pas aussi votre avis? 11 m'a paru que vous aviez quelque sympathie pour lui.
— Je lui sais gré, madame, répondis-je en grand diplomate, de ressembler fort peu au jeune homme que vous avez qualifié tort justement d'insupportable fat. n
Elle me jeta un regard très étrange, accompagné d'une exclamation sourde, dont il me l'ut impossible de deviner le sens. Je n'eus pas le temps de m'en éclaircir; la première cloche du diner sonna, elle monta aussitôt dans son appartement, où l'attendait sa femme de chambre.
Le soir même, je fis part à Monique de ce petit entretien, sans lui dire un mot toutefois de M. Monfrin. Elle m'avait juré de me croire, elle nie crut. Je me trouvais, moi aussi, dans d'excellentes dispositions d'esprit, et je voyais l'avenir en rose. Nous avions fait notre pais, elle et moi ; je n'étais plus en quarantaine, elle m'avait rendu toute sa confiance, et pendant deux minutes elle avait tenu mes deux is les siennes. M. Monfrin et ses poursuites opiniâtres m'inquiétaient peu. Elle m'avait si souvent parlé de ses sentiments pour ce galant homme, que
j'étais certain de n'avoir rien à craindre de lui. Je savais du reste que M. Brogues, si désireux qu'il fût d'avoir pour gendre le fils de son ancien ami, n'aurait garde de violenter le cœur de sa fille, et que, au surplus, Mlle Monique Brogues n'était pas une de ces personnes qui se laissent contraindre.
« L'un est à jamais parti, me disais-je en arpentant ma chambre à grands pas, et elle n'épousera jamais l'autre. y>
Cette nuit-là, le chien du jardinier, pour la première fois depuis longtemps, dormit huit heures de suite d'un sommeil paisible et profond, et se réveilla sans avoir vu le diable dans ses rêves.
Ainsi que Mme Brogues le lui avait promis, sans oser croire elle-même à sa prédiction, M. Monfrin n'eut point à se plaindre de Monique quand il reparut à Mon-Désir. Elle lui fit bon visage et bon accueil. Elle poussa même Tamabilité jusqu'à lui faire la grâce de cajoler,. de caresser sous ses yeux un superbe perroquet qu'elle tenait de lui. Un jour, en visitant les volières du grand château de Beauregard que Mme Isabelle et son fils habitaient en commun et possédaient par indivis, elle s'était arrêtée devant ce bel oiseau, avait eu l'imprudence de l'admirer, et dès le lendemain il le lui apportait.
« Voyez, dit-elle, comme je le soigne! Est-il assez gras et bien portant! Est-il assez jaune d'or, assez vert, assez rouge! »
L'ayant détaché de sa chaîne, elle invita l'ara à venir se poser sur son poing, le regarda dans les yeux, l'autorisa à lui mordiller la joue, le baisa sur son gros bec crochu. Il me parut que M. Monfrin prenait tout cela à son compte, que, fidèle intermé-
LE SECIVET DL^ PRÉCEPTEUJl. 131
cGaire, le perroquet lui transmettait touLce qu'il avait revu, que le pauvre homme rougissait de joie sous son épaisse barbe châtain ciair, eE je maudis la déplorable iiabitude qu'avait Monique, dans ses relations avec ce modeste, mais opiniâtre soupirant, de faire alterner les bons procédés avec les mauvais, les consolations avec les chagrins. Le voyant si heureux, je ne doutai point qiie le soir même il ne fit connaître une fois de plus à sa mère son irrévocable résolution de demander en mariage Mlle Monique Brogues, qu'il ne lui livrât un nouvel assaut, et il ne me semblait pas impossible que cette Anglaise, qui, après tout, n'était pas de bronze, finit par capituler. Je m'intéressais beaucoup à M . Monfrin, j'aurais voulu lui épargner la cruelle déception qu'il se préparait, et lui dire : « Vous êtes un imprudent, gardez-vous de franchir le pas. Il faut savoir dans ce monde se contenter des demi-bonheiirs ; vous la voyez aussi souvent qu'il vous plait, vous ne la verrez plus. »
Toujours sûr de sa volonté, mais exempt de tout sot orgueil, it acceptait plus volontiers les secours qup les conseils; il ne demandait son chemin à personne, mais il n'était pas fâché qu'on lui tendit la main pour enjamber les fondrières, et je ne prévoyais pas que dès le lendemain il allait me mettre dans un grand embarras.
Je m'étais rendu en voiture à Épernay pour prendra à la gare un ballot de livi'es que j'avais fait venir de Paris, les uns pour mon usage, les autres pour Sidonie, et je retournais à la villa, quand je me croisai avec M. Monfrin, qui était en calèche découverte. Il sauta lestement â terre, courut après
« Auriez-vous, cher monsieur, me dit-il, une heure à me donner?
— Deux, si vous le voulez.
— En ce cas, renvoyez, je vous prie, votre voiture, et faites-moi l'amitié de monter dans la mienne; elle vous transportera où je désire vous mener et vous reconduira ensuite chez vous. »
Je m'empressai de me conformer à son désir, et il donna l'ordre à son cocher de prendre la route de Beauregard.
« J'ai, reprit-il, un très grand service à vous demander, et comme j'ai en vous la confiance la plus absolue....
— Cela ne m'étonne pas, interrompis-je en riant; c'est un genre de déclaration qu'on me fait souvent, mais je crains bien que les femmes ne m'en fassent jamais d'autres. »
Il avait l'air si grave que je ne plaisantai pas longtemps, et comme il était concis dans tous ses propos, il m'expliqua brièvement que sa mère désirait causer (quelques instants avec moi; il ajouta que de cet entretien dépendait peut-être le bonheur de toute sa vie. Je le compris à demi-mot. Quelle mission il m'imposait I Et vraiment il avait bien choisi son homme 1 Quelque sympathie qu'il m'inspirât, je les aurais volontiers envoyés au diable, lui et sa confiance. Je résistai à mon premier mouvement. Ne voulant pas qu'il pût me croire hostile à ses projets, je lui donnai l'assurance qu'il serait content de moi, que je plaiderais sa cause auprès de sa mère, en lui disant tout le bien que je pensais de Monique, et je faisais, in petto^ la réflexion que si jamais je montais sur les planches, je jouerais au naturel les rôles de
confidents de tragédies; mais tandis que Arcas n'était que ie confident du seul Agamemnon, je l'étais de tout Je monde.
Nous arrivâmes en dix minutes à cette demeure seigneuriale, possédée depuis quinze ans par des bourgeois pour qui elle n'avait point été construite. Le parc, enfermé de murs, qui s'étendait le long de la Marne, était immense et vraiment princier. La maison aurait pu loger dis familles; elle n'était habitée que par une mère et son fils et, il est vrai, par un nombreux domestique. De loin en loin, des hôtes venus de Paris ou d'Angleterre en animaient la solitude, surtout dans la saison de la chasse. Le reste du temps, des appartements entiers demeuraient déserts. Mme Moni'rin les faisait laver, nettoyer, épousseter, cirer chaque semaine. Son sommeil n'aurait pas été tranquille si elle avait eu au-dessus de sa tète un parquet gras ou poudreux.
Nous l'avions trouvée dans un vaste salon, assise devant un métier à broder. Son fils me présenta, en disant :
« Voici, ma mère, M. Tristan, qui a eu l'obligeance de se déranger pour vous fournir tes renseignements que vous désirez, a
Et à ces mots il se retira discrètement.
Mme Isabelle Monfrin, née Wickson, qui avait été belle et s'en souvenait, et qui portait ses cheveux blancs, aussi abondants que soyeux, comme une impératrice porte un diadème, avait beaucoup maigri dans ces dernières années. Sa figure s'était allongée, creusée, et si sa grande taille était droite comme un jonc, ses épaules étaient devenues anguleuses et ses coudes étaient pointus. ElJe commença par fixer sur
moi ses yeux ronds et durs, semblables à des billes d*agate; elle faisait l'inventaire de ma personne. Apparemment ma laideur lui parut plaisante, et tout ce qui l'amusait trouvait grâce devant elle. Il y avait sur une table voisine toute une collection du Punch; elle aimait les caricatures. Il lui vint aux lèvres un sourire, et ce sourire n'était point malveillant. Après m'avoir examiné des pieds à la tête, elle me soumit à une seconde épreuve en m'adressant la parole en anglais. Elle avait appris que j'étais le professeur de langues de Mlles Brogues; elle était bien aise de savoir quelle espèce d'anglais je leur enseignais. Dès les premières phrases que j'articulai, elle me fit le compliment que j'étais du petit nombre de Français qui parlent une langue étrangère sans l'estropier et sans être ridicules. Ma figure et mon accent, c'étaient déjà deux bons points, qu'elle me marqua.
« Et quels ouvrages anglais, monsieur Tristan, lisez- vous avec ces demoiselles ? »
Je lui répondis qu'après avoir lu plusieurs essais de Macaulay et cinq ou six pièces de Shakespeare, nous traduisions des morceaux choisis de tous les poètes modernes, depuis Shelley jusqu'à Tennyson et Browning.
« Oh 1 dit-elle, J'aime à croire que vous les choisissez bien, ces morceaux. Mais pensez-vous vraiment que des Français puissent comprendre Shakespeare?
— Le peu que nous en comprenons, madame, suffit pour nous prouver qu'il avait beaucoup de talent.
— C'est égal, M. Brogues se met quelquefois dans la tète des idées bien singulières. Donner un pré-
sje
LE SËCtIET DU pnéCEPTErn.' 135
cepteur à ses filies!,.. Est-ce une place agréable, monsieur Tristan, que celle de précepteur de jeunes filles?
— On me la rend fort douce, madame, par l'amitié qu'on me témoigne.
— Je vous en félicite; mais M. Drogues n'avait p songé à tout. Mlle Sidonie est-fort jolie, je la trouve même tout à fait belle.... Que serait-il arrivé, monsieur Tristan, si vous étiez tombé amoureux de cette
larmante lille?
C'est un malheur dont le ciel m'a préservé.
Et maintenant, continua t-elle en français, arrima à notre affaire. Quoique mon fils parle peu, il vous a dit sans doute sur quel sujet je désirais ra'entretenir avec vous. .Te vous prie de répondre à mes questions avec une entière franchise, qualité assez rare en France, et, de votre côté, soyez sûr que rien de ce que vous me direz ne sortira d'ici. Vous pouvez compter sur ma discrétion, sur ma loyauté d'Anglaise. »
Peu s'en fallut que je ne lui demandasse pourquoi elle se condamnait à rester dans un pays corrompu jusqu'aux moelles, au lieu d'aller vivre dans sa discrète et loyale Angleterre, où elle avait une flile mariée. Je préférai la saluer respectueusement, et elle entra aussitôt en matière.
n Je ne sais, dit-elle, quelle lubie est venue à mon fils de vouloir entrer par alliance dans la famille Brogues. Ce sont des gens contre lesquels j'ai de grands préjugés, qu'on ne m'ôtera jamais.
Il est bon, madame, de se défier de ses préjugés.
Oh! permettez. J'avais un grand-oncle, colonel
cavalerie, qui m'a appris, quand j'étais toute
136 LE SECRET DU PnECEPTEUR.
petite, que les préjugés sont Favant-garde des principes; ce sont eux qui font les reconnaissances et avertissent le corps d'armée. Les miens ne m'ont jamais trompée.... Vous n'avez pas de préjugés, monsieur Tristan?
— Je tâche d'en avoir le moins possible ; je me flatte pourtant d'être un assez honnête homme.
— Assurément. Vous en avez la réputation, et j'ajoute que vous en avez la mine.... Mais passons. Oh î je n'ai pas de préjugés contre M. Brc^ues. Quoiqu'il ait des idées singulières et qu'il donne des précepteurs à ses filles, c'est un très honnête homme, lui aussi, très entendu aux affaires et qui a fait sa fortune par des moyens très honorables. Non, je n'ai rien contre M. Brogues. Mais Mme Drogues!... Je connais à Ëpemay plusieurs personnes qui affirment qu'il y a eu quelque chose; d'autres prétendent qu'il n'y a rien eu. En pareil cas, on peut être sûr qu'il y a eu quelque chose. Soyez franc, monsieur Tristan : convenez qu'il y a eu quelque chose.
— On a raconté sur Mme Brogues des histoires fort ridicules. Je vis auprès d'elle depuis bientôt deux ans; elle n'a jamais dit ni fait, à ma connaissance, quoi que ce soit qui puisse me faire supposer qu'elle n'est pas une honnête femme.
— Et moi, je n'aime pas les femmes, reprit-elle, qui ont les yeux si veloutés. »
Elle en parlait à son aise, il était impossible de faire le même reproche aux siens.
« Je n'aime pas non plus les mères de famille qui s'en vont chasser toutes seules dans les forêts. Pourquoi ne se fait-elle pas accompagner par son mari?
— 11 est fort occupé et il n'est pas chasseur.
LE SEt;llKT DU ITlÉCEPTELlll. 137
- Vous ne dites pas ce que vous pensez ; vous avez beau faire, vous êtes un Franf^ais.,.. Après tout, ce n'est pas Mme lîrogues que veut épouser mon fils. Mais, monsieur Tristan, puisqu'il veut absolument entrer dans cette laniilie, pourquoi, je vous prie, n'est-il pas amoureux de Mlle Sidonie, à laquelle je n'ai rien à reprocher?
— 11 m'est aussi difficile, madame, de répondre à votre question que de vous expliquer pourquoi certains oiseaux préfèrent le chènevis au mouron. Aimerait-on si l'on savait pourquoi l'on aime?
— Eh bien, mol, je l'ai toujours su; quand je me suis mariée, je savais très bien ce que je faisais. C'est que j'ai toujours aimé avec ma raison, et si mon fils aimait avec sa raison, il serait amoureux de Mlle Sidonie, qui m'a toujours paru une jeune personne fort raisonnable, t^st-il vrai, comme on le dit à Épernay, qu'elle ne veuille passe marier?
— Son père prétend qu'elle n'épousera qu'un mari fait sur commande, et que le tailleur qui fabrique ce genre d'articles est encore à trouver.
— C'est pour cela qu'aucun parti ne s'est présenté, on craint de s'exposer à un refus presque certain.... Mais nous nous amusons; passons, passons, arrivons à la cadette des demoiselles Brogues. Je ne vous demande pas pourquoi mon fils en est amoureux, puisque vous croyez que l'on ne sait pas pourquoi l'on aime. Vraiment, elle n'est pas jolie. Oh ! ne me dites pas qu'elle est jolie. On voit des figures comme celle-là sur les paravents, c'est une petite Chinoise.
- Je la trouve plus Japonaise que Chinoise.
It— Oh! qu'elle vienne de la Chine ou du Japon,
nous n'allons pas disputer là-dessus. Vous êtes un peu chicaneur, monsieur Tristan. Ce qui me paraît absolument certain, c'est que je la trouve désagréable et fort mal élevée ou plutôt pas élevée du tout. C'est une étourdie, c'est une folle; elle n'a point de tenue, aucun sentiment des convenances. Quand je l'ai vue pour la première fois, elle avait six ans, et elle venait de grimper au haut d'un pommier; je l'ai priée d'en descendre pour me toucher la main; savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a tiré la langue.... Vous la tire-t-elle quelquefois, monsieur Tristan?
— Jamais, madame. C'est une habitude dont elle s'est défaite.
— Peut-être; mais, quatre ans plus tard, elle est entrée dans le salon de sa mère les bras nus, n'ayant sur son petit corps qu'une jupe, une chemise et un corset. C'était le premier qu'elle portait. Il y avait là un vieux monsieur à lunettes d'or; elle l'a prié de la lacer.
— Encore une habitude à laquelle elle a renoncé. Si votre calcul est juste, elle avait alors dix ans, et je vous certifie qu'aujourd'hui....
— Elle en avait quinze bien comptés quand je l'ai vue jouer au croquet. Elle avait un joli chapeau tout neuf, qui, deux ou trois fois, se permit de lui tomber sur les yeux; au lieu de l'assujettir avec une épingle, elle l'arracha de sa tête, le roula en pelote et le foula sous ses petits pieds chinois ou japonais, si vous l'aimez mieux. Vous m'avouerez qu'une jeune fille capable de piétiner son chapeau n'est pas faite pour rendre mon fils heureux, ni pour contribuer beaucoup à mon propre bonheur, car je ne pense pas que mon fils ait l'intention de me quitter; il faudra que
LE SECRET DIT pnÉCEPTEUIt. 131)
Tna bru tâche de s'entendre avec moi.... Après cela, il est possible que cette petite fille ait ses qualités. On m'assure qu'elle a une certaine drûlerie dans l'esprit, que je la trouverais facilement amusante;^ mais si elle m'amusait un quart d'heure par jour et me désobligeait le reste du temps, elle finirait par ne plus m'amuser du tout..,. Enfin, que voulez-vous! quand mon fils me parle de Mlle Monique Brogues, je la vois toujours ou sur son pommier, ou en corset, ou piétinant son chapeau.... Et maintenant, dites-moi en toute franchise ce que vous pensez d'elle et si vous croyez qu'elle fasse jamais une bru supportable.
SI je m'étais écouté, je lui aurais répondu : « Vous avez mille fois raison, chère madame; cette petite fille n'est point jolie, son âme répond à sa figure, et elle fera sûrement le malheur de l'homme assez fou pour l'épouser; laissez-la-moi tout entière avec sa laideur et ses vices! » Je lui répondis, tout au contraire, que si Mlle Monique Brogues avait des défauts, elle les rachetait par de rares qualités, que j'énumérai tout au long et en m'échaufTant par degrés. A mesure que j'avançais dans mon discours, la figure de Mme Isabelle devenait plus sévère; après m'avoir écouté quelque temps d'un air froid et digne, ses sourcils se rapprochèrent de seconde en seconde, elle abaissa sur moi des regards empreints d'une redoutable majesté, et je crus entendre dans l'Olympe de sourds grondements de tonnerre.
« Assez, assez! me dit-elle. Oh! ces Français!... Me voilà convaincue que Mlle Monique est une véritable perfection; plus un mot sur ce sujet', vous perdriez votre temps.... Je n'ai plus qu'une, question à vous adresser. Si mon fils a une passion pour elle,
a-t-elle de son côté quelque goût pour lui? Vous devez le savoir, on prétend qu'elle vous dit tout, i
Elle m'ouvrait le chemin, je me hâtai d'y entrer.
« Vous m'avez fait promettre, madame, de vous parler avec une ahsolue sincérité. Nous avons beaucoup d'estime pour monsieur votre fils, mais l'inclination est lente à venir. »
L'Olympe se rasséréna tout à coup ; Mme Isabelle changea de visage, son œil brilla de plaisir.
« Vous pensez donc, s'écria-t-elle, qu'on serait très capable de nous refuser?
— Je ne prendrai pas sur moi de rien affirmer. Mais, à dire vrai, j'incline à croire..., je crains....
— Bravo! dit-elle, de plus en plus enchantée. Votre embarras vous fait honneur et prouve que vous dites vrai ; la vérité embarrasse toujours les Français. . . . Et pensez-vous que si elle dit non, M. Brogues fût homme à la marier malgré elle?
— Non, madame, et je puis vous garantir que s'il en faisait l'essai, il y perdrait ses peines.
— Vous êtes charmant, je suis très contente de vous avoir consulté. Au premier jour, j'aurai l'honneur de gravir une côte un peu raide et de me présenter dans la belle villa où perchent vos deux princesses. Mon fils n'aura plus rien à me reprocher, et ce sera la meilleure des solutions. Depuis quinze mois que sa maladie lui est venue, car elle a quinze mois, cette maladie, nous ne cessons de nous quereller, nous ergotons, nous répétons cent fois les mêmes phrases; à la longue, cela gâte la vie. Quand il aura été refusé, il oubliera. C'est un abcès à percer. »
Et elle me montra, en l'agitant dans l'air, son aiguille à broder, qui, dans ce moment, représentait à ses
LE SECRET Di: PllÉUEi>'I'El.II. 141
"eijK un bislouride cilirurgien. L'abcèa était iiiùr, il lui tardait de rouvrir, et il suffisait de la regarder deux minutes pour s'assurer qu'elle était fort experle en médecine opératoire.
Elle m'avait rendu toute son amitié. Quand je me retirai, elle me dit, en me tendant la main :
« Monsieur Tristan, vous me plaisez beaucoup. Vous me rappelez une certaine boite que mon père m'avait rapportée des Indes. Les artistes de ce payslà ont du goût pour les figures chimériques. J'aimais beaucoup ma boite, j'y serrais mes bijoux.... Monsieur Tristan, toutes les fois que vous voudrez causer avec une vieille Anglaise, à qui ses préjugés sont encore plus chers que sa vie, vous me trouverez charmée de vous recevoir. »
C'était une manière de me dire que j'étais presque digne d'être Anglais. Pouvait-elle me faire un compliment plus llatteur?
« Il est heureux, pensai-je avant même d'avoir gagné la porte, que Monique soit fermement résolue à ne jatnais épouser M. Monfrin. Elle n'aurait pas vécu trois joui's avec sa belle-mère sans que de i>art et d'autre le feu prit aux poudres. »
Le surlendemain, après le déjeuner, j'étais sur la terrasse avec mes élèves quand nous aperçûmes un petit point noir sur la route blanche qui, du pont de la Marne à la villa, monte entre les vignes. Un domestique vint à passer près de nous.
« Jean, lui dit Monique, vous vous vantez d'avoir de bons yeux. Quelle est cette voiture qui commence à gravir la côte? »
Il regarda un instant et répondit avec assurance :
« Mademoiselle, c'est sûrement le coupé de Mme de Morane. »
Elle tressaillit; mais elle avait de meilleurs yeux que Jean, de vrais yeux d'épervier, et au bout de deux ou trois minutes :
« L'imbécile ! fit-elle. C'est le landau de Mme Monfrin. Sauve qui peut î »
Et elle s'enfuit dans le parc. Un quart d'heure plus tard, Mme Monfrin faisait son apparition. Ce fut Sidonie et moi qui la reçûmes. Nous lui apprîmes que Mme Brogues était allée prendre des nouvelles
au et
'. SjECREÏ BU l'IlECl
'il curé de Hautvillers, qu'on disaitgravement malade, qu'elle ne tarderait point à rentrer, Mme Isabelle répondit qu'elle n'était pas pressée, qu'elle attendrait. Je crois me souvenir qu'aimant tes couleurs voyantes, elle avait une belle robe nacarat, sur laquelle tranchait crûment le vert criard d'une écbarpe enraulée autour de soncou et de sa taille. Gomme son ombrelle, les plumes de son chapeau, ses nœuds de rubans, ses bas, tout dans sa toilette tirait sur le rouge cerise, et il me parut que son regard lui-même était un peu rouge.
a Je vous fais mon compliment, mademoiselle, ditelle à Sidonie, vous avez un professeur qui, à peu de chose près, prononce l'anglais très convenablement. Et vous-même, comment le prononcez-vous? Seriezvous assez aimable pour me donner un échantillon de votre savoir-faire? s
Sidonie s'exécuta de bonne grâce, et ayant tiré de sa poche un petit in-douze anglais doré sur tranches, elle lui en lut une page. Ce fut une entreprise laborieuse. Mme Isabelle la reprenait à chaque mot, le lui faisait répéter, en disant : « C'est presque cela, mais ce n'est pas encore cela b. La studieuse Sidonie, qui ne demandaitqu'à devenir parfaite en toute chose, se prêtait à cet exercice avec une infatigable complaisance.
a Pourquoi n'est-ce pas élit! qu'il aime? s me dit tout bas Mme Monfrin.
Toutefois son enthousiasme s'attiédit un peu quand, l'ayant priée de lui passer le livre, elle eut jeté les yeux sur le titre ainsi conçu : les Destinées de l'homme, vues à la lumière de ses origines. Elle le feuilleta et lut lout haut le passage suivant ; « L'homme sort len-
tement d'un état social primitif, où il ne valait guère mieux que la brute, pour se rapprocher d'un état définitif, dans lequel son caractère sera si heureusement transformé que rien de bestial ne subsistera plus en lui. Le singe et le tigre seront retranchés de ia nature humaine. Le péché originel n'est que l'héritage de la béte, que chaque homme apporte avec lui en naissant. »
« Et les idées de ce monsieur sont les vôtres?
— Pas tout à fait, il est théologien, et cela se voit. D'autre part, M. Tristan pense que le mal est le dérèglement de la volonté, et que les singes et les tigres sont des machines mieux r^lées que la nôtre. Nous avons eu à ce sujet de longues discussions, et il m'a ébranlée.
— Eh! mademoiselle, quand on discute trop ses idées, répliqua cette Anglaise rouge cerise, on finit par discuter ses devoirs. Les bêtes ne discutent pas, c'est l'avantage qu'elles ont sur nous, et les anges non plus ne discutent jamais. Vous le saurez quand vous serez devenue tout à fait ange. ]»
Et s'étant tournée vers moi, elle marmotta dans sa langue maternelle une petite phrase qui signifiait :
« Cette belle fille, comme tous les Brogues, a, elle aussi, son petit grain de folie. C'est égal, je la préfère infiniment à l'autre. ]»
Puis, haussant la voix :
« Est-il vrai que vous n'ayez pas envie de vous marier? »
Je craignais que Sidonie ne profitât d'une si belle occasion pour lui exposer tout au long ses théories sur le mariage. Mais elle se contenta de répondre en souriant :
: m'en viendra peut-être quand j'aurai perdu le goût de discuter.
^ C'est-à-dire quand il ne sera plus temps d'y penser. Croyez-moi, ma chère, ne discutez plus, mariez-vous. »
Au même moment, Mme Brogues arriva. Les deux femmes restèrent une minute à se regarder. On ne pouvait se ressembler moins : d'un côté, une élégance exquise, la souplesse du corps et de l'esprit, des grâces mélancoliques, la fantaisie,' une imagination inquiète et tourmentée, à qui le bonheur ne pouvait plaire s'il n'avait pas la figure d'un roman; de l'autre, une robuste et incorruptible vertu, un gros bon sens, une orgueilleuse sagesse un peu bornée et assez brutale, un profond mépris non seulement pour les réputations douteuses, mais pour toute créature qui se gouvernait par d'autres principes que ceux de Mme Monfrin, née Isabelle Wickson. Après que les yeux d'agate eurent échangé quelques propos muets avec les yeux veloutés, ces deux femmes si dissemblables entrèrent au salon, où personne ne, les suivit. L'entrevue ne fut pas longue; elles savaient l'une et l'autre ce qu'elles voulaient et ce qu'elles avaient & se dire, et elles n'avaient pas perdu une seconde à chercher leurs mots. Lorsqu'elles sortirent, la figure de Mme Drogues exprimait un plaisir sans mélange, Mme Monfrin avait l'air d'une personne qui vient de faire quelque chose qui lui coûtait beaucoup, mais qui se réconcilie avec sa vertu parce que sa belle action n'aura pour elle aucune conséquence fâcheuse. Elle ne partit pas sans m'avoir donné une vigoureuse poignée de main, en me caressant du regard. J'avais décidément gagné son cœur.
M. Brogues rentra une heure avant le dîner, et, chose très insolite, sa femme alla le trouver dans sa chambre, où elle demeura enfermée avec lui jusqu'à ce que la première cloche eut sonné. Pendant le repas il ne fut question de rien. J'épiais Monique à la dérobée, et je lisais sur son visage qu'elle avait tout deviné et pris une résolution dont personne ne la ferait revenir.
a Un vent d'orage soufflera bientôt sur cette maison, pensai-je. Mais elle veut ce qu'elle veut, elle aura le dernier mot, ce rocher résistera à tous les assauts de la vague et des autans. »
Dès que nous eûmes passé au salon :
« Et maintenant, s'écria M. Brogues d'un air de belle humeur, asseyons-nous en demi-cercle et soyons graves! Nous devons tenir ce soir un conseil de famille. »
Je me disposais à me retirer; il me retint par le bras, en me disant :
(( Ah! monsieur Maximin, ne me faites pas l'injure de croire que nous puissions avoir des secrets pour vous! »
Nous nous assîmes, la séance fut ouverte. Monique était allée se placer à quelque distance de l'aréopage, dans une des encoignures de la cheminée, et, le dos à la muraille, elle nous regardait comme un prévenu peut regarder ses juges.
a Ma chère enfant, lui dit son père, j'ai une importante nouvelle à Rapprendre. Mme Monfrin est venue cet après-midi....
— Vous ne m'apprenez rien, interrompit-elle. J'ai aperçu de loin cette insulaire; elle était aussi ridiculement habillée que d'habitude, et j'ai deviné, par la
force de mon génie, qu'elle aspire au bonheur d'être ma belle-mère. Avant de me prononcer à ce sujet, je désire vous entendre tous. Je ne parle pas de M. Tristan, qui depuis longtemps déjà m'a fait connaître son opinion, et que j'autorise à demeurer aussi silencieux que l'est souvent M. Monfrin. Mais vous, mon cherpére, vous, maman, vous, ma chère sœur, expliquez-vous, je vous prie, je suis tout oreilles. »
M, Brogues parla le premier, et prononça un discours en trois points. Il nous démontra premièrement que M. Monfrin était un homme d'une remarquable intelligence, qui possédait au plus haut degré l'esprit des affaires; puis il passa en ret'ue toutes ses qualités morales, vanta la pureté, l'élôvation, l'intégrité de son caractère; il établit en troisième lieu que si cet homme distingué épousait Monique, ce serait, dans la meilleure acception du mot, un mariage de haute convenance, que situations sociales, âges, fortunes, tout serait parfaitement assorti. Mme Brogues fut beaucoup plus brève, mais elle renchérit encore sur le panégyrique que son mari venait de faire du postulant. Elle déclara que depuis longtemps elle avait ressenti pour lui de vives sympathies et deviné toutes ses rares qualités, dont une cliarmante modestie rehaussait encore le pris, qu'elle avait toujours nourri en secret le désir de lui faire épouser une de ses filles.
Dès qu'elle eut fini :
« A ton tour, ma chère Sidonie ! » s'écria Monique,
Sidonie commença par insinuer qu'il y avait entre sa sœur et M. Monfrin de tels contrastes de tempéraments, de goûts, d'humeurs, qu'on avait peine à concevoir comment deux êtres si différents pourraient
]JS LE SECRET DtJ PIIECEPTEVEI. ^^M
vivre heureux l'un avec l'auti-e. Pendant cette première partie de son discours, Mme Brogues donna des signes de visible impatience; mais les conclusions la réconcilièrent avec le préambule. Sidonie s'appliqua en effet à nous pei-suader que les oppositions sont nécessaires pour faire d'heureux ménages, comme les discordances pour faire de riches harmonies; que l'affection réciproque d'un mari et d'une femme qui se ressemblent en tout ne tarde pas à languir, parce qu'ils ne trouvent pas l'un dans l'autre de quoi se compléter.
« M. Monfrin, dit-elle, calmera la vivacité de Monique, etMoniquedégourdirale flegme deM. Monfrin. La mélancolie de l'un, la gaieté de l'autre, formeront à la longue la plus heureuse des combinaisons. Elle est tout en dehors, il est tout en dedans; elle lui enseignerai sortir de lui-même, il lui apprendra à rentrer en elle-même. Du reste, je puis donner à Nlquette l'assurance que plus elle le connaîtra, plus elle découvrira en lui des mérites cachés. Il s'est fait i ndustriel par déférence pour les volontés de sa mère ; mais je sais pertinemment qu'il a conservé un goût passionné pour les choses de l'esprit, qu'il leur consacre toutes ses heures de loisir, que la botanique est son étude favorite, qu'il a dans cette matière des vues originales, tout à fait neuves, que, darwinien convaincu, il voudrait réformer la classification des plantes, en l'accommodant au.\. idées nouvelles. J'ai réussi plus d'une fois à le faire causer, et il m'a avoué qu'il travaillait à un mémoire sur ce sujet, que l'un de ses amis, membre de l'Institut, présentera avant peu à l'Académie des sciences, b
En ce moment, je vis passer un sourire sur les
Li; SIÎCIIET LU l-IIÊCEPTEl:!!. l-i9
lèvres de Monique. Elle se détacha de sa muraille et s'inclina devant Sidonie, comme pour la remercier de ses savoureuses révélations et de toutes les joies que lui promettaient la liotaniqueetles mémoires savants de M. Monfrin.
M. Brogues reprit la parole et dit :
9 II y a pourtant dans cette affaire un point qui me préoccupe et m'inquiète. MmeMonfrina faitentendre à la mère que Louis n'avait pas l'intention de la quitter, qu'après son mariage il continuerait de vivre Rvec elle. Cet arrangement m'agrée peu. J'estime qu'une jeune femme doit gouverner son ménage, se sentir maltresse dans sa maison, que les partages de pouvoirs entraînent des difficultés, des zizanies, et qu'une belle-mère et une bru ne s'accordent longtemps qu'à la condition de ne pas se voir tous les jours. Cela est vrai en thèse générale, et c'est encore plus vrai dans l'espèce. Mme Monfrin, quels que soient ses mérites, est une personne entière, un peu tyrannique, aimant à gouverner, qui entend que tout plie devant elle, que tout se fasse à sa guise. En conséquence, je suis très disposé à faire connaître à son fllsmatacon de penser; il entendra facilement raison. Rien ne l'empêche de laisser Beauregard à sa mère et de louer ou d'acheter un hôtel à Épernay. Je serai charmé de lui donner ma lille, mais je désire avant tout qu'elle soit heureuse, a
Mme Broguea se hâta de lui représenter qu'il n'obtiendrait pas satisfaction sur cet article, que s'obstiner équivaudrait à une rupture, que M. Monfrin adorait sa mère, avec laquelle il avait toujoure vécu, qu'il ne prendrait jamais son parti de se séparer d'elle, de la condamnei' à la solitude, que d'ailleui-s Mme Monfrin
était une femme beaucoup plus accommodante, beaucoup moins épineuse et revêche qu'on ne le pensait à Épernay.
« En ce qui concerne ses sentiments pour Monique, poursuivit-elle, elle m'a parlé tantôt de notre fille avec une véritable affection, elle m'a fait son éloge en des termes aussi chaleureux que délicats, et m'a assuré qu'elle ferait de son mieux pour lui rendre la vie douce et agréable. »
Mme Brogues ne se doutait pas qu'elle discourait en présence d'un homme très instruit sur cette matière, à qui Mme Monfrin avait fait connaître ses vrais sentiments pour Mlle Monique Brogues, et qui savait cette Anglaise incapable de dissimulation et d'hypocrisie. En l'écoutant, je lui disais en moi-même comme Pascal à son jésuite : Mentiris impudentissimey et je me demandais quelle tarentule avait mordu cette indifférente, par quelle raison cachée elle mettait tant d'ardeur à faciliter, à presser la conclusion de ce mariage.
« Vous avez tout dit? s'écria Monique. A mon tour de parler! mais je tiens à m'assurer d'abord que personne ici ne songe à contraindre ma volonté.
— Nous connais-tu donc si peu? lui dit sa mère. Nous n'entendons agir sur toi que parla persuasion, et j'ai voulu te donner le temps de réfléchir en demandant huit jours à Mme Monfrin, délai qu'elle s'est empressée d'accepter.
— A quoi bon différer? reprit Monique en se levant. A quoi bon réfléchir? Ce que je veux aujourd'hui, je le voudrai dans huit jours. »
Et debout devant la cheminée, calme, mais un peu pâle, détournant de nous ses yeux comme pour cher-
^g LE SECIIET DU l'HECEPi'EUil. i;>l
cher dans l'air quelque être invisible, à qui elle lançait un regard de tléli et de provocation :
a Vous désirez tous ce mariage? Eii bien, je le désire aussi, et vous pouvez dès ce soir expédier votre réponse à Mme Monfrin. Elle sera ma belle-mère, je serai sa bru. Dieu nous garde I »
On l'entoura, on !a félicita. M. Brogues était si content qu'il tendit les deux mains à sa femme, et, ce qui ne s'était jamais vu, lui donna un baiser sur le front à la racine des cheveux. Puis il dit à Monique, en l'embrassant, qu'il était heureux d'avoir une fille si raisonnable.
« Prenez-vous-en à M. Tristan, répondit-elle; je ne sais pas ce que M. Monfrin a bien pu lui promettre, mais en tout temps il s'est fait son avocat, b
Mme Drogues m'adressa un petit salut de remerciment, et je demeurai tout interdit, épouvanté de mon malheur, auquel l'avant-veiJIe j'avais travaillé malgré moi, comme un innocent ou un imbécile que j'étais.
M. Brogues, sa femme et Sidonie avaient quitté le salon, et Monique se disposait à les suivre, quand, revenant tout à coup sur ses pas, elle se planta devant moi et me dit, l'œil étincelant :
« Vous voilà bien étonné, vous vous attendiez que je dirais non. Vous ne me comprenez donc pas? Je déteste Mme Monfrin, et je n'aurai jamais pour son fils aucun sentiment qui ressemble à de l'amour. ^ âges se conviennent, paraît-il, nos fortunes se cq viennent aussi; il est très convenable, je tâcherai de l'être, et fasse le ciel que nous nous convenions ! Mais voulez-vous savoir le fond de l'affaire?.., Je fais un mariage de dépit,... Je me suis livrée ces jours-ci à de profondes méditations; j'ai reconstruit toute cette
histoire dans ma tête. Je suis convaincu que M. de Triguères m*aime autant qu'il est capable d'aimer. De deux choses Tune : ou bien il y a quelque part dans le monde quelque femme qui ne me vaut pas et qu'il n'a pas le courage de me sacrifier, ou bien au dernier moment, et cela me paraît plus probable, le mariage lui a fait peur et il s'est dit : « Ne nous pressons point, « rien ne nous y oblige. Je suis sûr de son petit cœur, « elle m'aime, et quand on m'aime, on n'en revient « pas. Elle m'attendra. Je la retrouverai à l'heure « qu'il me plaira, aussi éprise qu'aujourd'hui et prête a à m'accepter. » Eh biBn, je veux lui donner une leçon ; je veux lui prouver que je ne suis pas la très humble esclave de ses caprices et de ses petites combinaisons, qu'on ne s'amuse pas d'une personne telle que moi. Quand il apprendra que j'épouse M. Monfrin, il sera désolé, furieux, blessé au vif dans son orgueil. Les Corses pensent avec raison que qui ne se venge pas est un lâche. Je veux me venger, et au surplus, j'ai ouï dire que c'est le plaisir des dieux et des femmes.
— Et c'est à la puérile satisfaction de punir et de chagriner M. de Triguères, m'écriai-je, que vous sacrifiez votre bonheur, votre avenir! Vous prenez la vie comme un jeu ; la vie est une chose sérieuse.
— Bah ! fit-elle, quand on est bon joueur et qu'on a perdu la première manche, on se console en se promettant de gagner la seconde. »
J'employai vainement tout ce que je puis avoir de puissance persuasive à lui remontrer sa démence, à lui faire sentir la redoutable gravité de sa résolution, à la conjurer d'avoir pitié d'elle-même, à lui représenter que rien n'était encore fait, qu'il ne dépen-
dait que d'elle de reprendre sa parole, de se donner au moins le temps de la réflexion, d'accepter le délai qu'on lui avait offert.
— Non, répétait-elle en faisant claquer ses doigts, ce qui est dit est dit, et honni soit qui s'en dédira ! »
Et comme je la menaçais d'aller trouver son père, de lui rapporter mot pour mot les aveux qu'elle venait de me faire :
« A quoi cela vous sérvira-t-il? J'en serai quitte pour lui dire que ce mariage me plaît infiniment, que j'adore M. Monfrin et que je me suis moquée de vous. »
xu
Mme Brogues n'avait pas perdu une minute, elle a\'ait écrit dès le soir, et le lendemain, de bon matin, Mme Isabelle eut la satisfaction d'apprendre le succès inattendu de son ambassade. Peu après, son fils arriva tout courant et respirant à peine; il venait s'assurer qu'il ne rêvait pas, que c'était bien vrai, qu'il était depuis quelques heures le plus fortuné des hommes. Il avait, comme à son ordinaire, l'air grave et discret ; mais son regard pétillait de joie, et son sourire exprimait l'ivresse d'une félicité inespérée. Afin que rien ne manquât à ma disgrâce, il me prit à part pour me remercier des bons offices que je lui avais rendus. J'eus dès lors le plaisir de le voir revenir tous les jours. Il n'avait qu'à se louer de l'accueil qu'on lui faisait. Sa future belle-mère le caressait beaucoup; Sidonie, qui était entrée sans effort dans son rôle de belle-sœur, lui parlait sur un ton d'affectueuse familiarité et lui donnait de bons conseils. Elle témoignait à ces fiancés une douce et indulgente sympathie. Elje était sincèrement char-
i SECRET DU PllÉnEPTEUll. iâ\
mée que Monique ei'it fait un si bon choix. Les humblea mortelles doivent savoir se contenter de joies incomplètes et médiocres qui feraient le supplice d'un être d'exception, et je suis aûr qu'elle disait tacitement à son beau-frère : « Vous avez, cher monsieur, deux titres à mon amitié ; vous l'épousez et vous ne m'épousez pas », Fêté detout le monde, M. Monfrin n'avait à Mon-Désir qu'un ennemi, dont la furieuse jalousie était condamnée à se taire, et je faisais bonne mine, moi aussi, à cet homme de bien, en qui je ne voyais plus qu'un forban, qui m'avait volé mon bonheur.
Je m'obstinais cependant à espérer qu'il surviendrait quelque accroc. Je me flattais que Mme Monfrin ne se résignerait pas à sa délaite, qu'elle en appellerait, qu'elle ferait naître des difficultés, qu'elle réussi raità brouiller lescartes. Mais cette grande Anglaise, qui comptait beauconp avec l'opinion et se piquait d'être absolument correcte dans sa conduite, n'était pas femme à reprendre une parole donnée ou à recourir ans petits manèges, aux petits artiflces pour se tirer d'embarras. Si amère que lui parût la pilule, elle était résolue à l'avaler. Elle s'en consolait sans doute, en chagrinant son fils, en lui annonçant tous les malheurs que devait fatalement enfanter une union si mal assortie. Elle se plaisait à empoisonner par ses prophéties lugubres, par ses épigramraes, le bonheur de cet amoureux; il semblait quelquefois mélancolique en arrivant â Mon-Désir, mais il en partait toujoui-s content. Du reste, c'était à moi surtout que Mme Isabelle s'en prenait de sa mésaventure. Pourquoi un niais, qui se targuait de connaître le cœur des femmes, lui avait-il donné l'assurance
156 LE SECRET DU PRÉCEPTEDll.
que Mlle Monique Brogues n'accorderait Jamais sal main à M. Louis Monfrin"? Elle ne pouvait croire h I ma bonne foi, elle me soupçonnait de l'avoir jouée, ] Un jour qu'elle était venue diner à la villa, elle profita d'un instant où j'étais seul avec elle pour me | dire, en me foudroyant du regard ;
« Voua m'avez trompée, monsieur Tristan. C'est j une chose que je ne pardonne jamais. »
Je chercliais aussi à me persuader que c'était j Monique elle-même qui me sauverait, qu'elle finirait \ par se raviser, que, prise d'un tardif repentir, elle i ferait une de ces brusques évolutions, une d volte-face imprévues, dont elle était coutumière, que, ne comptant guère avec l'opinion et attacliant beaucoup moins de prix que Mme Isabelle à la correction de la conduite, elle se dégagerait sans plus de façon de sa parole et dirait non, après avoir dit oui. Vaine , espérance I elle semblait s'appliquer à démentir toutes . mes conjectures. Son humeur était désormais déplorablement égale; chaque jour elle recevait M. Monfrin avec le même sourire, chaque jour elle lui parlait sur le même ton. Assurément je ne pouvais penser que l'amour fût venu; mais elle paraissait prendre quelque, plaisir à se laisser aimer.
Au demeurant, je ne l'approchais guère, je ne la voyais que de loin. La villa et ses habitants étaient en l'air; du matin au soir, on était affairé, agité, on ne s'appartenait plus, tout Épernay montait à Mon- Désir pour apporter ses félicitations, c'était un perpétuel défllé de visites, et dans les heures oii l'on n'était pas occupé à les recevoir, on s'absorbait dans les apprêts du mariage, qui devait avoir lieu vers la mi-septembre. Le trousseau avait été commandé, et
LE SECRET DU PIlECEPTEUIt.
'chaque jour on envoyait par lettres ou par dépèches des ordres et des contre-ordres. Après mûre délibération, on s'était décidé à faire venir de Paris une des plus habiles ouvrières de la maison célèbre qui avait l'honneur d'habiller la reine et les deux infantes de Mon-Désir. Mme Hrogues s'était chargée de la surveiller, de la diriger, et on se livrait à d'interminables discussions, on tenait des conciliabules, où la tranquille Sidonie n'était pas la dernière à dire son mot.
Les jeunes filles modernes auront beau faire, elles ressembleront toujours à leu rs mères et à leurs grand'mères par l'intérêt constant, passionné qu'elles prennent aux détails de la vie et à l'apparence des choses. De quoi qu'il s'agisse, il est dans le caractère des femmes d'attribuer plus d'importance à la forme qu'au fond, et comme le fond de la civilisation est de faire un cas infini de la forme, tout homme qui n'aura pas été, en quelque mesure, façonné par elles ne sera jamais qu'un barbare. Mais les violents chagrins aiment le désert, et il y a en eux une sauvagerie qui ne se laisse pas apprivoiser. Je ressentais des colères de Peau-Rouge quand j'assistais par hasard aux débats fiévreux de ces trois femmes sur la garniture d'une robe. Par moments, j'en suis certain, cette demoiselle qui se mariait par dépit avait tout oublié, jusqu'au nom, jusqu'au visage de l'homme qu'elle épousait, et sa seule préoccupation était le désir d'avoir, le jour de ses noces, une toilette irréprochable et d'obliger tout le monde à en convenir.
Cependant Mme Brogues ne pensait pas uniquement aux robes de sa fille. Un des premiers jours de septembre, comme j'entrais au salon, je l'y trouvai
seule, assise devant la cheminée, où flambaient quelques sarments. Il avait plu le matin; elle s'était mouillé les pieds en reconduisant Mme de Morane, qui était venue la féliciter après tout le monde, et, tout en les séchant, elle lisait une lettre. A peine m'eut-elle aperçu, elle la déchira en quatre morceaux, qu'elle jeta dans le feu. Je n'attachai, dans le moment, aucune importance à cette lettre précipitamment brûlée; mais je m'en souvins le lendemain.
Ce jour-là, M. Brogues rentra de meilleure heure qu'à l'ordinaire. Il me trouva me promenant sur la terrasse, où je m'étonnais de voir encore des roses : l'hiver avait séché mes plates-bandes, et ma vie n'était plus qu'un jardin défleuri. Je me sentais un tel poids d'amertume et de tristesse sur le cœur que je craignais de ne pouvoir soutenir mon rôle jusqu'au bout.
« Je n'ai qu'une chose à faire, pensai-je : il faut que je parte, et que je parte au plus vite.
— Que faites-vous donc là tout seul? me dit-il de son ton le plus jovial. Venez fumer un cigare dans ma chambre. »
Je me laissai emmener, jugeant l'occasion bonne pour l'informer de mon projet et obtenir de lui qu'il me laissât partir. Le mariage de sa fille le rendait heureux, et la joie le rendait communicatif et un peu loquace. 11 me raconta quelques épisodes de sa jeunesse, les pas périlleux d'où son industrie l'avait tiré, ses bons et ses mauvais moments.
a Nous avons tous, ajouta-t-ii, nos mauvais quarts d'Iieure à passer.
— A qui le dites-vous! lui répondis-je. Il s'en pré-
LE SECRET DU rilÉCEn'EUIl. 159
e un bien mauvais pour moi : il faut que je vous quitte pour m'en aller à Paris, et je vous assure qu'il m'en coûtera. »
Il se récria, il s'était flatté, disait-il, de me garder à jamais. Était-on mieux à Paris qu'à Mon-Désir pour écrire de beaux livres? J'étais nécessaire au bonheur de sa vie et au bon ordre de sa maison; Sidonie ne pouvait se passer de moi. 11 me prodigua les compliments flatteurs, me remercia des grands services que je lui avais rendus, de l'heureuse influence que j'avais eue sur ses filles. Pourquoi m'en aller? Avais-je à me plaiudre de lui? Je lui répondis que, conformément à nos conventions, j'étais resté deux ans dans sa maison, que je ne pouvais prolonger mon séjour sans compromettre ma carrière, que des amis haut placés me reprochaient de m'oublier dans les délices de Mon-Désir, Il était trop homme d'affaires pour ne pas comprendre celles des autres.
« SoitI dit-il en poussant un grand soupir. Mais quand donc pensez-vous nous quitter?
— Demain ou après-demain.
— Ohl par exemple, je m'y oppose formellement. Vous moquez-vous de moi? Vous ne seriez pas des nôtres le jour où nous marierons cette petite sauvagesse que vous avez transformée en une jeune fille raisonnable et charmante! Elle ne vous le pardonnerait de sa vie, ni moi non plus. Mon cher Tristan, vous la verrez avec ses fleurs d'oranger, et c'est vous qui la mettrez en voiture quand elle partira pour son voyage de noces, .lusque-là je ne vous rends pas votre liberté. Tenez-vous-le pour dit, ou nous nous brouillons pour toujours. »
Je n'insistai pas; je craignais qu'il ne finit par
LE SECHET DU PHÉCEPTEOR.
flairer quelque mystère dans un départ précipité, qui aurait ressemblé à une fuite.
Nous fûmes interrompus par un domestique, qui auDonça qu'une vieille femme, appelée Thérèse Mage, désirait voir M, Drogues. Il demanda ce qu'elle lui voulait; le valet de chambi-e répondit qu'elle venait pour une affaire dont elle entendait ne parler qu'à lui.
n Faites-la entrer s, dit-il.
Je me levais pour sortir, il me retint.
s Vous avez sans doute rencontré plus d'une foia Thérèse Mage, surnommée la Chercheuse. C'est unç figure qui mérite d'être vue de près, s
Cette vieille femme était une vraie nomade, qu'on ne retrouvait pas deux jours de suite dans le même endroit. Elle travaillait quelquefois dans les vignes, et passait pour une bonne lieuse. Le reste du tempa^-j elle était sans cesse par voies et par chemins. Elle se chargeait, dans l'occasion, de porter des messages; plus souvent elle allait, selon la saison, cueillir dans la forêt des muguets, des champignons, des noisettes ou des fraises. Vieux papiers, chiffons, elle ramassait tout ce qu'elle apercevait sur les routes sans qu'on sût c« qu'elle en faisait, et on la rencontrait parfois arrêtée au bord d'un fossé, qu'elle fouillait des yeux comme pour y découvrir un trésor. Cette demi-folle, qui cherchait toujours quelque chose, avait un visage répulsif. Son regard en dessous, ses cheveux roussâtres et ébouriffés, son grand nez qui rejoignait sa bouche édentée, son épaisse moustache et sa barbe bien fournie lui donnaient l'air d'une sorcière. On l'aimait peu, mais on la craignait beaucoup. Quand elle n'avait rien à vendre,
quifl
qui ^
■ LE SECBËT D[J PHÉCEPTEUR. 161
elle mendiait, et dans les occurrences elle prenait. On la tenait pour une écumeuse de marmites, de poulaillers et de jardins; mais, crainte de pis, on la laissait faire, et ceux qui réconduisaient n'avaient garde de la rabrouer. On la croyait méchante et capable de jeter des sorts. On l'avait soupçonnée d'être pour quelque chose dans l'incendie d'une ferme; faute de preuves, on l'avait relâchée, mais elle était restée suspecte.
Elle entra dans le cabinet de M, Brogues d'un air courroucé et insolent.
« Eh bien, la Chercheuse, lui dit-il gaiement, de qui avons-nous à nous plaindre? s
Elle commença un long récit, débité d'une voix si sourde et si chevrotante qu'il dut lui faire répéter chacune de ses phrases. A force de la questionner, il finit par comprendre qu'étant allée récolter des champignons dans laforét,e!leyavait rencontré Mme Brogues, qui, après après lui avoir arraché son panier des mains et l'avoir foulé aux pieds, l'avait chassée, en la menaçant de tirer sur elle si elle ne déguerpissait à l'instant. F^t cependant, disait-elle, la forêt est à tout le monde. Elle comptait s'aller plaindre au juge de paix, et le juge de pai.>: lui donnerait raison.
Ce qu'il y eut de plus clair dans son histoire, ce l'ut la conclusion, qu'elle articula d'une voix plus nette et plus sonore.
« Voulez-vous savoir, s'écria- 1- elle, pourquoi Mme Brogues m'a maltraitée et chassée? C'est qu'un homme était avec elle. Je n'ai pas vu son visage; il y avait des noisetiers entre nous. Mais je sais bien qu'il lui parlait, qu'il l'embrassait, que j'ai entendu sa voix et le bruit des baisers. Voilà pourquoi elle
a écrasé mes champignons et braqué son fusil sur moi. Mais j'irai trouver le juge et je lui dirai tout. »
M. Brogues avait pâli. Il s'avança vers elle les poings serrés.
« Hors d'ici, vieille sorcière, ou je vous fais sauter par la fenêtre! »
Puis s'étant subitement ravisé, il tira de sa bourse un louis, qu'il lui jeta, en disant :
a Je vous paye vos champignons et la peur que vous avez eue; mais si vous aviez le malheur de débiter à d'autres que moi vos sots cancans, soyez sûre que je vous ferai expulser de la commune. »
La Chercheuse empocha le louis sans dire merci, et s'empressa de partir, sans qu'il fût possible de savoir si les phrases indistinctes qu'elle balbutiait étaient des menaces ou des excuses.
M. Brogues, après avoir pâli, était devenu très rouge. Il ouvrit une fenêtre pour se donner de l'air.
a Se peut-il bien, dit-il en s'adressant à lui-même plus qu'à moi, se peut-il bien qu'en des jours comme ceux-ci, elle ait eu la singulière idée d'aller à la chasse? »
Il se rassit, et s'épongeant le front avec son mouchoir :
a Nous parlions tantôt de nos bons et de nos mauvais quarts d'heure. Les plus cruels que j'ai passés, c'est à cette femme que je les dois.... Mais, je vous prie, monsieur Tristan, répondez-moi à cœur ouvert. Depuis que vous êtes ici, n'avez-vous rien vu, rien entendu dire, rien remarqué qui puisse vous faire croire...?
— Absolument rien», repartis-je en l'interrompant.
Au même instant, la porte s'ouvrit et la femme
LE SECtlET DU PHÉCEPTEUU. Ht'i
int nous parlions entra. En revenant de la chasse, on lui avait remis un billet de Mme Moni'rin, à qui elle avait laissé le soin de fixer le jour du mariage et fjui lui faisait connaitre sa décision. Elle venait trouver son mari pour lui faire part de cette réponse. Il lui lança un regard terrible.
a Veuillez vous asseoir, madame, s'écria-t-il d'une voix sombre; j'ai deux mots à vous dire. »
Je me dirigeais en hâte vers la porte, il se leva pour me barrer le passage.
a Vous ne trouverez pas singulier, dit-il à sa femme, que M. Tristan assiste à notre entretien. Il était là tout à l'heure quand on est venu me faire un rapport qui vous concerne. Il a entendu l'accusation, je désire qu'il entende la défense, et que le précepteur de mes fdles sache quelle opinion il doit avoir de leur mère. «
Quand M. lîrogues ne sortait pas de son caractère, quand il voulait bien se montrer tel que la nature l'avait fait, il était non seulement le meilleur, mais, à quelques hérésies prés, le plus sensé des hommes. Mais, dans certaines circonstances, il avait, comme je l'ai dit, une malheureuse propension à la solennité, et en pareil cas, pourvu que sa phrase ronflât, tout entier au plaisir de s'écouter, il ne se souciait plus d'avoir ni goût, ni tact, ni mesure. Il avait en ce moment la majesté d'un président de cour d'assises; il ne lui manquait que la robe rouge et la toque. Je lui en voulais de m'avoir, au mépris de toute convenance, obligé d'assister à une scène conjugale qui prenait dès le début une si fâcheuse tournure. Je ne savais que faire de ma personne. Que ne pouvais-je rentrer cent pieds sous terre I
. Mme Brogues s'était assise. Les bras croisés, elle nous regardait tour à tour, lui et moi, et ses yeux nous interrogeaient.
« M. Tristan, dit-elle en essayant de sourire, a entendu Taccusation et il doit entendre la défense! Mais, vraiment, de quoi s'agit-il? Dites-moi bien vite, je vous prie, de quoi l'on m'accuse et quel est l'accusateur.
— Est-il vrai, madame, que vous soyez allée aujourd'hui à la chasse?
— Est-ce donc là ce qu'on me reproche?
T- Non, mais c'est là ce qui m'étonne. Il me semble que, ces jours-ci, tant d'occupations diverses vous retiennent chez vous....
— Raison de plus, interrompit-elle, pour qu'il me soit permis de m'accorder quelque distraction, quelque délassement.
— Encore faudrait-il savoir quel genre de distractions, de délassements vous allez chercher dans les bois. Connaissez-vous Thérèse Mage, dite la Chercheuse?
— Je ne la connais que trop.
— Et l'avez-vous rencontrée tantôt dans la forêt?
— C'est donc elle qui est venue porter plainte contre moi? Voilà bien du bruit pour quelques champignons écrasés !
— Peu m'importent ses champignons; mais je lui ai donné vingt francs pour qu'elle ne répétât pas hors d'ici certaine histoire. Elle prétend que vous n'avez pu lui pardonner de vous avoir dérangée dans un tête-à-tête. Elle ose affirmer que, lorsqu'elle vous a surprise, un homme était avec vous. »
Mme Brogues rougit jusqu'au blanc des yeux. Cela
LE SËCllET DU HIIÉCEPTEUR. 1 6[l
ne prouvaitrien; l'innocence injustement soupçonnée est sujette à rougir.
« Un homme 1 dit-elle d'une voix mal assurée. Ne serait-ce point par hasard un valet de ferme, qui me servait de rabatteur?... Enfin, l'a-t-elle vu, cet homme?
— Vous me aemblez émue, madame.
— On le serait à moins; je la crois capable de voir tout ce qu'il lui plait.
— Rassurez-vous, elle n'a rien vu; mais je vous redirai ses propres paroles : elle a entendu un murmure de voix et le bruit d'un baiser.
— Ah! monsieur, s'écria-t-elle sur un ton de reproche douloureux, qu'est-ce que M. Tristan doit penser de vous? »
Elle prenait l'offensive, elle faisait une diversion, qui déconcerta son mari.
a Après tout, dit-il en baissant le ton et battant en retraite, je n'ai rien entendu, et je ne sais rien. Mais enfin, on ne se met pas en colère sans motif. Pourquoi vous étes-vous irritée contre cette femme jusqu'à braquer votre fusil sur elle? »
Elle n'avait plus peur, et redressant la tête ;
œ Ce n'est pas la première fois que nous nous querellons, elle et moi. Elle est sans cesse dans ma chasse, et je la soupçonne d'être au service des bra- , de placer pour eux des collets. Je lui ai 3 maintes fois de vertes réprimandes à ce sujet; malgré mes défenses, elle est revenue. Mais, aujourd'hui surtout, j'ai eu de bonnes raisons de m'em porter contre elle. J'entends un froissement de feuilles derrière un buisson; je m'avance, j'allais tirer sur ce gibier; à peine ai-je eu le temps de reconnaître mon
erreur. En pensant au malheur que j'avais failli faire, j*ai perdu mon sang-froid, et en écrasant ses champignons, j'ai voulu tout à la fois évaporer ma colère et ôter à jamais à cette odieuse créature le goût de se retrouver au bout de mon fusil. »
Cette explication, donnée du ton le plus naturel, parut satisfaisante à M. Brogues.
« Je conviens, fit-il, que vos réponses....
— Ne convenez de rien, dit-elle avec un accent de hautaine ironie. C'est un témoignage si grave que celui d'une vagabonde, d'une rôdeuse de grands chemins, d'une femme soupçonnée d'avoir incendié une ferme ! Est-il permis de douter de sa parole, de se défier de cette bouche qui ne saurait mentir et de ces oreilles si fines qui entendent le bruit des baisers?
— Les plus vils témoins disent quelquefois la vérité, reprit-il, et je sais par expérience qu'il se passe dans ce monde des choses bien surprenantes. Plus d'une fois, déjà, nous avons eu ensemble de pénibles explications. Mais je n'admettrai jamais qu'une mère qui mariera sa fille dans quelques jours s'occupe à donner des rendez-vous dans une forêt. »
Elle se sentait maîtresse du jeu, et avec un frémissement de colère :
« Ehî vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, vous vous rendez trop vite. Y pensez-vous? Tout est possible, tout arrive, et, tenez, je veux tout avouer. Oui, Thérèse Mage a dit vrai. Telle que vous me voyez, j'ai un amant, j'étais avec lui tout à l'heure, et voilà l'opinion que M. Tristan doit avoir de la mère de ses élèves.
— Allons, Béatrix, ne vous fâchez pas, lui dit-il d'un ton bénin ; je vous crois une fois de plus. »
LE SECItl
Et il s'empara d'une de ses mains, qu'elle lui abandoDDa mollement.
a Ah ! monsieur, murinura-telle, comme vous mériteriez qu'on vous trompât! a
J'osai la regarder, et je crus apercevoir dans ses prunelles gris clair un scintillement étrange. Mais M. Brogues m'avait paru jouer dans cette affaire un rôle si pitoyable, que j'étais disposé à lui donner tous les torts, à me pei-suader que l'accusée sortait de son aventure blanche comme l'hermine-
Cependant, une heure plus lard, je fus tenté de n'en rien croire. Comme j'entrais au salon quelques minutes avant le dîner, je me ressouvins de la lettre mise en morceaux et brûlée, et ayant jeté les yeux sur la cheminée, où l'on n'avait pas fait de feu depuis la veille, je m'avisai qu'un de ces carrés de papier avait été épargné par la llambée de sarments, qu'il n'était que roussi, 11 pouvait tomber dans les mains d'un domestique. Je le ramassai, et avant de le détruire, j'y lus ces deu.v mots : h A demain! » L'écriture, qui m'était inconnue, me parut une écriture d'homme. Mais, le jour suivant, M. Brogues m'apprit que la Chercheuse était venue le trouver spontanément, pour lui confesser qu'emportée par un désir de vengeance, elle avait menti, que Mme Brogues, lorsqu'elle l'avait rencontrée, était seule avec son fusil et ses chiens.
Je ne savais plus que penser de ce cas ambigu, et je pris le parti de n'y plus penser du tout. J'avais en tète de bien autres soucis.
« Elle s'est enfoncée, a dit un poète arabe, dans un recoin de mon cœur si caché et si profond que jamais ni le vin, ni Tinquiétude, ni la joie n'en avaient su trouver l'entrée. » J'en pouvais dire autant, et je passai les deux semaines qui suivirent dans de continuelles alternatives de morne abattement et de révolte contre mon sort. Je me cherchais moi-même et je ne me trouvais plus; je n'étais que l'ombre d'un homme; quant au philosophe, je ne sais en vérité ce qu'il était devenu.
Par tempérament autant que par réflexion, je suis enclin au fatalisme et à croire que nous devons prendre le vent comme il souffle, les événements comme ils viennent, que Tunivers n'a pas été fait pour l'homme, que c'est à nous de nous accommoder à lui. Il ne me restait rien de cette sagesse passée dans mon sang. Je me considérais par instants comme la victime d'une odieuse machination : j'étais tombé dans une embûche, un mauvais génie m'avait arraché à ma studieuse et paisible existence d'autrefois, en
LE SECRET DU PnÈCEVTEUR. 169
"m'attirant dans une maison où le malheur ni'atten dait. Je faisais cependant de violents efforts de volonté pour me distraire de mon chagrin et de mes folles rêveries. Je passais des journées presque entières dans ma chambre, le nez sur ma table à écrire, et je travaillais ou plutôt j'essayais de travailler. Mais il me semblait que les livres étalés autour de moi me regardaient avec des yeux morts, que l'ancien Tristan, celui qui se plaisait à les lire et dont ils étaient les amis les plus chers, les plus fidèles, était mort, lui aussi, qu'il n'y avait de réel, de vivant en moi qu'un cœur malade et sa blessure.
Je ne sortais de mes langueurs que pour entrer dans de violentes colères contre moi-même, je me reprocbaia amèrement ma lâcheté, mon indigne faiblesse. « Eh quoi ! pensais-je, je ne suis pas le premier venu, je passe pour un homme de quelque valeur, je sais beaucoup de choses, j'ai employé ma vie à cultiver ma raison, à philosoplier, à méditer sur les grands problèmes, et, par quelque maléfice, une petite flUe, en qui tout est discutable, jusqu'à sa figure, s'est emparée de tout mon être! J'en suis comme possédé, je ne pense plus qu'à elle, je ne désire, je ne vois plus qu'elle dans l'univers. Eh! qu'elle épouse qui elle voudra! Le soleil s'en lèverat-il plus tard? Elle est si petite, et le monde est si grand ! n Je m'imaginais par intervalles qu'à force de raisonner, je reprendrais possession de moi-même, que le fou guérirait. Et tout à coup cette petite fille passait sous ma fenêtre, j'entendais le bruit de soa pas, le son de sa voix, je tressaillais d'épouvante, je' me sentais plus malheureux, plus désespérément fou que jamais, et je disais k je ne sais qui : « Donne-la-
170 LE SECRET DU PllÉCEPTEUIi.
moi, et je te tiens quitte du reste. Je suis un voyageur altéré qui a découvert une source, et qui depuis deux ans la contemple sans qu'il lui soit permis d*y tremper ses lèvres, n
Je meurs de soif auprès de la fontaine!
Ce vieux vers, qui me revenait sans cesse à l'esprit, me racontait toute mon histoire.
Le lendemain de la signature du contrat et de l'exposition des cadeaux, et la veille du jour fatal, je passai l'après-midi à courir les bois, non dans la vaine espérance d'y trouver l'oubli, mais pour me reposer de mes chagrins en fatiguant mon corps. Je marchais depuis trois heures quand je rencontrai l'abbé Verlet, qui était allé voir un de ses confrères et retournait à Bussigny. Le temps était doux et sec. Nous nous assîmes dans l'herbe, au bord d'un fossé, lui sur un talus, moi sur l'autre, nous faisant face.
« C'est, lui dis-je, l'emblème de notre amitié. Il y a un fossé entre nous, mais il n'est pas assez large pour que nous ne puissions nous tendre la main.
— Cela prouve aussi que nous avons les bras longs, me répondit-il. Mais, à propos, il y a longtemps que je ne vous ai vu, et vous ne m'avez pas donné de vos nouvelles. Êtes- vous guéri?.... Voussemblez dire que non. J'en suis fâché pour vous, on prétend que ce genre d'accident fait beaucoup souffrir. »
Si je m'étais cassé la jambe ou si j'avais eu quelque mauvaise fièvre, l'abbé n'aurait témoigné le plus chaleureux intérêt et, au besoin, il eût été pour moi le plus tendre des garde- malades. Mais fils d'un vigneron, ayant toujours vécu au village, il ne res-
sentait pour les peines de cœur, comme tous les vraia paysans, qu'une pitié mêlée d'un secret mépris. J'avais oui dire qu'il s'était fait prêtre parce qu'il aimait une femme qui ne pouvait être à lui. Je ne l'ai jamais cru, mais je savais, sans qu'il m'en eût parié, qu'il avait eu de grands chagrins, de grands dégoûts. Il était arrivé sans trop d'efforts au parfait renoncement, et cette vertu lui paraissant la première et la plus naturelle de toutes, il trouvait tout simple que les autres renonçassent comme lui et se sentait peu disposé à plaindre ceux qui se plaignent. Il avait un cœur d'or, et il était le moins sensible des hommes. « Cela devait arriver, reprit-il, et voilà les conséquences de votre fameuse éducation moderne. Dans la société d'aujourd'hui, telle que les philosophes l'ont faite, les pères et les enfants, les maris et les femmes, les ^'ieillards et les jeunes gens, les professeurs et les élèves, tout le monde est camarade, c'est la seule relation qui subsiste désormais entre les hommes, elle a remplacé toutes les autres, et on est camarade ou on est ennemi. Les curés eux-mêmes seraient bientôt honnis par leurs ouailles s'ils n'étaient avec elles à tu et à toi, et avant peu, au nom de la très sainte égalité, on autorisera les repris de justice à tutoyer le magistrat qui les interroge. Vous avez vécu deux ans dans une étroite et charmante camaraderie avec deux jolies demoiselles, la nature a repris ses droits, vous êtes tombé amoureux. Je le répète, cela devait arriver,
— Et quand il eut terminé son discours, m'écriaije, son raisonnement lui parut admirable et sa conclusion fort consolante.
— Ah ! vous le prenez sur ce ton? Je me pique au
jeu, j'entends vous prouver que je suis, quand il me plaît, le plus consolatif des hommes. Mais ce qui console les curés ne vous consolerait guère, et je veux vous servir un plat que vous puissiez manger. Philosophons, et faites-moi la grâce de me concéder qu'on ne peut tout avoir dans ce monde. A Hautvillers, vous le savez comme moi, la moitié des maisons a l'eau en abondance et n'a pas de vue sur la vallée; l'autre moitié a la vue et n'a pas d'eau. Vous avez à discrétion les joies de l'esprit; il faut que tout le monde soit pourvu; laissez aux pauvres d'esprit les joies du cœur.... Cet argument vous touche peu? qu'à cela ne tienne! Que direz- vous de celui-ci? Vous avez lu votre Juvénal, vous savez ce qu'il pensait de la vanité des vœux, des souhaits humains. Quant à moi, simple desservant de village et fabuliste à mes heures perdues, je n'ai pas vécu, comme Juvénal, dans le voisinage des cours; mais vous pouvez m'en croire, je connais des gens qui remercient tous les jours le ciel de n'avoir pas exaucé leurs prières les plus ardentes, de leur avoir refusé ce qu'ils désiraient le plus. Si on vous donnait demain Mlle Monique Brogues, peutêtre seriez-vous dans huit jours le plus malheureux des hommes.... Vous secouez la tête? Les amoureux se repaissent d'illusions. « Dieu », a dit un grand prédicateur, « punit les passions de la chair par les ténè- « bres de l'esprit. y> Mais que trou verez- vous à répondre au raisonnement que voilà? On a dit que le bonheur n'est qu'une comparaison, que, si malheureux qu'on soit, on est presque heureux en pensant aux maux dont on est exempt. Je me suis foulé un bras, il y a quelque dix ans, et je me suis consolé en faisant la réflexion fort juste que j'aurais pu me le casser. Vous
LE SECHËT BU PHÈCEPTEUII. 173
avez le cœur gros parce que demain M. Monfrin épousera la petit lille qui vous plait. Convenez que vous souffririez bien davantage si elle épousait le jeune homme avec qui vous avpz eu chez moi, m'at-il semblé, une assez vive altercation.... Amoinstoiitefois, ajouta-t-il, que vous n'ayez pour elle cet amour féroce qui l'ait souhaiter le malheur de la femme qu'on ne peut posséder! »
Je ne répondis pas à cette question indirecte, mais je lui dis :
« Soyez fermement convaincu que, moi vivant, M. deTrisuères, en mourùt-i! d'envie, n'aumit jamais épousé Mlle Monique Brogues.
— Là! qu'au riez- vous l'ait pour l'en empêcher?
— Vous m'interrogez, vous ne me consolez plus. Dites-moi plutôt ce qu'est devenu ce beau jeune homme dont vous fûtes jadis le mentor.
— Sa sœur m'a appris qu'il était à Nice, où il avait fait venir son yacht, et qu'il passera l'hiver à courir des bords dans la Méditerranée.... Bah! vous lui en voulez trop, vous le voyez trop en noir. Jeunesse se passe, et on s'amende.
— Vous voilà bien, vouaautres prêtres! m'écriai-je. Vous avez une singulière indulgence pour les grands viveurs. Vous savez qu'ils Unissent quelquefois dans la peau d'un saint ou d'un dévot, et vous ne regard^ qu'au dénouement de la pièce. Les entraînements des passions vous paraissent moins dangereux que les fâcheus raisonnements, et vous préférez tes débauchés aux hérétiques. Il n'y a pour vous d'impardonnable que leserreurs de l'esprit; vous tenez pour certain, et vous ne vous trompez pas, qu'il est plus fïicileàun pécheur repu et fourbu d'en linir avec
Satan et ses pompes qu à un philosophe endurci de renoncer à sa raison.
— Vous vous fâchez, dit-il. Je vous le pardonne; il faut tout pardonner aux malades.... Mais, mon grand philosophe, je vous le demande, à quoi vous sert toute votre philosophie? »
Je lui répliquai en baissant la voix : c Je laime comme un fou, et elle n'en sait rien, et elle ne le saura jamais. Voilà, monsieur le curé, à quoi me sert ma philosophie; il me semble que c'est bien quelque chose. »
Je m'étais levé, je partais. Il enjamba le fossé, courut après moi, et me serra la main, en disant :
«c Allez, je ne suis pas aussi mauvais que j'en ai Tair, et croyez bien que je sais compatir à des chagrins que je ne comprends qu'à moitié. »
Gomme l'avait désiré Mme Monfrin, qui aimait à boire d'un trait les breuvages amers, les deux cérémonies eurent lieu dans la même matinée, lune à Hautvillers, l'autre à Épernay, à trois heures d'intervalle pour donner à la mariée le temps de s'habiller. En sortant de la mairie, elle me regarda en souriant, elle était de fort belle humeur. Je la revis comme elle montait en voiture, tout en blanc, et autant que je pus observer son visage à travers son voile, je lui trouvai l'air sérieux. Peut-être pensaitelle à M. de Triguères, peut-être aussi pensait-elle à sa robe.
Je serais incapable de fournir des renseignements touchant l'histoire de l'église de Bussigny, quoique l'abbé Verlet me l'eût contée par le menu; je n'ai également qu'une idée fort vague de ce qui se passa dans l'église d'Épernay, le 20 septembre 1888, entre midi
^^H l.E SECRET DU PRKrEPTEUlI. jTs
^eE une heure, et cependant je suis presque certain que j'y étais, et je crais même que j'y figurais parmi les membres de la famille. Je sais que l'assistance était fort nombreuse, que Monique fut trouvée jolie, que lorsqu'elle traversa la nef au bras de son père, un léger frémissement d'admiration circula de banc en banc, .le sais que je n'avais vu d'autel entouré de plus de fleurs, resplendissant de plus de cierges, et que pourtant cette fête était lugubre : on allume des cierges quand on porte un homme en terre, et on met des fieui-s sur les tombeaux. Je sais aussi que Mme Drogues, assise à deux pas de moi, m'étonna par sa sensibilité: elle était très pâle, les mains lui tremblaient, et h plusieurs reprises elle porta son mouchoir à ses yeux; je n'aurais jamais cru qu'un événement domestique pût la toucher à ce point.
Ce dont je suis le plus sûr, c'est que dix minutes après être entré dans la sacristie, sans attendre la fin d'un interminable défllé, je parvins à me dérober, à m'cnfuir. Mme Isabelle donnait un grand déjeuner, auquel j'avais été, prié. Je me persuadai sans peine qu'elle se consolerait facilement de mon absence; je pris une voiture et ju remontai à la villa,
M. Brogues, qui avait des mœurs patriarcales, et qui entendait, lorsqu'il était heureux, que tout le monde mangeât à la même gamelle que lui, avait désiré que, jardiniers, cochers, cuisinière, valets et femmes de chambre, tous ses gens assistassent au mariage. La maison avait été fermée et les clés déposées chez le concierge, qui me les remit. A peine eus-je pénétré dans cette maison abandonnée que, m'en senlant le maître, Il me vint une de ces idées auxquelles les tètes éctiauffées ne résistent pas. Te
suivis un long corridor, j arrivai devant une chambre où je n'étais jamais entré. La porte était entr'ouverte, je n*eus qu'à la pousser.
C'était une jolie pièce en rotonde, dont les murs étaient tendus de perse à raies blanches et bleues. Située à l'un des angles de la villa, elle prenait jour par deux fenêtres, dont Tune donnait sur la terrasse, l'autre sur le jardin. En ce moment, le soleil l'éclairait, mais sans réussir à l'égayer. Les tables, les étagères avaient été dépouillées de leurs bibelots, et ce qui restait dans cette chambre à moitié déménagée était en désordre, en confusion. Dans leur hâte de partir pour Épernay, les domestiques n'avaient rien rangé ; on voyait traîner çà et là sur le parquet, sur les chaises, des jupes, des souliers, des bas, des nœuds de rubans. Eln écartant les rideaux du lit, je m'aperçus qu'il n'avait pas été fait, il était demeuré tel qu'il se trouvait quand elle en était sortie pour la dernière fois. Son corps y avait laissé son empreinte, et un creux marquait l'endroit de l'oreiller où avait reposé sa tête.
Qu'aurait dit l'abbé, s'il avait été là? Qu'aurait-il pensé de moi? Je fus pris d'un véritable accès de démence; je me penchai sur ce lit, je couvris cet oreiller, ces draps, de baisers furieux, sans réussir pourtant à me persuader qu'ils m'étaient rendus.
Tout à coup j'entendis une voix gutturale qui disait derrière moi :
ce II ne faut aimer personne. »
Je me retournai précipitamment, et j'avisai dans Une cage le perroquet que M. Monfrin avait donné à Monique. Il répétait sans doute la dernière phrase qu'elle lui eût apprise et qui résumait l'état de son
LE âEi;niiT DU rnELKPTKUH. liT
"■aine, son clésabusemenl final, la philosopliie qu'elle entendait professer jusqu'à son dernier jour.
Le gros oiseau m'examinait d'un œil sournois et moqueur, en répétant :
ce II ne faut aimer personne.
— Oh ! que tu en parles à ton aise ! » lui dis-je. Et je jetai une serviette sur sa cage. Il avait été témoin de mon extravagance, je ne voulais pas qu'il le fût de mes méfaits. Sa maîtresse avait laissé quelque chose d'elle dans tous les coins de celte chambre vide, d'où j'avais juré d'empoi-ter des souvenirs, des reliques à mon goût. Je ramassai d'abord une petite mule en cuir rouge bordée de duvet de cygne, et je crus y sentir encore la chaleur de son pied. Où était l'autre? Je la cherchai en vain. Je m'emparai ensuite d'un joli filetj dans lequel elle emprisonnait la nuit ses cheveux; il en gardait l'odeur. A quelques pas de là, j'aperçus sur le bras d'un fauteuil un large ruban couleur d'héliotrope, qui !e malin lui servait de ceinture très montante; il n'était pas fripé, mais un peu fatigué par le long usage et pâli par le soleil, et apparemment elle l'avait jugé indigne de faire avec elle un voyage de noces en Italie. Il me parut de bonne prise et de grand prix; personne n'avait entendu de si près les battements de son cœur.
Jetii-ai du fond d'un buffet un carton où elle serrait ses aquarelles; je n'eus que la peine de l'ouvrir pour trouver ce que je cherchaiy. Je lui avais dit, un jour, que tous les grands peintres avaient fait leur portrait, je l'avais engagée à faire le sien. Dès le lendemain, à la première heure, elles'étaitassise devant son armoire à glace et avait pris ses pinceaux. Elle s'était représentée dans toute la fraîcheur d'un heu-
reiix réveil, le teint reposé, les cheveux ébouriffés, hurlupés, vêtue d'un peignoir de mousseline, qui laissait voir ses bras nus et la naissance de sa gorge. Ses yeux allongés semblaient dire : c Nous avons bien dormi cette nuit; le monde a-t-il changé depuis hier? i C'était sans contredit la meilleure de ses aquarelles. Ce portrait était si vivant, elle avait été, en le peignant, si curieuse d'elle-même et si audacieusement sincère que, par pudeur, elle avait toujours refusé de nous le montrer. Il se trouvait qu'elle l'avait peint pour moi.
Je m'enfuis, chargé de mon butin, que j'enfermai au fond d'une grande malle à demi faite qui de^'ait partir avant peu pour Paris. Je fis bien de me hâter : peu après, les domestiques rentrèrent. Je les entendais aller et venir et je n'étais pas sans inquiétude. Un homme qui vient de faire un coup a peur de son ombre. Mais dans les jours de fête, les femmes de chambre ne s'occupent pas à chercher une pantoufle égarée, et les résilles disparaissent quelquefois sans que personne s'en aperçoive. Le fait est qu'on ne m'a jamais rien réclamé, que jamais on ne m'a demandé compte de mes larcins, non plus que des traces qu'avaient pu laisser mes lèvres sur un oreiller. Lequel des habitants de cette maison aurait été capable de s'imaginer que Maximin Tristan était un fou et un voleur?
Les maîtres revinrent longtemps après leurs gens, assez avant dans la soirée, par une pluie d'orage accompagnée de quelques coups de tonnerre. Je descendis au salon pour les saluer; je les trouvai prenant une tasse de thé.
c Vous voilà donc, déserteur! me cria gaîment
LE SCCUET DO PilÉCEPTEUR. lîO
' H. Brogues. La mariée m'a chargé de vous dire quu vous étiez un vilain monsieur.
— J'ai cru m'apercevoir, lui dis-je pour m'excuser, que Mme Isabelle m'aimait peu, et j'ai pensé lui être agréable en n'acceptant pas son invitation.
— Pourquoi ne vous aimerait-elle pas? me dit Sidonie, qui n'était point insensible, je crois, aus compliments et aus caresses qu'affectait de lui prodiguer cette terrible Anglaise. Vous la calomniez, elle vaut mieux que sa réputation, je vous assure. Elle était fort bien aujourd'hui en dépit de ses clieveux blancs, j'ai été frappée de sa beauté, a Savez-vous s qu'elle pourrait faire encore des conquêtes? » ai-je dit à M. de Morane. — a Mademoiselle », m'a-t-il répondu, « il en est de ta beauté comme du poisson : « elle ne se conserve bien que dans la glace. »
— L'impertinent I dit en riant M, Brogues. A qui adressait-ii son épigramme, à elle ou h, toi?
— On nie calomnie, moi aussi, répliqua-t-elle. Demandez à M. Tristan si je suis froide avec les gens qui me plaisent et m'intéressent.
— Pour ma part, ce qui m'a frappé, reprit-il, c'est que ta sœur était charmante.
— Niquette fait de son visage tout ce qu'elle veut ; elle m'avait dit : a Je veux être très jolie le jour de « mon mariage; tu verras que je le serai ».
— C'est qu'elle était de belle humeur, lui dit son père. Je ne crois pas qu'elle ait une seule fois froncé le sourcil. Elle avait l'air d'un vaillant petit conscrit qui s'en va à la bataille en se jurant de ne pas avoir peur.
— Ce qui vous prouvera à quel point elle avait l'esprit présent, me dit Sidonie en se tournant vers
180 LE SECRET DU PllÉGEPTEUR.
moi, c'est qu'au moment où elle montait en voiture pour prendre le train, elle s'est souvenue qu'elle avait laissé sa chambre dans un affreux désordre. Elle a demandé qu'on n'y touchât pas jusqu'à son retour, qu'après avoir enlevé le perroquet, on fermât la porte à double tour et qu'on retirât la clef, a Je n'en- « tends pas, m'a-t-elle dit, et ce fut son dernier mot, «je n'entends pas qu'on fourrage dans mes affaires. y> Vous reconnaissez son style, monsieur Tristan. »
Je ne bronchai pas : j'ai mes jours d'impudence.
« Vous pensez donc toujours à nous quitter? me demanda M. Brogues. A la bonne heure ! Mais quand on a passé deux ans chez moi, on ne s'en va que pour revenir. Et tenez, j'ai l'intention de célébrer, dans deux mois d'ici, le retour de nos jeunes mariés, par une fête qui ne ressemblera à aucune autre, et bon gré mal gré, M. Tristan arrivera de Paris tout exprès pour y assister. Il n'est pas sans savoir que la plus jeune de ses élèves patine comme personne. Eh bien, quand ma grande pièce d'eau sera gelée, j'y donnerai une garden-party d'un genre tout particulier, un bal de patineurs, et un bal costumé, je vous prie.
— Costumé! Mais y pensez-vous? dit Sidonie. Nous grelotterons.
— Point du tout, et ce n'est pas ainsi que je l'entends. On se déguisera en Samoyèdes, en Sibériens, en Kamtchadales. Je vois d'ici Niquette costumée en Laponne; elle sera jolie à croquer.... Mon idée n'estelle pas excellente, Béatrix? »
Mme Brogues assistait à cet entretien sans y prendre aucune part. Sans doute, la journée avait été fatigante, et elle s'en ressentait. Ce qu'il y a de sûr, c'est que
LE SECRET Dr: PRÉCEPTEUH. 181
son visage était étrange. Elle avait la peau moite, l front pâle et les pommettes allumées. Assise sur le bord de son iauteuil, la tète droite, tantôt elle promenait dans le salon un lent regard circulaire, tantôt elle contemplait fixement sa tasse de thé, et quand elle portait sa cuiller à ses lèvres, je ta voyais trembler dans sa main. S'étant avisée que son mari lui adressait la parole, elle tressaillit et me parut revenir de très loin. Elle ne lui répondit que par un geste vague et un demi-sourire. Peut-être ne savait-elle pas bien de quoi il s'agissait.
Il nous exposa de nouveau son projet, en cherchant à nous enthousiasmer pour ses Lapons et ses Kamtchadales.
a Et le 5 décembre, dit-il, étant l'anniversaire du jour de naissance de ma fille aînée, c'est le 5 décembre que je donne mon bal.
— Ce jour-là, lui répliqua Sidonie, le thermomètre montera à dix degrés au-dessus de zéro, et Lapons et Laponnes barboteront comme des canards.
— Oh! sagesse, étemelle sagesse, s'écria-t-il en hochant la tête, Sidonie est ton nom ! »
Mme Brogues s'était levée.
tt Vous me semblez lasse, lui dit son mari.
— C'est une migraine qui commence, balbutîat-elle, on paie toujours ses plaisirs.
— En attendant de danser sur la glace, répondit-il, allons tous nous coucher. »
Et il emmena sa lille en la tenant par la taille. Mme Brogues s'était adossée à la cheminée, les yeux attachés sur le parquet; je ne sais ce qu'elle y cherchait. Elle s'aperçut que je !a regardais, vint à moi et me dit d'un ton très doux :
« Vous nous rendriez service, monsieur, en retardant votre départ : Sidonie va se trouver bien seule.
— Sans doute, repartis-je, sa sœur lui manquera beaucoup; mais elle est la personne du monde la plus capable de se suffire à elle-même. »
Je ne sais ce qu'elle allait me répondre; je la vis remuer les lèvres, mais il n'en sortit aucun son, les mots lui restèrent au fond de la gorge. Elle me fit une légère inclination de tête, sortit, monta l'escalier devant moi. En arrivant au premier étage, elle se retourna pour me saluer de nouveau, et chacun de nous gagna son appartement.
Je pensais aux nouveaux mariés, et je m'attendais à passer une nuit blanche. Cependant je m'assoupis bientôt, mais mon sommeil fut agité. Je dormais depuis deux heures, quand j'entendis en rêve un sourd murmure de portes qui s'ouvraient et se fermaient. A moitié réveillé, je me mis sur mon séant, et prêtai l'oreille; pas d'autre bruit que les sifflements d'un vent furieux, qui faisait craquer les arbres et grincer les girouettes. Je ne tardai pas à me rendormir. Nous nous plaignons de notre machine ; quels services ne nous rend-elle pas ! Elle se détraquerait bien vite si elle n'avait ses heures de repos; elle nous contraint à les lui donner, et pendant qu'elle dort, notre cœur et nos chagrins dorment aussi.
J'achevais de m'habiller, et je venais d'ouvrir m&f fenêtre, quand je vis passer sur la terrasse M. Broguea, qui se disposait à se rendre à ses afTaires. La vive alerte qu'il avait eue eu recevant la visite d'u rôdeuse de grand chemia n'avait laissé aucune trace dans son esprit, et depuis quelques jours surtout, sa figure était celle d'un homme parfaitement heureux. 1! me salua d'un air épanoui.
« J'ai fait le tour de mon jardin, me cria-t-il. Je,* ^craignais que l'orage n'eût tout saccagé. Nous t .sommes quittes pour quelques branches cassées et ' 'quelques plantes déracinées. »
Tout allait bien; il sauta prestement dans sa voiture et partit.
J'employai toute la matinée à épousseter, à empa-. quêter, à emballer mes livres. C'était une besogne ] fastidieuse et fatigante, et je m'en acquittais avec plaisir. 11 me tardait de lever le pied, de m'élo d'une maison où j'avais passé les meilleurs f pires moments de ma vie. J'y avais senti tout le prix
de ces amitiés de femmes dont rien ne remplace le charme et la douceur, mais j*y avais soufTert aussi d'une maladie de Tâme que je ne connaissais pas encore, que je m'étais promis de ne jamais connaître. Mon-Désir m'apparaissait dorénavant comme un de ces endroits délicieux où Ton contracte des fièvres pernicieuses.
Je ne descendis de ma chambre que vers midi, et je trouvai au salon Sidonie, occupée à parcourir un article de revue. Elle m'apprit que sa mère avait la migraine. Je lui demandai si elle l'avait vue.
a Non, me dit-elle. Gomme j'allais frapper à sa porte, j'ai rencontré Mathilde, sa femme de chambre, qui s'en allait à Épernay pour faire je ne sais quelles commissions dont sa maîtresse l'avait chargée. Elle m'a empêchée d'entrer, en me disant que maman garderait le lit tout le jour et désirait ne voir personne. »
Puis, ayant rouvert la revue qu'elle tenait à la main :
« L'auteur de l'article que je lisais, me dit-elle, cite un passage de Fénelon qui me semble fort remarquable et qui est ainsi conçu : « L'aliment, qui était « un corps inanimé, entretient la vie de l'animal et « devient l'animal même. Les parties qui le compo- (( saient autrefois se sont exhalées par une insensible « et continuelle transpiration. Ce qui était il y a quatre (( ans un tel cheval, n'est plus que de l'air ou du « fumier. Ce qui était alors du foin ou de l'avoine sera « devenu le même cheval si fier et si vigoureux ; du « moins il passe pour le même cheval, malgré ce c( changement insensible de sa substance. »
— On ne peut, lui dis-je, ni mieux penser ni mieux dire, d
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"On vinl nous avertir que nous étions servis; nous déjeunâmes tête à tète, face à Tace, et jusqu'au dessert nous causâmes métaphysique. Le passage qu'elle m'avait lu lui avait fait une profonde impression, et en ayant conclu que ce qui était de la farine et de la viande était destiné à devenir la substance de Mlle Sidonie Brogues, c'est-à-dire d'un animal bien plus lier encore et plus noble que le plus beau pur sang, elle traitait son pain, me sembla-t-il, avec plus d'égards et mangeait son beefsteak avec plus de respect.
Après le café, je remontai chez moi pour continuer ma besogne du matin. Je commençais à clouer une de mes caisses quand, vers trois heures, je m'entendis appeler. Je courus à ma fenêtre, et je vis Sidonie, qui me cria :
« Descendez, je vous prie, monsieur Tristan, j'ai besoin de vous, b
Je me hâtai d'obéir, et pour la première fois je la trouvai inquiète, anxieuse, agitée.
« Tout à l'heure, me dit-elle, je cherchais Mathilde pour lui demander des nouvelles de maman. Le valet de chambre m'a dit qu'elle n'était pas encore de retour. Cela ne vous parait-il pas bien singulier?
— Elle aura sans doute profité de l'occasion pour s'amuser un peu à Kpernay,
— Oh ! vous ne la connaissez pas. Quand sa maîtresse est malade, elle lui tient toujours compagnie. Cette fliie est l'âme damnée de maman, et pour lui être agréable, selon les cas, elle se mettrait au feu o» passerait par le trou d'une aiguille, »
Je lui représentai que les faits singuliers s'expliquent souvent par des raisons très ordinaires, que
les commissions dont Mme Brogues avait chargé sa femme de chambre étaient peut-être de nature à l'occuper jusqu'au soir, que les gens qui ont la migraine aiment la solitude, que le plus grand ser\ice qu'on puisse leur rendre est de respecter leur repos. Elle secoua la tête. J'essayai de la distraire en reprenant l'entretien du déjeuner, en lui demandant si le passage de Fénelon lui avait suggéré de nouvelles réflexions. Elle ne me répondit pas. Quand on n*est plus maître de ses nerfs, les questions métaphysiques vous laissent très indifférent.
L'instant d'après, nous fûmes abordés par le jardinier en chef de la villa, vieux bonhomme nommé Joseph, qui avait l'air bête et qui ne l'était que lorsqu'il avait bu. Il paraissait en ce moment fort excité, mais le vin n'y était pour rien.
«L Ah! mademoiselle Sidonie, s'écria-t-il , nous l'avons échappé belle ; heureusement nous en sommes quittes pour la peur.
— La peur de qui? la peur de quoi? demandât-elle.
— Ils ont essayé de nous voler cette nuit, mais je ne sais ce qui les a dérangés, ils n'ont rien pris. »
Là-dessus, il nous raconta que, le vent ayant causé quelque ravage dans ses plates-bandes, il avait eu besoin de tuteurs, et qu'il était allé couper des baguettes tout au bout du parc, dans un taillis de coudriers. A cet endroit, le mur de clôture était interrompu par une petite grille depuis longtemps condamnée. Elle donnait sur un chemin rural en pente, qui aboutissait d'un côté à la grande route, et de l'autre conduisait aux vignes. Une ferme qu'on avait construite dans le bas l'avait barré; ce n'était
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plus qu'une impasse. En allant couper ses baguettes, Joseph avait eu la surprise de trouver la grille entr'ouverte, et il s'était rappelé que peu après minuit, les dogues, qu'on lâchait dès le soir dans l'enclos, avaient violemment aboyé. Il avait pensé, disait-il, h se relever pour faire une ronde; mais, les chiens s'étant subitement calmés, il s'était remis de son alarme.
Je voudrais bien que mademoiselle observât l'état des lieux, ajouta-t-il ; car si monsieur porte plainte, il est bon que mademoiselle ait vu. Et puis, je désire aussi qu'elle voie les traces, je dis les petites et lea grandes. »
Elle s'empressa de faire ce qu'il lui demandait. Peut-être avait-elle soupçonné sur-le-champ que cette grille entre-bâillée pouvait lui servir à s'expliquer pourquoi la porte de sa mère demeurait obstinément fermée; de minute en minute, elle me paraissait plus inquiète. En arrivant à l'allée bordée de jeunes sapins qui conduisait à la grille, Joseph nous engagea à marcher dans l'herbe pour ne pas effacer les traces. Il n'avait point rêvé, on apercevait sur le sol détrempé des empreintes de pas, et il était facile de s'assurer que les maraudeurs avaient pris l'un des côtés du chemin pour se diriger de la grille vers la maison, et l'autre pour retourner de la maison à la grille. Ces empreintes étaient fort petites, et Joseph en fit lui-même la remarque.
« Tout le monde sait, dit-il, (jue les voleurs emploient souvent des enfants.
— Ce qui ine paraît bizarre, lui dis-je, c'est qu'il y a beaucoup plus de traces dans un sens que dans l'autre. On pourrait croire que le visiteur nocturne
avait deux jambes quand il est entré et qu'il en avait quatre quand il est sorti.
— Ils étaient deux, me répondit-il d'un ton doctoral; mais, en entrant, il en est un qui, par précaution, a cheminé sur le gazon. j>
Nous atteignîmes la grille; il est probable qu'on avait tenté de la refermer, sans y réussir. Nous sortîmes sur le chemin rural, et nous y vîmes ce que Joseph appelait les grandes traces. C'étaient les ornières creusées dans une terre grasse par une voiture à quatre roues, qui, après s'être engagée dans l'impasse, avait dû tourner sur elle-même pour regagner la grande route.
« C'est clair comme le jour, disait-il. Ces brigands sont arrivés ici avec une charrette; ils ont envoyé des enfants en reconnaissance, ces enfants ont rencontré les chiens, qui ont aboyé; ils ont eu peur, les voleurs ont eu peur aussi et sont repartis comme ils étaient venus. »
Il expliquait tout par la peur, qui était peut-être, avec la boisson, sa passion dominante.
<( A qui en avaient-ils? demanda Sidonie.
— Eh ! parbleu, mademoiselle, aux plantes de mes serres, répondit-il en se rengorgeant. On sait bien ce qu'elles valent.
— Il faudra faire changer cette serrure, lui dit-elle avec beaucoup de calme. En attendant, barricadez la grille du mieux que vous pourrez. »
Nous le laissâmes à son travail, qui n'était pas commode, et nous regagnâmes la maison par un autre chemin. Je n'essayais plus de la rassurer; ma conviction était faite. Joseph se trompait doublement : il avait tort de croire qu'on en voulait à ses
LE SECRET UU PHÉCEPTELIl. 13U
' serres et de s'imaginer qu'on n'avait rien pris ; je tenais pour certain qu'on avait volé une femme, qui, à vrai dire, selon toute apparence, s'était offerte elle-même ' au voleur. Vers minuit, elle avait dû sortir, accompagnée de sa femme de chambre; les chiens avaient aboyé, elle s'était fait reconnaître, et ils s'étaient tus. Une voiture l'attendait à la grille, elle y était montée, tandis que sa femme de chambre assurait sa fuite en retournant seule à la maison, avec l'ordre do veiller à ce que pei'sonne n'entrât dans un appartement vide. Après avoir annoncé à tout le monde que sa maîtresse avait la migraine, cette suivante dévouée, sous prétexte d'emplettes à faire et de messages à porter, s'était rendue à Épernay, où sans doute elle avait pris le train pour rejoindre en hâte la fugitive. Je ne crois pas que Sidonie fût arrivée à des conclusions aussi nettes que les miennes; mais sa ligure exprimait l'angoisse.
El le me quitta pour aller s'informer une fois encore si Matliilde était de retour. Elle reparut au bout de cinq minutes et me dit :
a Je n'y pouvais plus tenir, j'ai essayé d'entrer dans un appartement où je suis sûre qu'il n'y a personne ; il est fermé et j'ai frappé en vain. Mais un domestique a ramassé tantôt sur la terrasse cette clé, que sans doute Matliilde avait laissée tomber en s'en allant; je suis presque certaine que c'est celle de la porte de maman. Venez avec moi, montons, »
En passant devant l'office, nous entendîmes des éclats de voix; les domestiques, dont la disparition de Mathilde avait échauffé l'imagination, formaient, eux aussi, leurs conjectures et se livi'aient à de bruyants débats, cherchant, chacun â sa manière, à
dégager la philosophie cachée de cet incident. Sidonie respirait court et s'arrêta plus d*une fois en montant l'escalier. Quand nous fûmes enfin où nous voulions aller, elle était si émue qu'elle ne réussit pas à introduire la clé dans la serrure; je lui vins en aide, et la porte s'ouvrit.
J'avais pénétré la veille dans une chambre en confusion, où des effets de toilette traînaient sur les meubles et sur le parquet. Celle-ci avait un bien autre air : tout y était à sa place et dans un ordre parfait; mais je la trouvais effroyablement vide. Les murs, les rideaux, les glaces, les tables, les guéridons ornés de mille fanfioles, deux tableaux de sainteté et un grand crucifix d'argent, tout semblait dire : « Elle « est partie et ne reviendra jamais ! »
Sidonie, en entrant, avait mis ses mains sur ses yeux; cette catastrophe, qui la remplissait d'épouvante, lui paraissait certaine; mais elle ne voulait pas la voir. Elle reprit courage, redressa la tête, et dit à demi-voix :
«c Maman, où êtes-vous? »
L'appartement se composait d'une chambre à coucher, d'un petit salon, d'un oratoire et d'une salle de bains. Elle en fit le tour. Quand elle revint, elle avait les lèvres blanches, et ses jambes flageolaient. Elle se laissa tomber dans un fauteuil. Dès qu'elle fut plus calme et se sentit en état de parler :
(( Elle n'a pas couché ici, dit-elle en me montrant un lit qui n'était pas défait. Elle a dû partir au milieu de la nuit, et ces empreintes de pas.... Oui, elle est sortie par la petite grille. Ce n'est que trop certain, et pourtant est-ce possible?... A la vérité, depuis quelque temps je la trouvais très différente
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LE SECHKT DU PUÊCEPTEun. I!)l
d'elle-même. Elle avait pour Niquette et moi ( attentions qu'elle n'avait jamais eues. Était-ce une, feinte? voulait-elle endormir les soupçons"? ou pensait-elle, en s'aequittant de ses devoirs de mè racheter d'avance sa faute? Elle est très dévote, et je n'ai jamais rien compris au cœur des dévots. Mais ce qui m'avait le plus étonnée, c'est qu'hier soir, vers dix heures et demie, contrairement à toutes ses habitudes, elle est entrée chez moi pour me souhaiter une bonne nuit. J'étais occupée à examiner une tache qu'un mattre d'hôtel maladroit avait faite à ma robe : « Il faut attendre jusqu'à demain, me dit-elle ; on ne « voit les taches que de jour. Du reste, c'est une robe « à soigner, elle te va à merveille, si ce n'est qu'elle ■ « tombe un peu trop par derrière ; c'est un petit défaut « que ta femme dechambre, qui n'est point sotte, cor- 8 rigerd, facilement. » Elle entra à ce sujet dans de longues explications. « Vous lui direz, répondis-je, comment elle doit s'y prendre. — Ohl tu sauras a bien le lui expliquer toi-même. » Puis elle s'approcha de la fenêtre et murmura : « Quel vent! « c'est un beau temps pour les voleurs. — Oui », lui repartis-je, « ils pourraient aller et venir sans qu'on « les entendit. » Elle nie regarda d'un air singulier en me disant : a Tu crois?,.. Mais je m'oublie, je a t'empêche de te coucher. Adieu, bonne nuit, ma « fille. B Je la reconduisis jusqu'à la porte, et comme je me baissais pour ramasser une épingle à cheveux, il me sembla qu'elle se penchait sur moi et effleurait des lèvres mon uhigiio». Je me relevai vivement, elle avait disparu.... Mais à propos de robes, qu'a-t-elle fait des siennes? Avec ses goûts de luxe et d'élégance, je la crois incapable d'être partie sans bagage. »
Elle entra dans une grande alcôve garnie d'armoires, et les ouvrit Tune après l'autre ; la plupart étaient vides.
« Ah ! j'y suis, reprit-elle. Il y a quelques jours, elle a fait partir pour Paris trois énormes malles, et elle me dit qu'elle renvoyait une partie du trousseau de Niquette, qui ne pouvait convenir. Ce qu'il y avait dans ces malles, c'était son linge et ses robes.... C'est donc à Paris qu'elle est allée. Sans doute elle avait demandé à mon père l'autorisation d'y passer quelques jours, il aura refusé, elle se sera piquée au jeu. »
Et elle ajouta avec une expression de soulagement :
« Ne nous noircissons pas l'esprit; tout cela n'est peut-être qu'une escapade d'écolier, et nous la verrons revenir avant peu. »
Elle reconnut à mon air que je n'en croyais rien.
« Vous pensez donc que c'est plus grave! Mon Dieu! nous nous sommes souvent aperçues, ma sœur et moi, que mon père et ma mère étaient très froids l'un pour l'autre. Il est la droiture, la bonté même ; elle est très personnelle, mais elle est faite d'une argile plus fine, elle a des besoins de cœur et d'imagination qu'il ne comprenait pas.... On peut ne pas s'aimer, mais à quoi donc a-t-elle pensé? partir de nuit! se sauver par une petite grille! Ah! monsieur Tristan, s'est-il rien passé en votre présence qui puisse expliquer cet inconcevable départ? »
Je n'eus garde de lui révéler tout ce que je savais; elle avait encore des illusions, je me faisais une conscience de les lui ôter. Je me contentai de lui apprendre que son père, moi présent, avait reproché
î SECRET DU PHÊCEPTEUH.
vertement à sa mère d'être revenue trop tard de la chasse, qu'elle avait mal pris cette réprimande, qu'on s't'lait échauffé rie part et d'autre. Je ne lui parlai point de certain papier que j'avais retirp, des cendres d'une cheminée et où j'avais lu ces deux mois : A demain!
Elle s écriait sans cesse :
» Eh ouil il l'a souvent blessée, et quelquefois sans le savoir et sans le vouloir. Mais enfin on ne se sauve pas de nuit par une petite grille I Vous verrez qu'elle ne tardera pas à se repentir, qu'elle reviendra plus tôt que vous ne le pensez, n
Cette fuite clandestine indignait sa fierté, et cette petite grille lui pesait sur le cœur. Passe encore de sortir au grand jour et par la grande portel Une heure durant, nous redimes les mêmes choses, l'entretien tournait toujours dans le même cercle, elle ne se lassait pas de repasser tristement par les mêmes chemins. Nous discutions encore quand la cloche du dîner sonna; qu'on soit dans le deuil ou dans la joie, elle sonne toujoure. Sidonie se leva en me disant :
« Je n'ai que le temps d'aller me coiffer. »
Et comme je paraissais surpris qu'elle pensât à ce détail dans un pareil moment :
« C'est surtout dans les jours comme ceux-ci, me dit-elle, qu'il faut être fidèle à ses habitudes; elles seules, dans les grandes crises, nous rattachent à la vie. B
Ce fut pour moi seul qu'elle se coiffa; car à. peine,. étions-nous descendus, on nous remit une dépêche par laquelle M. Brogues, retenu par ses affaires plus longtemps que de coutume, nous priait de nous mettre t table sans lui. Nous dinétmes, elle ei moi,
comme nous avions déjeuné, seul à seule et face à face. On aurait pu nous prendre pour deux jeunes époux, dont la lune de miel est entrée dans son dernier quartier et qui ont remplacé l'amour par un sentiment beaucoup moins vif, mais plus solide et plus durable. Nous avions une sincère amitié Tun pour l'autre, et ces heures d'angoisse pendant lesquelles nous ne nous étions pas quittés, ces émotions pénibles ressenties en commun, nous avaient encore rapprochés. Mais nous étions tenus de nous surveiller beaucoup et de ne pas dire un mot du seul sujet qui nous intéressât. Le domestique qui nous servait, ne doutant plus qu'il ne se fût passé quelque événement extraordinaire, était tout oreilles; sa présence nous contraignait à ne parler que de choses indifférentes.
Nous étions sortis de table depuis près de trois quarts d'heure lorsqu'une voiture s'arrêta devant le perron.
«c C'est mon père », me dit Sidonie en tressaillant.
C'était bien lui, et quelques minutes plus tard nous le vîmes entrer au salon, lair plus jovial que jamais et tenant à la main un panier couvert.
a Eh bien, nous dit-il, où est ma femme?
— Nous n'avons pas vu ma mère de la journée, lui répondit sa fille, qui se proposait de le préparer par degrés à la terrible nouvelle.
— Elle a donc aujourd'hui encore une de ses éternelles migraines? C'est fâcheux, je voulais lui faire une surprise. »
Il ouvrit son panier et en tira un petit carlin, dont il nous fit admirer le masque noir, le poil fauve et ras, le museèiu écrasé, la queue tortillée en spirale.
LE SBCKET D(J PRÉCEPTEUR. 195
Thérèse Mage s'êtant accusée de mensonge et de calomnie, il regrettait vivement d'avoir fait une scène et d'iniques reproches à sa femme. Il s'était dit : « Elle paraît s'amender; elle s'est occupée de marier Monique, et depuis que ce mariage est décidé, elle n'est plus ni indifférente, ni maussade, elle s'acquitte gaiement de ses devoirs et elle ressemble à une bonne mère de famille. Je lui ai fait tort, je lui dois une réparation. Le 5 décembre, je donnerai une fête qui sera pour elle, longtemps d'avance, une distraction agréable. En attendant, je lui donnerai un carlin. Elle en avait un qu'elle aimait beaucoup et qu'elle a perdu. Elle aimera l'autre, et par la même occasion elle apprendra peut-être à m'aimer un peu. » Cet homme droit, bon et généreux avait, hors des affaires, une candeur d'âme, une simplicité d'esprit un peu rustiques, et il avait, pour son malheur, épousé une femme fort compliquée. Sa conduite était réglée, la plupart du temps, par ces deux principes que toute faute mérite châtiment, que tout acte de vertu mérite récompense. Quand on applique un code primitif et des lois par trop simples au gouvernement d'un pays civilisé, de mœurs très raffinées, on s'expose à de grandes déceptions.
Que dites-vous de mon carlin? reprit-il en le posant sur une table et essayant de le faire asseoir sur son derrière. Sidonie, ta mère sera-t-elle contente?.. Mais qu'avez-vous donc tous les deux? Vous me paraissez aussi gais que des plumets de corbillard ou qu'une mauvaise nouvelle, s
Avant que nous eussions le temps de lui répondre, son valet de chambre lui apporta une lettre, qui l'attendait depuis une heure. M. Brogues le pria d'em-
mener le chien, lui recommanda d*en avoir grand soin, et se mit en devoir d'ouvrir la lettre. Il était presbyte et se servait de verres convexes pour lire et pour écrire. Il prit son monocle, le planta devant son œil droit.
a Ma parole I sécria-t-il, voilà une écriture qui ressemble étonnamment à celle de ma femme. On pourrait s'y tromper.
— Mon père, fit Sidonie, permettez-moi....
— Un instant! interrompit-il. Lisons d'abord. »
Il lut, et quand il eut fini, se renversant dans son fauteuil :
fic Oh! ma fête sur la glace!... oh! mon carlin!... Je suis vraiment le dernier des imbéciles. »
Et à ces mots il partit d'un éclat de rire strident, prolongé, qui n'avait rien de jovial.
«Vous êtes curieux, monsieur Tristan, de savoir pourquoi je ris? Tenez, lisez. »
Il me tendit la lettre, que sans doute Mathilde avait jetée à la boîte avant de partir pour son voyage. Elle était ainsi conçue :
« Vous m'avez fait par-devant témoin un affront que je ne puis vous pardonner; la vie commune me serait désormais insupportable. Je m'en vais, et vous ne me reverrez plus. La résolution que je prends, si grave qu'elle soit, ne peut nuire à l'avenir de mes filles; l'une est mariée, l'autre est décidée à ne se marier jamais. Je ne vous demande pas pardon de la surprise pénible que mon départ peut vous causer; vous serez bientôt consolé; il y a longtemps que vous ne m'aimez plus. »
Je lui rendis le papier, qu'il passa à Sidonie, en lui disant :
LE SECRET DU PriÉCEPTEL'It. l97
« Lis à tQn tour; je suis bien aise que tu saches quelle sorte de femme est ta mère. «
Elle lut sans faire ni réflexions ni commentaire, elle poussa seulement, à quelques secondes d'intervalle, trois exclamations, trois oh! sur un ton fort différent. La première exprimait un profond chagrin : a C'était donc vrai! il n'y a plus à eu douter! » La seconde était un cri d'indignation : b Est-il possible qu'une femme quitte ainsi sa maison et ses enfants! b Le troisième ohl n'avait rien de tragique, et sûrement je ne me trompe pas en pensant qu'il voulait dira : a II y a ici une place vide, qui me revient de droit, et désormais j'aurai une maison à gouverner, sans avoir besoin de me marier; c'est la seule consolation qui puisse adoucir mon chagrin, n
a C'est un affreux malheur s, dit-elle, en refermant la lettre.
Je ne l'avais jamais vue pleurer, je découvris qu'elle pleurait comme personne ne pleure. De grosses larmes coulaient quatre k quatre le long de ses joues, sans que l'expression de son visage en fût altérée, sans qu'un seul de ses traits se déformât. Elle essuya ses yeux, et se jetant au cou de son père :
a Vous ne serez pas seul ; je suis là. b
Puis, s'étant rendue maîtresse de son émotion :
a Que dois-je dire aux domestiques? lui demandat elle.
— La vérité; dis-leur que ta mère est unedrôlesse.
— Ah ! monsieur, fis-je d'un ton de reproche.
— Elle avait un jour exprimé en ma présence, poursuivit-elle, le désir de se retirer quelque temps dans une maison religieuse après le mariage de Niquette. Je leur dirai que vous l'y aviez autorisée, que la voi-
ture du couvent est venue la chercher, que vous aviez oublié de nous en prévenir.
— Et tu te figures qu'ils t'en croiront!
— J'exigerai qu'ils aient l'air de me croire et qu'en répondant à ceux qui les questionneront, ils répètent exactement ce que je vais leur dire.
— Et tu t'imagines qu'Épernay les en croira I
— Que nous importe ce que penseront les gens d'Épernay? L'essentiel est qu'eux aussi, ils aient l'air de nous croire. Nous échapperons ainsi à de grands ennuis et aux humiliantes condoléances des fausses pitiés.
— Va, ma chérie, va, ma sagesse et mon trésor, lui répondit-il en l'embrassant à son tour, et fais ce qu'il te plaira. Cette maison t'appartient, tu en es la souveraine et la maîtresse. »
Elle ne m'avait jamais paru si admirablement belle. Le feu sombre que jetaient ses grands yeux bleus aux longs cils contrastait avec la blancheur mate de ses joues. Lorsqu'elle traversa le salon, fière et calme, redressant sa noble taille, on eût dit une jeune reine qui sent, pour la première fois, sur sa tête le poids d'une couronne et qui la trouve légère.
Dès qu'elle fut sortie, M. Brogues m'interrogea; je lui racontai tout ce que je savais. Ses yeux étaient secs, mais aussi rouges que s'il avait pleuré, et son visage boursouflé, sa respiration embarrassée, son teint cramoisi m'inquiétaient. Il avait le cou très court, un tempérament apoplectique; je craignais un accident. Ce fut son génie oratoire qui le sauva. Le père de Tristram Shandy se consola de la mort de son fils aîné en composant l'oraison funèbre de ce jeune homme, en dissertant sur la vanité des projets, des
^^iîpér
LE SECRET Dt; PllÉCEPTEUB. 11)9
ipérances humaines. M. Broguea échappa peut-être h une congestion cérébrale en prononçant un long et véhément réquisitoire contre !a femme dont il s'était flatté pendant quelques jours de regagner raffection.
B Quelles obligations ne m'avait-elle pasi me dit-il. Elle me devait tout, la liberté, la richesse, le bonheur. Elle languissait dans un cachot : j'aurais dû l'y laisser mourir de faim et de froid, de misère et de désespoir. Que voulez-vous! J'eus pitié d'elle et, je l'avoue, je l'avais prise en goût. Dans les premiers temps, elle ne savait comment ra'exprimer sa reconnaissance, elle m'eût léché les pieds. A l'amour a succédé bien vitei'inditrérence.etàrindili'érence la trahison. Quand j'eus découvert au fond d'un tiroir une liasse de jolis billets qui prouvaient que si elle ne s'était pas encore donnée, elle allait se donner, quelle a été ma conduite? Je l'ai ramenée ici, ce fut son seul châtiment, et dès que ma colère fut tombée, je voulus être clément, généreux jusqu'à la niaiserie. Elle avait hérité de sa tante; je la laissais traiter ses petites alfaires avec son banquier sans jamais lui l'aire une question, sans lui demander compte d'une seule de ses dépenses. Pouvait-elle se plaindre de mes procédés"? Je lui avais acheté une ferme, une chasse. Et vous savez de quel retour elle me payait. Toujours hautaine, silencieuse, avec des airs de victime, on eût dit vraiment que c'était elle qui avait quelque chose à me pardonner. Cette femme, voyez-vous, n'est qu'orgueil et sécheresse. Elle pensait m'avoir fait grand honneur en se résignant à porter mon nom; elle me considérait comme un être d'espèce inférieure, et je devais m'estimer heureux qu'elle voulût bien me supporter,. ., Et dire qu'un soir, ici même, il y a trois mois,
ïï
LE SECRET DU PllÉi:l
j'ai posé mes lèvres sur son front et que je n'ai senti le froid du serpent t »
II alla s'appuyer à la clieminée, et, la main dans son -1 gilet :
« N'allez pas vous imaginer, continua-t-i!, que ce^ soit celte scène que je lui ai faite devant vous qui l'ait v déterminée à partir. Elle minutait depuis longtemps | son projet; mais, par égards pour saint Rémi, elle a différé son départ jusqu'après le mariage de sa fille. J Je n'ai garde de la calomnier; elle a ses scrupules, elle a sa conscience, singulière conscience en véritél i Elle était en compte avec le grand saint, et les écritures étaient en règle. Elle lui disait : « Je t'ai fait tel « sacrifice, tu le passeras à mon crédit ; tu m'as accordé a telle grâce, je la porte à mon débit ». Ce sont de drôles de gens que les saints; à la fois austères et | indulgents, il y a manière de les prendre; ils ne sont i point insensibles aux caresses, aux cajoleries, ils sa i laissent séduire, suborner. Elle a toujours préféré ' celui-là; pouvait-il rien lui refuser? s Pour te faire a plaisir, lui a-t-elle dit, je marierai ma fille; mais mon mari m'a insultée et je ne puis digérer cet « affront. — Va, ma chère, a-l-il répondu, tu peuK ï partir en sûreté de conscience, d'autant plus que ce « gros homme ne croit pas en moi et que je n'ai point « à me gêner avec lui.» Mais s'entendront-ils jusqu'au bout? Lui sera-t-il toujours secourable? Puisse son amant être un dissipateur, qui la mangera jusqu'aux oal C'est le sort que je lui souliaite. »
Je crus devoir lui représenter qu'après tout il ignorait encore dans quel dessein sa femme l'avait quitté. Était-il prouvé qu'elle fût allée rejoindre un amant? Il se posa de trois quarts et me dit : a Me prenez-
L Ëtait-il p ^^^lsep<
VOUS pour un niais, mon cher Maximin"? Faites-moi l'amitié de croire que je la connais; ne suis-je pas payé pour cela? Cette femme orgueilleuse et superbe n'a pas tie cœur, mais elle a une chair et des sens. Savez-vous quel est mon crime? J'ai vingt-cinq ans de plus qu'elle; ôtez-ies-moi, elle serait encore à Mon-Désir. Et quand je vous dis que je souhaite que son amant soit un dissipateur, je le connais, cet amant. Elle est insaisissable, on n'est jamais sur de rien avec elle; mais je parierais ma tète à couper qu'un an avant votre arrivée, elle avait eu un commencement d'intrigue avec un grand jeune homme des environs, qui avait épousé une vieille douairière. Nous eûmes, Mme Brogues et moi, une petite altercation à ce sujet; elle m'enjOla, elle me prouva qu'il faisait jour la nuit. Ce gentillàtre a, depuis, perdu sa femme, et il a quitté la Champagne pour aller vivre dans je ne sais quel caslel de la Gironde, qu'elle lui avait laissé en héritage. C'est là que Mme Brogues, née de Gisvres, sera dès demain, et c'est lui qui possédera cette angélique créature. Entre eux deux et en réunissant toutes leurs ressources, ils ne seront jamais que des riches malaisés. Un jour peut-être, penserat-elle avec quelque regret à ces maisons où l'on ne manque de rien, où l'on ne se refuse rien ; un jour peut-être, viendra-t-elle en mendiante frapper à une porte qui, je vous le jure, ne s'ouvrira pas. Elle aura beau dire : « C'est moi! » Ces murs lui répondront : (c Nous ne te connaissons point n. Mais ne pensez pas que je me propose de lui intenter une action en divorce; c'est un plaisir que je me garderai de lui feire. Je ne croirai jamais qu'un honnête homme soit atteint dans son honneur parce qu'une femme désho-
norée porte son nom ou le traîne dans la boue : ce sont des préjugés d'un autre âge. Quant à courir après elle, plutôt mourir! »
Et froissant dans sa main la lettre qui était restée sur une table :
« Que béni soit à jamais ce joli papier moiré! s'écria-t-il. C'est le bonheur, c'est la délivrance qu'il m'apporte. J'ai vécu depuis six ans dans de perpétuelles inquiétudes. J'avais parfois des soupçons, après quoi je me rassurais, j'essayais de me persuader qu'avec le temps elle serait moins frivole, moins ingrate, qu'elle s'attacherait à ses devoirs, qu'elle deviendrait un jour une bonne femme, une bonne mère, et puis survenait un incident qui me replongeait dans de nouvelles perplexités. Ces vicissitudes presque journalières de doutes cruels et de confiance renaissante auraient fini par prendre sur ma santé. Oui, bénie soit cette lettre ! bénie soit à jamais la nuit où cette femme est partie! Elle n'empoisonne plus l'air que je respire. Qu'elle reste à jamais où elle est! Je l'ai arrachée de mon cœur, je l'arracherai de ma mémoire. Elle n'existe plus, elle n'est plus rien pour moi. Qu'on ne me parle plus d'elle! t>
A mesure qu'il avançait dans son discours, j'avais observé avec plaisir que ses mouvements devenaient plus aisés, sa respiration plus libre, qu'il reprenait sa physionomie ordinaire,, et je le quittai tout à fait rassuré.
En traversant le vestibule, je fis une remarque et une réflexion.
Il était éclairé par une lampe électrique que Mme Brogues avait fait entourer d'une gaze rose, pour en amortir l'éclat; elle n'aimait pas les clartés
trop vives, le mystère des demi-jours lui plaisait. Sidonie, qui n'avait pas les mêmes goûts, s'était plainte plus d'une fois que ce vestibule était trop sombre. Je constatai que, sans perdre une minute, elle venait de faire enlever la gaze rose, et que la lampe projetait une lumière crue sur l'escalier. C'était le premier acte d'un nouveau règne.
Avant de me mettre au lit, je tirai de la malle où il se trouvait enfermé un portrait que j'avais volé sans honte et sans scrupule. Je le contemplai longtemps.
« Tu n'es pas dévote comme ta mère, pensais-je; tu n'as pas besoin de le dire, cela se lit sur ton visage.... Mais je donnerais beaucoup pour savoir si, le cas échéant, tu serais capable, toi aussi, de t'enfuir par une petite grille. »
hi r|MiiUii la Champagne vers le milieu d'octobre, iiltr(*n niUi HUUmUi m'eut lait prendre le double enga- M^miint (1(5 lui /écrire une fois chaque semaine et de rMt/HjriMtr, au prornier printemps, passer un grand uutin ti Mon-DiiMir. J'avais dû lui promettre aussi fjuVn ili^lmn|uant h Paris, toute airaire cessante, ma NMiiln (KWMipation nerait do me choisir un logement iivni'. Huin ni, autant (|uo possible, dans le voisinage d'uit Jnnlin public, (Hant prouvé qu'un homme qui pcMulant doux aim a respiré beaucoup d'ozone ne saumit M'on privor tout h fait sans tomber malade.
Il ni'ou {'{\\\Ui pou do me conformer à ses prescripllnhN. Il mo Homhltùt dorénavant qu'être gouverné de \\V\'n ou d(* loin par uno fommo est un élément essen- Uol du bonhour» ot pour confesser mes faiblesses, si JVpi>uiv«i quobnu> plaisir on revoyant Paris, que je u*uv«ij* pan habité dopuis longtemps, c'est que Paris Oî*t do toutOH los capitales do TKurope celle qui resitond^lo lo plu» À uno do ivs jolies femmes dont lu figure uou^ist^Muit moins omvro que la douceur de vivre avec olUvH. Au ivsto, il no tenait quW moi de me loger à
LE SECRET DU l'RÉCEPTEUil. 205
ma guise. M. Brogues s'était montré libéral jusqu'à l'excès, il m'avait forcé la main, et j'arrivais avec douze mille francs dans ma poche. C'en était assez pour pouvoir attendre et pour avoir droit à un' peu d'ozone. Je trouvai à un cinquième étage de la rue de Médicis un appartement de quatre pièces, oii nous étions à l'aise, mes livres et moi. Mes fenêtres et mon balcon donnaient sur le jardin du Luxembourg, que j'ai toujours aimé; mais les imaginations malades ne guérissent pas en un jour, et à de certaines heures il m'aurait plu davantage si j'avais pu remplacer ses arbres et ses statues par des ceps et des échalas.
Pendant deux mois je me condamnai à une étroite réclusion et je travaillai avec acharnement. Javais achevé le premier volume de mon gros livre; il ne me restait plus qu'à le revoir, à le mettre au net, c'est dire qu'il me restait beaucoup à faire. Je travaillais le jour, je travaillais la nuit. Quand je crus pouvoir déclarer, comme l'Éternel, que mon ouvrage était fini et que j'en étais content, je m'échappai de ma prison, je fls sans plaisir de nombreuses visites, pour renouer d'anciennes relations, pour me rappeler au souvenir des gens qui pouvaient m'êlre utiles. Mes anciens maîtres me reçurent avec plus de pol tesse que d'empressement. L'Université est une maîtresse jalouse, qui ne pardonne pas les infidélités. J'en avais usé trop cavalièrement avec elle, et elle me fit senQr qu'elle n'aimait pas les précepteurs, que, si ce métier m'agréait, j'étais libre de le faire jusqu'i ma mort. Mais je trouvai ailleurs plus de secours, Un éminent helléniste, M. Linois, membre de l'Académie des in.'icriptions, m'accueillit paternellement. Depuis longtemps il me voulait du bien. On n'écrit
r306 LE SECRET DU PRÉCEPTECn. ^H
pas une histoire de la philosophie arabe sans s'occu* ^Ê per beaucoup d'Aristote, et M. Linols connaiss&it ^H son Aristote comme personne. Je l'avais souvent ^ consulté, et soti obligeance n'avait jamais été en déiaut. Il s'intéressait vivement à mon travail; il aimait, disait-il, les choses bien faites, et il rangeait
Ima thèse de docteur au nombre des choses très bien J Eûtes. Cet helléniste n'était pas seulement un savaniJ distingué, d'une complaisance k toute épreuve; ill avait le cœur chaud et les bras longs. Il se remua, ill s'intrigua, et un matin il gravît mes cinq étages pour I me dire : 1
« LaEbire est dans le sac. Vous n'aurez que la I peine de porter votre copie à l'Imprimerie nationale; 1 votre livre paraîtra dans les meilleures conditions, ]
»et vous deviendrez un grand homme sans débourser , un sou. »
Ce matin même, j'avais reçu de Mon-Désir deux . lièvres et deux faisans dans une bourriche, accom- i pagnée d'un caisson contenant douze bouteilles de i vin de Champagne, non de l'excellent vin que M. Drogues fabriquait pour le commerce, mais de celui qu'il appelait le jus naturel de ses vignes, vrai nectar qu'il réservait pour son usage particulier. J'invitai à dîner cinq ou six de mes anciens camarades d'école, et nous pendîmes la crémaillère. Ils étaient tous caséa, ils semblaient satisfaits de leur sort et de leurs per- ' spec tive s d'avenir ; ils ne laissèrent pas de trouver, ce soir-là, que le métier de précepteur de jeunes filles, dont ils n'avaient jamais ouï parler jusqu'alors, avait du bon. Ils firent fête à l'incomparable vin du pro- ; priètaire, et quand nous nous séparâmes, l'aube blan> ■ chissait déjà la façade du palais du Luxembourff.
LE SECRET DU PRÉCEPTEmi. 507
Deux heures auparavant, il avait été décidé que tout être pensant avait un secret, que chacun de nous dirait Je sien, et chacvin raconta une histoive plus ou moins édiflante. Quand vint mon tour, je déclarai que je n'avais jamais eu, que je n'aurais jamais de secret, que j'étais né pour garder à titre de dépOt celui des autres. On eut beau me presser de questions, me larder d'épigrammes, me mettre à la torture, on ne put m'arracher un mot. Je n'ai pas ie vin bavard.
Monique ne m'avait pas écrit une seule fois, Sidonie an contraire m'écrivait chaque semaine à jour fixe; les besoins de l'esprit sont permanents, la vie du cœur est un va-et-vient perpétuel. Les lettres de la jeune souveraine de Mon-Désir étaient fort affectueuses et souvent fort intéressantes, mais je les trouvais parfois un peu longues. Il y avait toujours quelque question d'histoire littéraire, d'économie domestique, ou de morale transcendante qui lui paraissait l'alFaire la plus essentielle du monde; elle en discourait copieusement, et je devais répondre point par point. En revanche, elle s'étendait peu sur d'autres sujets dont j'étais plus curieux, et quand elle m'avait dit : « Niquetle se porte bien et vous envoie ses meilleures amitiés », c'était tout.
a Et cette Niquette, demandera-t-on, y pensiezvous souvent? s J'y pensais continuellement; quelles que fussent mes occupations, elle se jetait à la traverse. Toutefois il me semblait à de certains moments que son obsédante image commençait à s'effacer, qu'il y avait un immense espafce entre nous; cette petite fille, devenue la femme de M. Monfrin, ne m'apparaissait plus que dans un lointain obscur, toute
petite et un peu vague, et je me flattais d'être en \ de guérison. Mais à d'autres heures elle était tout près de moi, elle me regardait les yeux dans les yeux, je sentais son souffle effleurer mon front penché sur un livre, et elle me disait : « Quand on m'aime, c'est pour toujours ».
i Et les chères, les précieuses reliques que vous aviez rapportées d'une chambre en désordre, qu'en faisiez-vous? » Un jour que M. Linois était venu me voir, ayant fouillé vainement dans mes paperasses pour y retrouver une note que je désirais lui montrer, je me souvins qu'elle était restée dans une de mes malles. Je passai dans une petite pièce de décharge, où il me suivit. Tout en causant avec lui, agenouillé devant ma malle, j'en soulevai le couvercle, et le premier objet qui s'offrit à sa vue comme à la mienne fui une petite mule, bordée de duvet de cygne, que je croyais à tort avoir enfouie sous un tas de papiers et de chilTons. Les hellénistes sont de tous les savants ceux qui aiment le plus à rire.
« Elle est miraculeusement petite, me dit-il d'un ton gouailleur. C'est vraiment la pantouHe de Cendrillon. s
Je me sentais rougir jusqu'au blanc des yeux; je lui expliquai, en baissant la tête, qu'un jour, en voyage, il y avait cinq ou six ans de cela, j'avais ramassé cette chaussure microscopique dans une chambre d'hûtel où quelque charmante inconnue l'avait sans doute oubliée, et que je la conservais comme une curiosité. Il aurait dû m'en croire, mais non seulement les hellénistes sont malins, ils croient difdcilement.
<i Vous allez faire le tour de Paris, reprit-il, celte
^g LE SECRET DU l>RECE?TEni. 209
■"pantoufle à la main, jusqu'à ce que vous ayez retrouvé le pied mignon capable de la chausser?
— Qu'Avicenne et Averroès, lui repartis-je, soient servis les premiers I J'attends pour me mettre à la poursuite de mon inconnue que mon gros livre ait paru, ,, .
— A la bonne heure ! s'écria-t-il. Je constate avec plaisir que les philosophes ne sont jamais qu'à demi fous. »
Peut-être avait-il raison. Ilélas! c'est assez d'une demi-folie pour faire le malheur d'un philosophe.
Le 1" avril 1889, Sidonie m'écrivit pour me rappeler ma promesse et ra'annoncer que j'étais attendu à Mon-Désir, que ma chambre était prête. Je m'empressai do la remercier et de lui exprimer mon chagrin de ne pouvoir me rendre à sa gracieuse invitation. J'alléguai des affaires pressantes qui nie retenaient à Paris, mon livre, dont l'impression était commencée, et toutes les raisons que peut donner un homme qui les dit toutes, hormis la vraie. Dans le fait, je n'avais, pour le moment, d'autre occupation que de corriger mes épreuves, et rien ne m'empêchait de les corriger en Champagne.
Trois jours plus tard, je reçus un billet qui n'était pas de la même main, et qui disait ceci :
« Qu'est-ce donc qu'un bon chien qui ne vient pas quand on l'appelle? Vous êtes la seule personne h qui je peux tout dire, et j'ai des confidences à voua faire. J'entends vous montrer mon aimable intérieur et vous expliquer que mes ennuis domestiques ne dépassent pas ce que ma philosophie naturelle peut supporter, et vous savez que je n'en aurai jamais d'autre, la vûtre n'étant pas h. l'usage de mon
I 3t0 LE bECKH'l' UL l'IlËLEl'TEUll. ^1
faible cerveau. Sidonie prie et demande; si forte qu'elle soit en malice de méthodes, ce n'est pas la boone. Moi, je veus el je commande. Arrivez bien vite; j'ai besoin de vous voir et de me disputer avec I. vous. I
' Je passai tout un après-nûd) â arpenter le jardin
do Luxembourg et l'avenue de l'Observatoire, allant et revenant cent l'ois de la statue de Clémence isaure à la fontaine de Garpeaux, et plus le bon chien reliéchissait, plus il se con&rmait dans la résolution de rester où il était. Je commençais à me rétablir, à guérir : les convalescents doivent se garder des rechutes, qui souvent sont mortelles. J'écrivis le soir à Monique, et je lui signiûai, dans un style net et incisif, que j'étais dans l'impossibilité absolue de ^ittef Paris. Je sorlis pour porter ma lettre h la L ^otte ; au moment de l'y mettre, je la remis dans ma 1 poche, et le lendemain matin j'étais en route pour Épemay. De station en station, je chantais la palinodie. Je me disais qu'il faut être bien lâche pour fuir les vains périls, pour se forger des craintes imaginaires, que sûrement Monique avait beaucoup changé depuis son mariage, qu'elle n'était plus telle que je j'avais laissée, telle que je la voyais, que le fantôme adoré s'était évanoui, que je serais tout surpris, en me retrouvant auprès d'elle, d'avoir été fou ou à demifou, que mon amour se convertirait en une tranquille amitié, que je reviendrais de là-bas sain et gaillard. Quand on veut savoir les vraies raisons qui font agir un homme, il faut les chercher très près de la nature. La vérité est que j'avais besoin de revoir son visage, d'entendre de nouveau le son de sa voix, comme un homme qui a falra a besoin de manger, comme celui
DU PRÉCEPTEUil. 2tl
qui a soif a besoin de boire.... J'avais donc oublié le vieux poète qui mourait de soif auprès d'une fontaine 1
J'avais envoyé une dépêche; je trouvai à la gare d'Épernay Sidonie et ie même breali qui jadis nous avait transportés h Bussigny.
tt Je suis un peu jalouse, me dit-elle; Niquette a décidément plus d'empire sur vous que moi.
— Vous vous trompezl Je n'attendais pour partir qu'une seconde lettre, et si vous étiez revenue à la charge, vous auriez, comme elle, fait violence à ma sagesse.
— Quoi qu'il en soit, nous vous tenons, nous ne vous tacherons pas de sitôt. Mais je vous préviens qu'aujourd'hui je vous garde tout entier pour moi; vous ne verrez ma sœur que demain, n
Contrairement à ses habitudes, M. Broguos était resté le matin à Mon-Désir pour me recevoir. Je ne lui avais jamais trouvé le teint si frais, si reposé. Il n'avait plus personne à surveiller; sa femme, en l'abandonnant, l'avait délivré de soucis, de soins, d'inquiétudes continuelles et d'un rongement d'esprit, qui b. la longue, comme il le disait, aurait fini peutêtre par altérer sa santé. Quoiqu'il vint d'entrer dans sa soixante-troisième année, il me parut rajeuni. Il me vanta lui-même les agréments de sa nouvelle situation et les rares qualités de sa fille. 11 me dit qu'elle était une incomparable maîtresse de maison, qu'elle avait la main à la fois ferme et douce, qu'elle pensait à tout et trouvait du temps pour tout, qu'il s'était déchargé sur elle de toute sa comptabilité de ménage, que depuis « son heureux accident a, comme il l'appelait, il était servi au doigt et à l'œil, qu'il n'avait plus besoin de gronder, et il en prit occasion
r212 LE 3ECIIET DU l'KÉCEPTEUlt. ^H
pour se fOIiciterde la salutaire influence qu'un pi"^^! cepteur d'élile avait exercée sur ses fllles. Je 1^^| I répondis qu'il me faisait trop d'honneur. ^H
Permettez, me dit-il : vous avez réussi à régler, à affermir, à perfectionner ces raisons de femmes, et c'est la raison des femmes qui fait le bonheur des familles, et voiià pourquoi â Beauregard comme k
Mon-Désir tout marche k merveille, s ^M
r Quand il nous eut quittés après le déjeuner pomcX
^^K aller à ses affaires, Sidonie me demanda si je la troa^^l ^^K vais changée. H
^^P n Que vous dirai-je? lui repartis-je. Je crois décou-^B , vrir en vous une nuance de majesté de plus. Oo
reconnaît tout de suite, en vous voyant, une personne appelée à conduire un gros ménage et constituée en dignité. » ■ Mon compliment lui fut agréable, il ne lui déplai'»^ sait point d'être majestueuse. ^M
€ Je crois qu'en effet, me dit-elle, je m'acquitte avec quelque succès de mes nouvelles fonctions, et je crois aussi que ce genre d'activité me convient tout à fait, que c'est une hygiène dont je me trouve bien. J'avais un goût trop prononcé pour les théories et trop de mépris pour certains détails ; j'ai été obligée malgré moi de devenir très pratique. Notre premier devoir est de réagir contre nous-mêmes. Il faut tour à tour satisfaire ses goûts et les combattre. Quand j'ai réagi, je me sens mieux portante et plus heureuse. »
Elle traita h fond cette matière, sans s'apercevoir que, tout en médisant des théories, elle ae donnait le plaisir d'en faire une, et qu'au surplus elle ne se mortifiait point en administrant son petit royaume,
^^r LE SECRET DU PRÉCEPTEUn. 313
quelle avait i'iuslincl, le génie du commandement, et que, si sa maison était bien tenue, c'est qu'on fait bien ce qu'on fait avec joie. Mais il lui plaisait de croire que ses nouvelles vertus lui coûtaient beaucoup, et je la laissai dire. Qu'elle eût tort ou raison, elle était toujours sincère, et ses dissertations ne m'ennuyaient point ; ia sincérité n'ennuie jamais.
Je réussis pourtant à l'interrompre et à lui demander des nouvelles du jeune ménage.
« Voilà six mois qu'ils sont mariés, lui dis je. S'entendent-ils? Votre père m'assure que tout marche à merveille.
— Il aime ii le croire, me répondit-elle en secouant la tête, et je me garde bien de le détromper; ce n'est pas à dire que les choses aillent mal, mais elles pourraient aller mieux. C'est la faute de Niquette. Mon beau-frère est un homme excellent, distingué, un homme de forte vie intérieure. »
C'était une de ses expressions favorites, et elle n'estimait que les gens qui ont une « forte vie intérieure ».
s Quand on le pratique, qu'on l'approfondit un peu, continua-t-elle, on découvre qu'il sait beaucoup de choses. Tous les dimanches, nous herborisons ensemble, ce savant botaniste et moi, et vous ne sauriez croire quel plaisir j'y prends. Je conviens qu'il a l'humeur grave, qu'il est peu démonstratif. Je suis persuadée que dans le fond il adore ma sœur; mais elle trouve sans doute qu'il ne le dit pas assez ou qu'il le dit mal. Elle lui reproche sa froideur et de ne savoir ni se ficher ni rire.
— Elle s'y prend mal pour le faire rire, lui dis-je. Reprocher à un homme qu'il ne rit pas est un moyen sûr de le rendre maussade.
21 ( LE SECKBT DT PÛCEPTXES. ^M
— n ne l'est jamais, et il ne tiendrait qu'à dlC* d'être dêiK aujoard'bui parfaiteioeot heoreuse. Mais elle a loojours été plos disposée à déâirer ce qu'elle n'a pas qu'à sentir le prix de ce qu'elle a. Le mariage ne l'a pas mûrie aussi vite que je l'espérais : la métafflorphose est lente à se faire. N'est-il pas souverainement déraisonnable de vouloir cueillir des oranges «ur un pofnraier? i
Il iai paraissait tout naturel que les autres se contentassent d'un bonheur au rabais, elle était plus exigeante pour son propre comple, et je me disais que »i elle-même ne se mariait pas, c'est que non seulement elle dédaignait les pommiers, mais qu'elle n'avait pas encore trouvé d'oranger dont les fruits lui Hcmblassent dignes d'être offerts i une sultane. Je gardai ma réflexion pour moi, et je lui demandai comment vivaient ensemble la belle-mère et la bru,
« Couci-couci, et c'est en cela surtout que Niquette se montre déraisonnable. Assurément cette Anglaise n'est pas toujours commode ; elle a de la raideur, de l'orgueil, beaucoup de préjugés; mais après tout on peut s'entendre avec elle, et dès les premiers jours ma sœur n'a rien fait pour se concilier ses bonnes gr.'lces. A bon chat bon rat, telle a été sa devise, et le rat et le chat disputent trop souvent sur des misères, sur lu pointe d'une aiguille. Ce qui prouve que Mme Isabelle SB laisse facilement apprivoiser, pourvu qu'on lui témoigne quelques égards, c'est qu'elle m'a pri.se en affection, qu'elle est pleine d'attentions pour moi et m'attire sans cesse auprès d'elle.
— Cela ne m'étonne pas, lui repartis-je; vous n'avez pas b. régler avec elle des questions de partage
^H l.E SECRET DU Pn^CEPTECH. 315
''et défi conflits d'autorilé, tandis qu'elle en veut peutêtre à sa bru de lui avoir pris son fils.
— Et pourtant, répliqua- telle, il a montré dans cette affaire autant de bon sens que de cœur. Il avait fait il sa mère la concession de ne pas s'éloigner d'elle après son mariage; mais il a désiré et obtenu que les deux ménages fussent distincts. Le château est grand, comme vous savez; Mme Isabelle continue d'habiter l'aile droite, les nouveaux mariés se sont installés dans l'aile gauche, et de part et d'autre on a son salon, sa salle h manger; tout au plus s'invitet-on quelquefois à dîner. Le parc seul est commun. Je vous répète que Louis est admirable. En revenant de sa fabrique, il appartient tout entier à sa femme, et chaque soir, à dix heures, il va feire une visite à sa mère, qui se couche tard. De quoi pourraient-elles se plaindre l'une et l'autrel si elles étaient raisonnables? N'allez pas prendre cette affaire au tragique, ajouta-t-elle. Je suis intimement convaincue que tout finira par s'arranger, que le jour de la raison viendra, que Niquette apprendra à se défier de ses premières impressions, de son premier mouvement, à réagir contre elle-même. Réagir, réagirl tout est lit... Mais nous perdons notre temps. J'ai beaucoup de choses à vous montrer. Si vous croyez retrouver Mon-Désir tel que vous l'aviez laissé, vous vous trompez bien; j'y ai fait quelques changements et vous m'en direz votre avis, n
J'admirai les miracles qu'opère le sentiment de la propriété. Depuis qu'elle était devenue la maîtresse ds Mon-Désir, elle s'intéressait passionnément à une foule de détails qui jadis la laissaient fort indifférente. Elle me promena dans tout le parc; elle avait
^^K SI6 LS SECnST DU PRËCEFTEL'n. I
^^m rectifié des allées et fait abattre des arbres, éclaircir ^^V -des taillis pour ménager des échappées de vue. Elle ^^^ avait agrandi le jardin et en avait modifié la distribulion. Elle me fit visiter toute la maison, de la au grenier et des cuisines jusqu'aux chambres deSf domestiques. Elle entendait que dans son royaumi tout portât sa marque, et partout elle avait trouv< quelque chose à faire, en s'inspirant de ses idéi particulières sur l'hygiène et le confort. Enfin, elle' ^Ff -Tne mena voir un poulailler tout neuf, qui, dans son ^H- genre, était a le dernier mot du progrès ». Elle avait ^^P' eu à ce sujet une longue correspondance avec un ^^ agronome de l'Institut.
« C'est ma plus grosse dépense, me dit-elle, mai^ mon père l'a approuvée. Ce poulailler m'a coûté' deux mille francs environ. Aussi, voua le voyez, c'est tout ce qu'il y <t de plus nouveau, de plus. moderne.
— Pour le trancher net, lui dis-je en riant, c'est ua! poulailler méthodique et vraiment scientifique. Vi œufs en cont-ils meilleurs?
— Moquez-vous! Mes œufs sont esquis et poules pondent plus souvent. Quoi qu'en puisse dire Niquette, les poules elles-mêmes sentent le prix de la méthode, s
Si elle ne m'ennuyait jamais, elle me fatiguait quelquefois. Après la longue promenade qu'elle' m'avait fait faire, après les longues explications qu'elle m'avait données, après quatre heures de causerie ininterrompue, je sentais le besoin de prendre un peu de repos. Mais la fatigue est une sensation qu'elle n'avait jamais éprouvée et qu'elle ne compraJ nait pas chez les autres. Au moment où je me dispo--
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LE SECHET BU PRl
ïn
sais îi la quitter pour me retirer quelques instants dans ma chambre :
« Nous avons encore deux heures à nous avant le diner, me dit-elle. Laissez-moi le temps d'écrire mon menu; je reviens dans trois minutes, et nous lirons ensemble de l'arabe. Ce sera délicieux, »
Je me résignai. Pendant deux heures, nous liKocs ■ et commentâmes le Coran, et, comme elle s'y attendait, je m'étonnai de ses progrès.
Cette infatigable ëgotiste n'était pas une égoïste. - Certaine du plaisir que j'aurais à revoir l'abbé Verlet, elle lui avait dépêché un exprès pour l'informer de mon arrivée et l'inviter h diner. Il ne se fit pas prier pour venir. Entre la poire et le fromage, M. Brogues, qui, tout en faisant grand cas de lui, s'amusait h. le taquiner, lui exposa une fois de plus sa théorie sur l'éducation des femmes et sur la nécessité de fortifier leur raison.
K Eh oui! dit l'abbé, c'est une bien belle chose que la raison ; encore faut -il savoir la manière de s'en servir, et je connais des gens qui ne s'en servent que pour déraisonner. Croyez-moi, c'est une pauvre espèce que le genre, humain. Les vieilles croyances ne sont â vos yeux que des superstitions. Soit! mais, de grâce, laissez à mes paroissiennes leur bourrelet et leurs lisières. Par quoi les remplaceraientelles?
— Par des principes, lui répondit Sidonie avec un sourire olympien, par des connaissances....
— Ah! mademoiselle, interrompit-il, elles ne sont que trop disposées à en faire de mauvaises.
— Plus les femmes croîtront en sagesse, poursuivit-elle sans s'émouvoir de sa plaisanterie, plus elles
LE SECRET DU PllÉf:ËPTEUIi.
I respect de 8oi<-.^H
3rogues. Qu'avez- ^H Elle vous a inteiv^H
'est pas son argu-^^f iurire et. ses chfi- ^^
Ese respecteront elles-mêmes, et [■môme est toule la morale.
- Bravo, ma chère! s'écria M. Brogues. Qu'avez- I TOUS à répondre, monsieur le curé7 Elle vous a intei l'Iaqué.
— J'en conviens, fll-il, mais ce n'est pas son argu-^l ment qui m'interloque, c'est son sourire et ses cheveux blonds. L'Exposition du centenaire s'ouvrira dans quelques jours ; ce sera, dit-on, la plus universelle qu'on ait jamais vue. Il n'y aura pas d'industrie humaine qui n'y soit représentée, et je ne serais pas surpris qu'on y trouvât quelque part une armoire vitrée où sera exposée dans tous ses atours la jeune fille moderne. Si c'était vous, mademoiselle Sidonie, qu'on enfermât dans cette vitrine, les adversaires les plus encroûtés de l'éducation rationaliste vous ren
liraient les armes comme moi.... Mais consentirez-; tvous à vous laisser exposer?
ais pas encore si c'est compatible I respect que j'ai pour moi-même », répliqua-t-ellO' Igaiment.
En sortant de table, l'abbé prit sa revanche, M. Bro- I gués se fit fort de le battre aux échecs, et l'impru- I dent fut mat en moins d'un quart d'heure.
î hommes d'Église! grommela-t-il en culbu- ''- tant l'échiquier. Qui s'y frotte s'y pique.
— Et c'est d'autant plus grave, lui dit l'abbé, que, t'il en faut croire un homme d'Ëtat, nous ne sommes
' pas des abeilles, mais des guêpes.
' Il se retira de bonne heure. On voulait le ramenap-J Hi voilure, il s'y refusa, et je le reconduisis à pii ft.^jnsqu'aux premières maisons de son village. J'es] i le faire caueer et apprendre de lui oii était
LE SErnET DU pnÉCEPTEtin. îta
' Mme Brogues, si on avait de ses nouvelles. Mais
j'hésitais à l'interroger; je craignais que l'abeille ou
la guêpe ne me piquSt. Par bonheur, il mo prévint et
me dit ;
« Ce père et sa fille ont l'air de s'entendre à merveille. Cette malheureuse en s'en allant a fait deux heureux.
— Je vous prie de remarquer, lui dis-je, que c'est vous qui me parlez d'elle.
— Eh ! pourquoi n'en parlerais-je pas? ma répondit-il d'un ton vif et un peu rude. Croyez-vous, par hasard, qu'il m'en coûte de vous parler de cette pécheresse? Vous figurez-vous qu'il soit au pouvoir d'une hystérique de déshonorer la religion? Eh ! mon Dieu, oui, comme il y a de faux sages, il y a de fausses dévotes, et, on l'a dit avant moi, certaines femmes deviennent superstitieuses sans devenir pénitentes, elles remplacent les abus du monde par ' les abus de la dévotion et d'une piété toute sensuelle, et tôt ou tard elles retournent à leur vomissement.
— Ne vous fâchez pas, mon cher abbé. Vous savez que je suis le plus tolérant des philosophes, qu'autant qu'il est possible, je comprends tout et ne méprise rien.... Mais sait-on où elle s'est enfuie?
— A Paris, !i Pékin, où il vous plaira; on n'en sait rien. Son escapade, comme vous le pensez bien, a été longtemps l'unique entretien d'Épernay et des environs. On s'interrogeait, on glosait, on s'épuisait en conjectures, en commentaires. Les uns, adoptant la version du mari, la croyaient au couvent; les autres affirmaient qu'elle s'était sauvée avec quelqu'un. Mais qui était ce quelqu'un? A force de chercher et de ne
220 LE SECRET DU PRÉCEPTEUIl.
pas trouver, on a fini, le ciel soit loué ! par parler d'autre chose.
— Et vous-même, peut-on savoir votre opinion sur ce cas embrouillé?
— Que vous importe mon opinion? J'ai des raisons de croire.... »
Il s'interrompit tout à coup, et après un silence : « Parlons plutôt de vous. Êtes- vous guéri?
— Ah! vous êtes cruel. A quoi bon me rappeler qu'un jour je fus malade? On a dit que la piqûre n'est pas dans l'épine; la séduction des femmes n'est pas dans leurs yeux, mais dans les nôtres. Dès demain, à la clarté du soleil, vous examinerez les miens et vous les trouverez sains comme une cloche. Vous aurez beau regarder jusqu'au fond, je vous défie d'y découvrir rien de suspect.
— L'autre jour, en traversant une rue d'Épernay, me répondit-il, je l'ai rencontrée et saluée. Il m'a paru qu'elle avait changé, mais je ne crois pas que ce soit à son désavantage. Vous êtes un imprudent. »
Voulant avoir son tour, Monique avait exigu que son chien passât auprès d'elle tout l'aprèa-raidi et la soirée du lendemain. J'arrivai à Beauregard un peu avant l'heure convenue ; je la trouvai assise devant une grande armoire, ofi elle s'amusait à peindre des fleura et des bêtes. En m'apercevant, elle devint toute rouge de plaisir; j'en fus d'autant plus louche qu'elle rougissait rarement. Son visage était légèrement engraissé, et ses joues ayant pris un peu plus de rondeur, ses yeux paraissaient encore plus longs et plus étroits; Ji cela près, c'était hien elle. L'abbé avait eu raison de me traiter d'imprudent; nous n'étions pas ensemble depuis deux minutes que je retombai en servitude et me repentis d'être venu. Mais je suis certain que ni mon attitude, ni mes gestes, ni ma voix, ni mes yeux ne révélèrent mon émotion. Un rôle longtemps joué devient une seconde nature. J'avais été deux ans son précepteur, mon àme rentra sur-le-champ dans ses vieux plis, et jo repris sans effort ce ton familier, à la fois autoritaire et un peu grondeur, que j'avais jadis avec elle.
LE SECHET du l-nÉCEfTELIV.
Eh bien, lui dis-je, si j'en crois votre lettre, il a dans cette maison quelque chose qui ne va pas, j'arrive en rebouleur.
— Vous êtes le plus savant des chirurgiens, me répondit-elle, mais vous remettez mieux les fractures que les entorses, et jusqu'ici mes maux ne sont pas dignes d'être soignés par vous. »
J'espérais qu'elle allait me faire ses confidences,; elle me les fit attendre. Elle me raconta tout au long son voyage de noces, Florence, Venise et Parme, le Titien et Corrège, après quoi je dus, à mon tour, lui décrire par le menu mon appartement de la rue de Médicis, la renseigner sur mes occupations, sur mes plaisirs, sur les gens que je voyais. Elle me demanda oii en était mon gros livre et quelles chances j'avais d'obtenir bientôt une place à mon goût. Elle poussa l'obligeance jusqu'à m'offrir de corriger pour moi mes épreuves pendant mon séjour en Champagne.
i Vous en seriez incapable, lui dis-je : elles son^ pleines de citations arabes, et vous n'avez jamais voulu apprendre cette belle langue.
— On ne peut tout apprendre, répliqua-t-etle; pour le moment, j'apprends la patience..,. Mais si vous le voulez, nous descendrons au jardin : on y est mieux pour causer. »
Ce jardin me parut majestueux, mais peu gai. Les allées étaient ratissées avec un soin superstitieux; le gazon des pelouses était tondu de près et scrupuleusement gardé contre tout mélange impur; impossible d'y découvrir une petite fleur blanche ou jaune, et j'aime assez les gazons qui ne sont pas trop propres. Je ne sais s'il y avait du parti pris dans moQ impression : les arhres, les massifs, les bosquets me
^^W LE SËCIIET DU PnÈCEPTEUIl. Î23
semblaient aussi raides qu'une vieille Anglaise. Les plates bandes étaient bien entretenues et richement garnies; mais j'y chercbai des rosiers sans en trouver.
<c Et quand la saison des roses sera venue, me dit Monique, j'en serai réduite à en acheter. Que voulezvousl quoiqu'elle ne manque pas d'esprit, eUe n'aime que les fleurs bêtes, les tulipes, les géraniums, surtout les dahlias, s
Dans sa bouche, le pronom elle tout court et sans plus d'explication voulait dire : ma belle-mère.
« Elle est elle-même un beau dahlia, poursuivit cette bru irrévérente, mais un dahlia miraculeux, comme il n'y en a point, un dahlia à épines et qui, insensible aux gelées, fleurit pendant tout l'hiver.
— Et au demeurant, vous entendez-vous?
— A merveille; nous nous adorons. Un jour sur deux et toujours à la même heure, elle vient me faire une petite visite, et je la lui rends le lendemain. Nous nous disons, dans ces courtes entrevues, toute sorte de choses agréables. Elle emploie la matinée b. préparer des épigrammes, de petits traits piquants, et elle me décoche ses dards l'un après l'autre ; je les lui renvoie, et elle les reçoit de la meilleure grâce du monde, car elle aime à fâcher les autres, et ellemême ne se fâche jamais. »
Je lui demandai d'un ton préceptoral si, dès le début, elle s'était toujours montrée pacifique et conciliante, si elle ne prenait pas quelquefois l'ofTensive, et j'alléguai le témoignage de Sidonie qui affirmait que, dans le fond, Mme Isabelle était plus maniable qu'on ne le pensait,
« Ma sœur est un grand génie, me répliqiia-t-elle ; mais les femmes qui savent ce qui se passe au ciel
324 LE ïiECnET DU PRÊCEfTEL'il. ^U
ne voient pas dans la conduite de la vie plus loin que le bout de leur nez. On lui fait beaucoup d'avances, de caresses, et elle prend ces flagorneries pour de bon argent. Elle ne se doute pas qu'on la choie, qu'on la flatte, à la seule fin de me mortifier. Croyez-moi, je ne suis pas jalouse ; je me contente de noter les inlenlions.... Quand elle embrasse Sidonie, cela veut dire : « Il y a dans ce monde deux sœurs a qui se ressemblent bien peu. L'une est blonde, et b: je la trouve délicieusement jolie; l'autre est brune, i: et si elle n'est pas laide à faire peur, il ne s'en faut ( guère. La blonde m'enchante par sa sagesse, la i hrune me désole par ses déraisons, et par un cruel I arrêt de la Providence, celle qui me plaît n'est pas « celle que mon fds a épousée.... » Mais, tenez, la ^^^ voici; c'est son jour de visite, il faut que voua l'ava- ^^L liez, mon bon chien. »
^^B En eiïet, Mme Isabelle traversait en ce moment la
^H^ terrasse, ombrageant d'un parasol rouge sa tête nue,
' le menton relevé, droite comme un if, portant beau.
Elle ne nous avait pas aperçus; nous la rejoignîmes
coRune elle se disposait b. entrer au salon.
a Ahl vous n'êtes pas seule, ma chère? Est-ce que je vous dérange?
— Vous ne me dérangez jamais, madame, et d'ailleurs M. Tristan n'est pas un inconnu pour vous, s Elle me jeta un regard qui n'avait rien d'obligeant. a Eh oui! je me remets très bien M. Tristan. Nous avons eu ensemble, il y a quelques mois de cela, une petite causerie dont j'ai gardé le plus charmant souvenir. »
LEIle entra, et avant de s'asseoir : ^^
i Oh ! comme il sent l'huile icil ^H
^^B LE SECIIET DU l'ilKCEI'TËL'Il. 225
— J'étais occupée à peindre cette armoire, et jusqu'à ce jour on n'a pas encore trouvé le secret de peindre i l'huile sans huile, b
A ces mots, Monique ouvrit toutes grandes toutes les fenêtres du salon et présenta à sa belle-mère un flacon de sels.
« Aimez-vous les armoires peintes , monsieur Tristan'.' me demanda Mme Isabelle.
— Oui, madame, quand elles sont bien peintes.
— Je ne croyais pas que les armoires fussent destinées à cela. »
A peine se fut-elle assise, elle tira de sa poche une lettre décachetée, qu'elle tendit à sa bru en lui disant :
« Il m'est arrivé tout à l'heure une désagréable aventure. Le facteur ma remis celte lettre par inadvertance, et j'ai eu la sottise de l'ouvrir. J'ai cru qu'elle m'était adressée, je m'appelle comme vous Mme Monfrin.
— Avec cette dillérence que je m'appelle aussi Monique, et qu'il y a sur l'adresse de cette lettre, avant mon nouveau nom, un petit M majuscule assez distinctement écrit,
— Pardonnez-moi mon étourderie, ma chère; je suis quelquefois très étourdie. Je n'ai pas vu ce petit M, j'ai rompu machinalement le cachet, et machinalement aussi j'ai lu les premières lignes, et je regrelte de tout mon cœur de les avoir lues, car elles m'ont paru fort inconvenantes, je vous le dis avec une franchise tout anglaise.... Monsieur Tristan, je vous prends pour juge. Est-il convenable qu'un monsieur qui écrit à ma bru commence sa lettre par ces mots : R Mon cher petit mouton s?
— Mais je ne vois là rien d'offensant, lui dit Monique.
LU f^ECllEr DU PHECEPTELtH. f
C'est une favon de rao rappeler que je suis une douce petite créature, et je suis bien aise qu'on rende justice à mes bonnes qualités.... Continuez, madame; dites-nous ce qui vient après.
— Ce monsieur, parait-il, avait passé l'hiver dan»! le Midi ; à son retour, il a trouvé chez son conciergafl un billet de faire part lai annonçant que M. Louiaf Monfrin avait épousé Mlle Monique Brogues. CetU.I nouvelle lui a causé une vive émotion, et il s'écrie :
s il est donc marié, mon petit mouton ! »
vous assure, monsieur Tristan, que je ne le lui fuie
pas dire. ... — c II est donc marié, mon petit mouton S
Qui donc a bien pu l'épouser'.' » — Et il ajoute iM
«Si ce courageux Champenois aime la peinture, jeT
« lui ferai grâce ; mais s'il empêche mon mouton de I
€ peindre, ce vilain homme aura alTaire à mi
Là, je vous le demande, monsieur Tristan, est-il per> 1
mis de parler sur ce Ion à une femme qui est devenue 1
ma bru?
— Achevez donc, madame; récitez-nous la lettré,-! cela me dispensera de la lire.
— Je m'étais aperçue de ma méprise, et je ne suis I pas allée plus loin.
— A vrai dire, il me semble que dès les premiers J mots vous auriez pu vous douter....
— Vous avez raison. C'était assez du petit mouto pour m' avertir de mon erreur et me convaincre qui cette épltre ne m'était point adressée. J'ai p cinquantaine et je ne me souviens pas qu'une seule fois dans ma vie on ait pris de semblables libertés avec moi, et je n'aurais pas souffert non plus qu'uu étranger quaUflàt mon mari de vilain homme..,. Je vous prie, monsieur Tristan, vous avea travaillé con-
■ LE SECBET DU PUECEPTEDll. 227
sciencie use ment à l'éducalion de celte jcuBO l'emme, et sans doute elle vous écrit quelquefois pour vous demander des conseils. Quand vous lui répondez, quel nom d'animal lui donnez-vous'?
— Il ne m'écrit jamais, dit Monique, et jamais il ne me donne de conseils. Il me trouve parfaite.
— Et l'autre, ma chère, le malappris, l'impertinent, qui s'étonne qu'il se soit trouvé un Champenois assez courageux pour vous épouser, puis-jo savoir comment il se nomme'/
— Soyez sûre que c'est un artiste, lui dis-je, et il faut pardonner beaucoup de choses aux artistes.
— C'est ainsi qu'on en use dans ce beau pays de France. Hélas! j'ai l'esprit si étroit! Quoi qu'on puisse me dire, je croirai jusqu'à ma mort que les artistes eux-mêmes, eussent-ils du génie, doivent respecter les convenances.
— Si vous connaissiez le mien, celui qui m'écrit, vous auriez peine à lui tenir rigueur. Il est si jeune! Et puis, il est joli, joli! C'est un petit blond aux grands yeux pensifs, couleur de pervenche. »
Le visage de Mme Isabelle exprimait une si vive indignation que je craignis un instant que la chaudière n'éclatût.
« Elle se moque de vous et de moi, m'e de lui dire. Je crois le connaître, cet impertinent. Il a eu l'honneur de nous enseigner la peinture, nous avons fréquenté longtemps son atelier. Il y a deux ans, il est venu nous voir à Mon-Désir. C'est un petit homme voûté, au teint de brique, et je puis vous assurer qu'il a plus de soixante-dix ans. :
Mme Isabelle ne roulait plus des yeux terribles;
2i'!i LE SECllET DU l-nÊCElTEUn.
elle avait l'air penaud. Elle eût donné beaucoup p que le malappris eût vingt-cinq ans.
t égal, reprit-elle. Vieux ou jeune, il a façons de parler très malséantes. En conscience chère, pensez-vous que jamais quelqu'un écrivant J votre sœur se soit permis de l'appeler son cher pe( mouton?
— Je ne saurais vous répondre, ne m'étant jam .permis de lire machinalement les lettres qu'on I
Cette riposte déconcerta Mme Isabelle, mordit les lèvres. Elle n'était pas femme à se résigna à ses défaites, elle s'en dédommageait avec usure mais, conservant toujours son sang-froid, elle ne a pressait point, elle savait attendre les occasions. EUd9 suspendit les hostilités, fit trêve aux épigrammeaT radoucit sa voix, prit un air bénin, raconta avi enjouement je ne sais quelle mésaventure comiqi récemment survenue, qui défrayait depuis jours les conversations des oisifs d'Épernay. Moniqui restait sous les armes, et, prévoyant de nouvelle attaques, se tenait prête à la parade. Mme Isabelle s leva pour partir ; mais avant d'ouvrir la porte, s'approcha de l'armoire peinte, l'examina, et du t le plus gracieux :
c Bien que je m'y connaisse peu et que mes coa pliments soient sans valeur, je ne crams p tromper en trouvant ces fleurs charmantes. Mai pourquoi ne peignez-vous plus que des tleurs? Sidod nie m'assure que vous avez un grand talent pour* portrait.
— Elle me Halle,
— Ah! permetlez, elle m'a dit qu'un matii
LE SECUET DU PllKUEPTEUll. 339
laviez fait le vôtre, et que, selon vous, c'est votre Ichef-d 'œuvre, mais que vous n'avez jamais voulu le montrer à personne. »
A. ces mots, une rougeur de honte me monta au [visage, et je craignis que ces deux femmes ne lussent mon crime dans mes yeux. Heureusement Monique me me regardait pas, Mme Isabelle fut la seule à ■"apercevoir de mon trouble et elle en tira de Ëiusses inclusions.
( Je suis sûr, monsieur Tristan, que vous l'avez I, ce fameux portrait. »
l.le payai d'audace, et tout en pensant au tiroir de Immode oii je l'avais enfermé sous clef, je lui aifirjai que je ne le connaissais que de réputation, i: Les vieilles femmes sont curieuses. Ma chère, ï me ferez-vous pas le plaisir de me le montrer?
- Impossible, hélas 1 Je l'avais si bien caché qu'en ■venant de mon voyage de noces, je n'ai pas réussi Ile retrouver, et j'en suis fort marrie, car j'y tenais paucoup.
- Et pourquoi l'aviez-vous caché'? Serait-il vrai, fcmme vous l'avez dit à votre sœur, que c'est un de
■es portraits qu'on garde pour soi et qui ne sont pas montrables?
- C'est une peinture inconvenante au dernier f chef, lui repartit Monique en la narguant. Si je la
retrouve et que je consente à voua la taire voir, elle ajoutera sûrement à la mauvaise opinion que vous avez de moi.
— Mais non, mais non, répondit Mme Isabelle en traversant le vestibule, je n'ai pas mauvaise opinion {le vous. A- la vérité, je ne dirai pas, comme M. Trisl;m, que je vous trouve parfaite ; vous avez vos petits
230 LE SECRET DU PRÊrj
(létauts, et je vous le donne quelquefois à entendre. Si l'on est indulgent pour les artistes, il faut l'être aussi pour les vieilles femmes. Elles ne sont pas seulement curieuses, elles sont prêcheuses. »
Elle se retourna pour tendre la main à sa bru, qui lui donna la sienne et lui dit :
a Avouez, madame, que, tout en me chapitrant, en rae catéchisant, vous seriez heureuse de me voir l'aire une sottise.
— Vous vous trompez, ma chère, répliqua-t-elle d'un ton plus belliqueux, ,1e n'aime que les petites, les très petites sottises , ce sont les seules qui m'amusent. Mais je me suis laissé dire que quand les petits moutons se mêlent d'en faire, elles sont grosses comme des montagnes. »
Elle avait eu le dernier mot et partit enchantée. Dès qu'elle fut hors de vue, Monique pirouetta sur elle-même, en faisant boulfer ses jupes. Puis, éclatant de rire :
« Vous avez pu juger de la pièce sur l'échantillon, me dit-elle. Mais si ces escarmouches ne sont pas le prélude d'une grande bataille, j'en prends mon parti; il est bon de faire de temps à autre un peu d'escrime pour s'entretenir la main, o
Une heure plus tard, M. Monfrln revenait de sa fabrique. Il apparut dans cette tenue irréprochable qui lui était ordinaire et le faisait ressembler, avait dit jadis Monique, « à un couteau tout neuf, sortant pour la première fois de sa gaine et qui n'a encore rien coupé ■». Il fut charmé de me voir; il ne le dit pas, mais ses yeux gris devinrent presque noirs, et il passa fréquemment ses deux mains sur sa longue barbe châtain clair. C'est ainsi que se manifestaient
s plus vifs contentements. J'avais été le témoin de ses longues et difficiles poursuites et de ses heureuses fiançailles; je lui rappelais beaucoup de souvenirs, et il en est des crises laborieuses de la vie d'où l'on est bien sorti comme des voyages d'oii l'on revient sain et sauf: on oublie les mauvaises auberges, ies plats manques, les insomnies causées par les moustiques, on ne se remémore que ies beaux jours.
Quelques minutes après, il avait repris son air de gravité mélancolique, et pour être juste, il faut convenir qu'on ne s'appliquait pas à l'égayer. Les petites querelles, les continuelles bisbilles de sa femme et de sa mère le chagrinaient; tiré à deux chevaux, il s'efforçait de concilier ses devoirs et ses affections, et quoi qu'il fit, personne n'était content. Je constatai cependant que les nouveaux mariés se faisaient bon visage; mais on aurait pu croire qu'ils avaient vécu déjà vingt ans ensemble. M. Monfrin était de ces hommes qui, soit timidité, soit par une pudeur presque virginale, n'expriment jamais que le quart de ce qu'ils sentent; il faut deviner le reste, et malheureusement il avait épousé une femme qui devinait plus facilement le mal que ie bien.
Pendant le dîner comme après, il parla peu, mais il nous écoutait avec plaisir. Quand la grande pendule du salon eut sonné dix heures, il devint soucieux, s'agita sur sa chaise, jusqu'à ce que sa femme lui dit brusquement :
« Ne vous gênez donc pas, Louis. 11 faut que toutes les créatures du bon Dieu aillent chercher leur bonheur où elles le trouvent.
— Vous savez bien, répondit-il en souriant.
it, que si B
1233 LE .SECllKT DC HIlÉCKl'TEL'n.
je ne peosais qu'àmon bonheur, je ne sortirais jamar^ d'ici. B Le compliment était gracieux et en disait dix foia-.j plus dans sa bouche que dans toute autre; c'éUut,4 dans le fail, une déclaration brûlante, mais il la prornonça du même ton qu'il eût dit : « Le baromètret^ monte, il fera beau demain ».
« Votre mère vous attend, reprit-elle d'une voisJ plus douce. Vous ne craignez pas, je pense, de mel ^^ laisser tète à tête avec M. Tristan.
^^k — Je ne crains que de lui paraître impoli. Vom ^^Ê m'excuserez, cher monsieur; ma mère tient i ^^K habitudes, s
^^K .le m'empressai de le mettre h l'aise, el il partit.
^^K a Elle tient tellement à ses habitudes, me dîtjl
^■^ Monique, que s'il éîait resté une heure de pluSt-l
avec nous, elle l'aurait boudé une semaine durant,.!
et cet homme d'une forte vie intérieure, comme-'V
l'a déflni quelqu'un que vous connaissez, a, dang-l
ces cas-là, l'air humble et contrit d'un chien qu'on t
fouette. Quant à savoir ce qu'ils peuvent se dire tous^
^^ les soirs et dequi ils médisent dans leurs longs bavar-i
^H| dages, j'y renonce : je n'ai pas l'art de faire parler les j
^^■, tombeaux.
^r — Les mères sont des mères, lui répondis-je, eti| ' vous devriez comprendre.,..
— J'espère, interrompit-elle en fronçant le sourcil,.-| I que vous n'êtes pas venu à Épernay pour me faire de J
Ila morale.
— Eh bien, oui, je veux vous en faire un peu, Votrall mari est une vraie sensitive, et, j'en suis certain, les] mots piquants que vous lui lancez le blessent au vifj} Sidonic me disait....
LE SEtltliT DU PILÈtEPTEOll. 233
- Ahl Sidonie par-ci! Siiionie par-là 1 ElJe commence à me porter sur les nerfs, Sidonie! Car, pour parler comme elle : Primo, elle veut que les autres s'accommodent des plais dont elle ne voudrait pas manger et qu'ils en fassent leurs délices. Secundo, elle se laisse tirer les vers du nez par celte femme; quel besoin avait-elle d'aller lui parler de ce maudit portrait? T/rriio, elle me donne des leçons indirectes et silencieuses qui m'agacent ; elle a la fureur de faire des conquêtes, et après avoir fait celle de ma bellemère, elle se pique de me montrer comment il faut s'y prendre pour se gagner le cœur de mon mari.... Eli! que ne l'a-t-elle épousé!
— Vous savez bien qu'elle a pour vous une chaude ot sincère affection.
— Eh oui! je le sais, mais il ne suffît pas d'aimer les gens, il faut les aimer comme ils désirent qu'on les aime.
— Mais vous-même, s'il vous plait....
— Permettez, ma belle-mère, ma sœur, je sers tout le monde à son goùl, et croyez bien que if genre de sentiment que j'ai pour Louis suffit absolument à son bonheur. Dès le lendemain de notre mariage, nous avions i'un pour l'autre tout le charme d'une vieille habitude. »
Puis, s'échauffant par degrés :
« Mon Dieu! oui, je l'aime, je l'aime, je répéterai le mot dix fois pour me le faire entrer dans la tête, mais je n'en suis pas amoureuse. Je ne m'y suis engagée ni à la mairie, ni au pied des autels, et il n'a pas songé ù me le demander. Vous vous donnez l'air de le plaindre ; soyez sûr qu'il est parfaitement heureux : il a .ses affaires, qui l'intéressent beaucoup; il
LE SECRET Dr PnÈCEPTEL'B.
a sa mère, qu'il adore; il a pour passe-lemps i chère botanique et Sidonie... Ah 1 si vous les-] voyiez herboriser ensemble, vous ne seriez pluaj teoté de croire qu'il manque quelque chose k soa« bonheur.
— Mais pourquoi n'est-ce pas vous qui herborisetl avec lui?
— Ah! cette fois, vous êtes trop exigeant. Si lai femme aux rubans rouges n'aime que les dahlias, ilJ n'aime, lui, que les petites fleurs qu'on n'aperçoit i qu'à la loupe et qu'il faut chercher deus heures k 1 genoux dans les gazons; il paraît que ce sont c beaucoup les plus intéressantes. Pardonner à ma] sottise, j'aime les fleurs qu'on peut peindre. Ne disputons pas sur les goûts, et qu'il soit heureux à sa 1 manière I Pour moi, je le serais tout à fait si je parvenais à lui inoculer deux ou trois gros défauts qu'il n'aura jamais, et h donner à ma belle- mère une bonne paralysie de la langue. Vous voyez que je s facile à contenter, s
J'avais craint un moment qu'elle ne se fichât; & J peine le tonnerre avait-il grondé au loin, l'oragf s'était dissipé, le ciel s'était éclairci, et les oiseatilj chantaient. Elle avait recouvré sa belle humeur, fl linit par me dire :
« Encore une fois, j'apprends la patience, et mes ennuis ne dépassent pas ce que peut supporter r philosophie naturelle. Je me porte bien, je mange, jd bois, je dors, je peina, je ris, et par-dessus le n ché, j'ai revu mon bon chien, avec qui j'ai soula| mon cœur. S'il n'arrive rien de fâcheux, et surtout fl| le diable ne s'en mêle pas, je me sens capable d vivre vingt ans de suite comme je vis. Je vous 1
répète, mon état d'âme, comme dirait ma chère sœur, n'a rien d'alarmant, et le grand chirurgien a eu tort d'apporter sa trousse, il partira d'ici sans avoir eu à faire la plus petite opération et le moindre pansement. »
L'abbé Verlet m'avait demandé, un jour, si j'avais l'àme assez généreuse, assez désintéressée, pour être capable de souhaiter que la femme que j'aimais et que je ne pouvais posséder fût heureuse avec un autre. Cette question de curé, qui m'avait semblé | impertinente et à laquelle je n'avais point répondu, ] m'était revenue souvent à l'esprit. Si j'avais découvert, en arrivant en Champagne, que Monique était parfaitement heureuse, je serais reparti le jour même pour me soustraire à la vue d'un bonheur qui m'aurait réduit au désespoir, et mettre cinquante lieues entre lui et moi. Mais je ne voulais pas non plus qu'elle fût très malheureuse, car j'aurais craint que, le diable aidant, elle ne pensât à se procurer les con- .^iolations qu'il ne refuse jamais à ses fidèles. Tout était donc au mieux. Monique avait de l'estime pour son mari, elle lui faisait bon visage, sans qu'il fût question d'amour dans cette afîaire. Elle ne se croyait pas aimée, elle n'aimait pas, et elle en prenait ] son parti. Cet intérieur était gris, mais il était fort J
ï^^bi
LE SEtillET DU PIlÉCEf TELil. 237
ibitable; ce n'était ni le ciel ni l'enfer. Tout ce qu'elle m'avait dit à ce sujet m'avait dilaté le cœur. Oui, tout allait bien. Elle n'avait pas assez d'ennuia pourque sa maison lui devint insupportable; elle en avait assez pour éprouver le besoin de les verser dans le cœur de l'homme qu'elle avait choisi pour son confident, et à l'accueil qu'elle m'avait fait, à la joie qu'elle avait témoignée en me revoyant, j'avais senti que ce confident lui était plus cher que Jamais, Quand il faut renoncer à la souveraine félicité, les bonheurs négatifs ont leur prix, et les pauvres défendent leur maigre bien contre tout venant, comme les chiens se battent pour garder l'os qu'on a jeté à leur faim.
Je désirais donc que la situation restât telle qu'elle était, sans s'améliorer sensiblement, et surtout sans empirer, et j'appréhendais que, malgré elle et à sou insu, Sidonie ne travaillât à la gâter. Jadis le jardinier de la villa m'avait montré, un matin, déjeunes plants de marguerites qui, bien portantes la veille, avaient été, dans la nuit, coupées net au collet, et dont les feuilles et les fleurs naissantes jonchaient le sol, « Qui a fait ces ravages? lui avais-je dit. Eslce un mille-pieds, une limace, une courtilière aux pattes dentées et tranchantes? — Non, m'avait-il répondu, c'est une bête bien plus dangereuse. » Et donnant un coup de pioche dans le terreau, il en avait fait sortir un petit ver gris, semblable à un cocon. Cet insecte souple, mou, fort bénin en apparence, était le grand dévastateur, et comme lui, par des moyens doux et avec les meilleures intentions du monde, yidonie était en train do ravager mon jardin. L'irritation qu'elle causait à Monique par se^
e fSCSET MJ pBÊcsrrEcii.
trop suivis et trop iobines Avec lime bdte, peot-élre aussi par l'ialérèt trcç vif qu'elle prenait aiu le^-ons de botanique de son beau-&êre, pouirailavoirdelâcheux effets; il était â craindre que cette jeune {emnae, qui faisait quelquefois payer les ■DOticents pour les coupables, ne se vengeât sur son mari des déplaisirs que lui dooDait sa sœur. L'amitié an peu journalière qu'elle aii'ait pour lui était une petite plante délicate et fragile, et je n'entendais pas que le ver gris y touchât.
Je profilai du premier moment où je me trouvai seul avec Sidonie pour lui exprimer mes inquiétudes. Elle m'écouta avec plus d'étonnement que d'attention, ai elle avait le cœur droit et sincère, elle a'avait pas la conscience tendre. Elle me représenta qu'en se rendant agréable à Mme Isabelle, elle travaillait à lui adoucir le caractère, que quand elle herborisait avi M. Honfrio, elle ne manquait aucune occasion de bâ. Caire l'éloge de Monique et de lui expliquer par quels moyens il l'accoutumerait à réagir contre elle-même.
< Si Monique était raisonnable, ajouta -t-elle, elle me saurait gré des services que je lui rends.
— Eh oui! lui dis-je, mais on a ses nerts, et les nerfs jouent un grand râle dans la vie. >
Je ne réussis pas à ta convaincre; je me heurtai contre le doux et placide entêtement d'une sagesse qui se croyait infaillible. Persuadée de la sûreté de sa mûthode et de la bienfaisante vertu de ses lénitifs, de ses émollients, elle ne répondit à mes remontrances que par un sourire d'incrédulité. Elle n'était pas assez femme pour deviner ce qui se passait dans les nerfs de son prochain, elle l'était trop pour ne |M13 s'ol>3tiner dans ses partis pris.
LE SECIIET nu l'IlÉCEPTËl;ll. 339
ie n'insistai pas pour le momeDl, il n'y avait point péril en la demeure. Je me rendais à Beauregard presque chaque jour, j'y restais une heure ou deux et j'en rapportais de bonnes impressions. Monique avait ses quintes, mais sa gaieté d'autrefois lui i-evenait bientôt, et si elle brusquait souvent son mari, elle avait pour lui des attentions, des prévenances, qui le touchaient profondément et te consolaient de tout. Quand elle était gaie, il était tenté de l'en remercier comnie d'un acte de vertu, et quoiqu'on l'accusât de ne savoir pas rire, ses yeux riaient quelquefois. Du reste, convaincu que je ne pouvais exercer sur sa femme qu'une salutaire iniluence, il était charmé que je la visse souvent, et il aurait appris avec plaisir que je m'établissais pour toujoui-s en Champagne. Et au fait, eût-il lu dans mon cœur, il n'y aurait rien trouvé qui put l'inquiéter. Je ne désirais rien, je n'espérais rien. Dans mes longs tète-ù-téte avec Monique, j'étais heureux comme une Heur qui se chauffe au soleil; il est vrai que la fleur était un chardon, mais les chardons ont leurs droits et leurs joies. La mienne était tranquille, j'éprouvais par instants de délicieuses langueurs, et il me semblait qu'un amour sans désirs et sans espérances est la félicité suprême. Si Monique m'avait demandé ce qu'elle pouvait faire pour me rendre parfaitement heureux, j'aurais imploré de sa pitié comme une griîce sans pareille la permission de m'accroupir à ses pieds, de poser ma tète sur ses genoux, de l'y laisser longlemps, de ter là, immobile, les yeux fermés, confondant ma vie avec la sienne et savourant une volupté d'ange. Mais un incident survint, et du jour au len-
[ 240 LE SECRET DO phèceptelh.
demain tout fut changé, l'élat des choses; et inoi^ cœur.
Un après-midi, en revenant de Beauregard, je rencontrai dans une des rues d'Épernay M. le comte d<bM Morane. Il m'avait écrit récemment pour me r mander un de ses neveux, qui avait du goût pour leal recherches d'érudition et venait d'entrer à l'École des |
I chartes. Je m'étais intéressé à ce jeune homme stu- '
[ dieux, et j'avais eu l'occasion de faire quelque chose I pour lui. Le comte m'aborda pour me remercier de mon obligeance. Nous nous assimes à la terrasse d'un café, et après qu'il m'eut demandé si j'augurais bien de l'avenir de son neveu, je m'empressai de lui
I demander à mon tour des nouvelles de sa famille, et
I je m'informai tout particulièrement de ce qu'était devenu son beau-frère, ce beau Ludovic, à qui je pensais quelquefois encore, quand je n'avais rien de j mieux à faire. Il me répondit que le vicomte écrivait J peu, que sa dernière lettre était vieille de deux n qu'il était alors en Egypte.
<i Après quoi il est allé aux Indes, ajouta M. de Mo- ] rane, car il est capable de tout. Je commence à croire J
, qu'il ne quittera plus son yacht, et je crains que nous ]
J ne le revoyions jamais. »
Il ne se doutait pas de tout le plaisir que j'éprou- ( vais à le savoir au bout du monde. Avant de me | quitter, il m'annonça qu'il avait fini de réparer son j château d'Aï, qu'il se proposait d'inaugurer son nouveau hall huit jours plus tard en donnant un haï, et
I il me pria instamment d'honorer sa petite fête de ma présence. Dès le lendemain je reçus une carte d'invitation.
M. Brogues et Sidunie n'avaient aucune envie-l
LE 9EC11ET Di; PnÈCEPTEDII. 2H
d'ollef danser b. Aï; depuis l' a heureux accident »,il3 sortaient peu le soir. Mais Ix Beauregard on était dans de tout autres dispositions. Monique n'admettait pas qu'on dansât quelque part sans elle, et sa belle-mère, quoiqu'elle s'en défendit, aimait beaucoup le monde; elle y promenait ses yeux redoutables, son humeur caustique, y cherchait une pilure à ses médisances. De son côté, M. Monfrin était ravi de les trouver d'accord une fois par hasard, et il ae félicitait de pouvoir dans ce cas particulier concilier toutes les obligations de son état. Peu s'en fallut cependant que la partie ne manquât. Vn matin, en descendant de voiture, il fit un faux pas, qui lui causa une de ces ruptures des fibres musculaires du mollet qu'on appelle communément un coup de fouet, et qui ne se guérissent que par un repos absolu. Mme Isabelle montra dans cette rencontre une admirable générosité ; elle s'engageait à tenir compagnie à l'infirme, tandis que sa bru irait seule à cette fête qui lui promettait tant de plaisir. Le piège était trop grossier pour que Monique y tombât; elle refusa des oiïres perfides et renvoya bien loin la tentatrice. M. Monfrin était ai ennuyé de ce contretemps, qu'il s'arrangea pour guérir très vite. Le jour du bal, il affirma qu'il était en état de s'y rendre, pourvu qu'on ne lui demandât pas d'y danser. Quant à moi qui non seulement ne dansais pas, mais qui me souciais peu de voir danser Monique, j'avais écrit déjà ma lettre d'excuses et j'allais l'envoyer, quand elle me signifia qu'elle ne pouvait se passer de ma compagnie, que c'était un de ces cas oii les précepteurs obéissent. Je m'inclinai et j'obéis. Mme Isabelle étant toujours très longue dans ses apprêts de toilette, il était près de dix heures quand
LE SËi:itET DL" PIlEi:El'TEfII,
nous nous mimes ea route dans son grand landau, oit si<c personne auraient leau à l'aise. Chemin Taisant, je n'enteodis pas un seul propos malsonnant. Le temps s'était mis au beau, on avait fait la pain. qui n'était peut-être qu'une paix fourrée. Les fronts «talent sereins, les langues étaient courtoises. La belle-mère daigna s'informer si sa bru était assez couverte, et lui oITrit une cravate de cachemire, en l'exhortant à se la mettre autour du cou. Le sourire (le l'homme qui ne savait pas rire exprimait en ce moment une satisfaction, une détente de l'esprit et du cœur qu'il n'avait pas souvent ressentie.
Quand nous arrivâmes, on dansait déjii. Dans le raurs de ma laborieuse jeunesse je n'ai guère eu l'occasion d'aller au bal; mais j'imagine que celui que Mme de Morane donnait h la jeunesse dorée d'Épernay ressemblait beaucoup A ceux qu'on peut donner ii Paris. Il n'y a plus de province, et celle que les romanciers décrivaient dans la première moitié de ce siècle n'existe désormais que dans leurs livres. Grâce aux chemins de fer, aux journaux, au télégraphe, Paris s'est répandu sur toute la France. Je suis sûr que la plupart des toilettes en venaient, comme aussi les sujets de conversation; il y avait là dix, personnes au moins qui étaient allées faire un lour au Champ de Mars, et qui, ayant visité l'Exposition avant qu'elle fût ouverte, racontaient déjà tout ce qu'on y verrait.
Mais trouve-t-on dans toutes les fêtes une femme qui, comme Monique, sans être une beauté, n'a qu'à se montrer pour attirer tous les regards? Ses grâces un peu étranges, son exquis naturel, ou, pour mieux dire, sa sauvagerie raffinée, excitaient ou l'admira-
LE SECRET DC l'JIÉCEl'TEmi, 243
^ tîon ou la curiosité et obligeaient tout le momie à s'occuper d'elle. Passant avec raison pour une danseuse hors ligne, à peine eut-elle paru, vingt jeunes gens, armés de leur carnet, fondirent sur elle comme les pigeons sur le grain, et elle eut peine à les satistaire. Elle dansa, comme toujours, avec sa légèreté d'oiseau ; mais, sachant que l'ennemi était là et ne la quittait pas des yeux, elle modéra son ardeur, s'abandonna moins à son plaisir, et quand elle cessait de danser, elle n'avait plus l'air de tomber du haut des nues et d'être étonnée de se retrouver sur la terre; elle ne l'avait pas quittée. Et cependant, quoique je rendisse justice à ses bonnes intentions, je sentais tiue, si elle ne s'amusait pas trop, elle s'amusait beaucoup, et j'éprouvais, en la regardant valser, la mélancolie d'une poule qui voit se jeter à l'eau le caneton qu'elle a couvé. Il me semblait qu'elle était partie pour un monde où je n'avais pas accès, qu'il y avait des espaces entre nous, qu'elle allait s'envoler, disparaître, que je ne la reverrais plus.
Je ne tardai pas à quitter te hall, et je passai dans le salon réservé aux joueurs de whist. J'y trouvai M. Monfrin; on avait eu besoin d'un quatrième et on était allé le chercher. Je m'assis derrière lui, et je tâchai de tromper mon ennui en m'intéressant à un jeu que je ne comprenais qu'i moitié. Quand la partie fut terminée, minuit était déjà sonné. Il me proposa d'aller respirer le frais au jardin, qui était éclairé a f/iorao. It m'offrit un cigare, et nous arpentâmes une allée, en fumant et contemplant les étoiles. Nous entendions d'un côté les violons, de l'autre le murmure lointain de la Marne, qui s'occupait d'affaires plus sérieuses.
2ii LE SECRET DU PllÉCEPTEUIt.
« Quelle belle nuit! s me dit-il, avec un accent de profonde conviction.
Cela voulait dire : * Tout va bien; des heures durant, ma femme ne s'est point chamaillée avec ma mère; elle est gaie, contente, elle n'a jamais été plus jolie, elle s'amuse sans trop s'amuser, et on l'admire, sans que personne songe à me la voler. Tout va bien, et il n'est pas aussi difllcile d'être heureux que je le pensais, »
Après un long silence, cet homme à qui il en coûtait de parler flt un effort et me dit :
u Vous ne saunez croire combien Monique est joyeuse de ■ious a\oir revu, a M. Tristan, me disait- «elle.est le seul hommeàquije puisse montrer mon « cœur et tout ce qu'il y a dedans. > C'est un avantage que vous avez sur moi, maisje n'en suis point jaloux. Vous Êtes un ami sûr, et si vous le voulez bien, je tirerai quelque profit de ta confiance qu'elle vous témoigne. Dans ses entretiens avec vous, vous a-t-elle dit quelque chose que vous puissiez me redire sans indiscrétion'? A-t-elle contre moi des griefs qu'il me serait utile de connaître? Je sais qu'elle me reproche de n'fitre pas gai. C'est la faute de ma destinée plus que la mienne. J'ai dû renoncer h des occupations que j'aimais passionnément pour faire un métier qui me plaisait peu. Un homme qui n'a pas pu ce qu'il voulait et qui a dû vouloir ce qu'il fallait, si purs que soient les motifs qui l'ont déterminé, se sent toujours un peu diminué dans sa propre estime. Une fois enfin, en me mariant, j'ai satisfait ma volonté, et à longue mon humeur s'en ressentira. Vous pouvez lui en donner l'assurance, mais a-t-elle d'autres sujetft' de plainte? me reproche-t-elle d'autres défauts^
ue
3is I
LE 8E(;ilËT DU l'IltCliPTEUn. '.
Je me proposais de l'enlreprendro un jour oq l'autre au sujet de sa mère et de lui représenter que certains devoirs sont inconciliables, qu'il ferait bien de chercher un prétexte pour quitter Beauregard, que Mme Isabelle et sa bru ne vivraient en paix qu'à la condition de ne plus loger sous le même toit. Je remis cette explication à plus lard. Il paraissait content depuis quelques jours que je me fis une conscience de troubler son bonheur, et je l'assurai que sa femme lui était fort attachée et ne se plaignait de rien.
Nous nous promenâmes quelques instants encore. Étonné d'en avoir dit si long, il était rentré dans le silence. Quand il eut fini son cigare :
c Le bonheur ne se donne pas, murmura-t-il comme se parlant à lui-même, il faut le conquérir. »
Et ayant levé les yeux au ciel, il s'écria de nouveau :
<L Quelle belle nuit! »
Là-dessus, nous retournâmes dans le hall, oii l'on dansait le cotillon. Je crus apercevoir une place vide sur le sofa où Mme Isabelle était assise. Je voulus être aimable, et je me faufilai jusqu'à elle. Quoique je ne fusse pas de ses amis, elle me récompensa de ma bonne pensée par un sourire fort gracieux.
€ C'est bien !x vous, monsieur Tristan ; vous venez désennuyer une vieille femme.... Où est mon fila?
— Nous nous sommes promenés tantôt dans le jardin, et maintenant il regarde valser sa femme.
— C'est un plaisir sur lequel il doit être blasé.
— Elle valse si bieni
— Si vous voulez savoir mon avis, elle valse et surtout elle polketrop bien. J'ai toujours pensé que,
516 LE hECllE'!' DU l'ilÉCEPTEUH.
comme ceriaine héroïne de notre Shakspeare, ell&I était née au moment od une étoile dansait dans laï ciel.... Mais pourquoi Sidonie n'est-elle pas venue?
— Elle a tenu compagnie à son père.
" — Et pourquoi son père n'est-il pas venu?
— Il se trouve fort bien chez lui.
— S'il est bon d'aimer sa maison, il est bon d'aller { quelquefois dans la maison des autres : on fait d comparaisons qui sont souvent utiles et plus souvent J encore amusantes. Je suis siire que Sidonie n'aurait I pas demandé mieux que de venir. M, Brogues esti donc un égoïste?
— Il ne passe point pour tel.
— J'y pense : s'il n'aime pas le monde, c'est qu'îll craint peut-être qu'on ne lui parle de sa femme.. Croyez-vous que Mme Brogues sortira prochaine- I ment du couvent oii elle fait une si longue retraite?
— Vous me supposez plus savant que je ne le suis. '
— Vous étiez là quand elle est partie, vous devez ^ savoir beaucoup de choses que vous ne dites pas.
— Je vous jure, madame....
— Ne jurez pas, ce n'est pas convenable. »
Et elle ajouta d'un ton goguenard :
€ Le fait est que je voudrais savoir dans quel pays 1
il se trouve, ce couvent. Ne croyez-vous pas, sieur Tristan, qu'il ne ressemble à aucun autre, que ] c'est un couvent oii l'on s'amuse, un couvent oii il se passe beaucoup de choses peu conformes aux J convenances britanniques? »
Il me tardait qu'elle quittât ce sujet délicat, Heu--J
^reusement le cotillon venait de finir. M. de Morane,r
.nt monté sur une banquette et ayant prié l'honCrJ
ible assemblée de vouloir bien lui accorder i
LE sechëi' du piilcepteuk. îiT
' stant d'attention, nous annonça qu'une très habile et très célèbre chiromancienne était arrivée à Aï depuis quelques heures, qu'elle devinait par l'inspection des mains et les mystères de l'avenir et les secrets des âmes, mais que cette incomparable diseuse de bonne aventure ne ia disait qu'aux femmes, parce qu'à l'entendre, si incrédules qu'elles soient, elles sont toujours un peu croyantes, et que les sceptiques renforcés troublaient sa clairvoyance. Elle venait de se présenter au château; fallait-ii la faire entrer?
Cette proposition ayant été accueillie avec enthousiasme, il al!a chercher sa bohémienne, et l'on vit bientôt entrer une petite vieille de méchante apparence, au dos voûté, vêtue d'une mante brune à manches, boutonnée par devant et qui l'enveloppait des pieds à la tête. Par sa tournure, par ses cheveux grisonnants et ébouritrés, par sa démarche hésitante, par ses mouvements saccadés, elle me rappelait Thérèse la chercheuse. Mais je ne pus décider si elle lui ressemblait aussi de visage : elle porlait un masque de velours noir, destiné, nous dit le comte, à cacher un signe cabalistique gravé sur sa joue gauche, et qu'elle ne devait laisser voir ù personne quand elle pratiquait son art. S'aidant d'une béquille, cette sinistre sorcière s'avança jusqu'au milieu du hall, et l'on fit cercle autour d'elle.
m Voilà une plaisanterie d'un goût douteux, me dit Mme Isabelle, mais qui peut avoir des conséquences assez drùles. s
Cependant lu bohémienne, qui semblait se trouver mal à l'aise au milieu de cette nombreuse assistance, fit un geste de dépit, et se tournant vers M. de Morane, elle lui dit d'une voix caverneuse et chevrotante
LE SKCIIET DU PIlÉCEi'TEUR.
« Moa bon monsieur, je n'ai jamais dit la bonnaj aventure dans une salle pleine de monde; pour bieal faire ces choses-là, il faut être tête à léte....
— Et que le diable se mette en tiers, interrom- I pit-il.
— Songez, mon bon monsieur, qu'avant d'an--J Doncer aux gens ce qui leur arrivera, j'ai l'habitude J de leur dire ce qui leur est arrivé! Je leur prouve i ainsi qu'ils peuvent m'en croire, que je ne suis pas une menteuse, que je ne vole l'argent de personne.
— Qu'à cela ne tienne, madame! Il n'y a ici que des femmes qui n'ont rien à cacher,
— Eh! eh! Qt-elle en ricanant, les plus l; femmes du monde n'aiment pas qu'on leur raconte 1 leur petite histoire en public; les plus honnêtes | femmes ont fait des chosea qu'elles ne disent qu'à leur bonnet de nuit, et encore lui en cachent-elles la moitié; les plus honnêtes femmes ont eu, un jour ou l'autre, de mauvaises pensées, et je devine les pensées comme les actions.... Enfin, puisque vous le voulez, et si les jolies petites dames qui m'entourent le veulent aussi, s'il leur plaît d'en courir la chance, je ' suis toute h leur service.... Eh! ma mignonne, donnez-moi voire main, je vous prie. »
La mignonne en robe rose à qui elle s'adressait opéra un vif mouvement de retraite ; comme elle, tout le monde recula d'un pas, et le cercle s'élargit, d'où il était permis de conclure que la bohémienne avait raison, qu'il est des risques que la femme la i plus sûre d'elle-même se soucie peu de courir,
« Voilà bien vos honnêtes femmes de France I me J dit Mme Isabelle. Pas une Anglaise n'eût reculé.
Toutefois, bien que sa vertu fût a l'épreuve de tout,
elle n
,E SECEIET DU PHÉCEI'TEUII. 349
n'eût garde de quitter son coin. Ce fut Mme de Morane qui se sacrifia, en déclarant qu'en sa qualité de maîtresse de maison elle devait donner le bon exemple. Elle s'avanga résolument vers la bohémienne, qui, ayant considéré quelques instants ses joues pleines, son épais corsage et son nez carré, la pria d'ôter le gant de sa main droite. Puis, après un long et minutieux examen :
« Bien née, bien mariée, très heureuse en ménage, dit-elle dû sa voix rauque. Mari commode et indulgent. Nous faisons la pluie et le beau temps; mais nous sommes sage, nous n'abusons pas. Caractère doux, facile, et pourtant très obstiné. Nous voulons bien ce que nous voulons. Ahl par exemple, nous avons un défaut, un gros défaut : nous avons la manie de marier les gens. Oh oui! nous sommes une grande marieuse. »
On partit d'un éclat de rire, et l'on déclara d'une commune voix que cette chiromancienne était décidément fort sagace. On changea d'avis un moment après, lorsqu'elle ajouta :
« Ahl nous ne réussissons pas toujours. Noua voudrions bien marier notre fils aine, et il mourra garçon. y>
On rit de nouveau, mais cette fois à ses dépens. Elle ignorait donc que Mme de Morane n'avait point d'entants! Si quelqu'un lui avait fait sa leçon, l'avait mal retenue et s'était perdue de réputation. Elle sentait bien elle-même qu'elle venait de faire \ balourdise, et ayant examiné de nouveau la main potelée et grassouillette de la comtesse :
« Si vous n'avez pas de fils, peut-être avez-vous un frère que vous aimez comme un Benjamin.
1250 Lli îiECHET DC JMlÈCEfïEl'Jl.
— Où est-il en ce moment? Il y a longtemps q' je n'ai de ses nouvelles.
— Vous êtes malicieuse, ma petite dame; on ni me trompe pas si facilement. Quand vous donne: une fôle, m'est avis que vous l'y invitez. »
Décidément elle savait mal son métier, elle faisail écoles sur écoles.
« S'il est ici, repartit Mme de Morane, vous saun sans doute le reconnaître. Parmi tous les jeunes' gens qui nous entourent, en est-il un qui soit mon. frère'.' »
Et lui en présentant plusieurs : « Est-ce celui-ci' Est-ce celui-là? » demandait-elle.
La chiromancienne secouait la tête sans répondre. Tout à coup, a'apercevant qu'on la raillait, prise de colère, elle ramassa brusquement sa béquille et se retira en grommelant. M. de Morane courut aprèft elle, la retint et dit à sa femme :
B Elle est susceptible, ma chère, et en vérité vous en usez trop familièrement avec les puissances diaboliques. Vous les mettez à l'épreuve, vous leur tendez des pièges. D'ailleurs je crois qu'elle a dit vrai, qu'elle n'aura tous ses moyens que si on la consulte avec un peu plus de discrétion et de mystère. Nous allons l'enfermer ici près, dans votre petit salon, dont nous fermerons la porte pour que les curieux n'entendent rien, et si le cœur leur en dit, ces dames et ces demoiselles iront l'y retrouver une
»k une. »
' IjA motion fut approuvée, et Mme Isabelle n: « Croyez-vous qu'elle ira? s Elle, c'était sa bru . Je fus saisi d'une vague inquii tude. Il me parut que cette alTaire avait un air de dit
LE SECilET DU PIlÉCEPTEL'K. 351
blerie propre à séduire l'imagination de Monique, que le bon chien devait monter la garde autour de sa jeune maîtresse, la surveiller et l'avertir. Je la cherchai des yeux, je ne la vis pas. Je traversai le hall dans toute sa longueur, et j'allai me poster en sentinelle près de l'entrée du petit salon.
Après quelque hésitation, et quoique la chiromancienne se ffit discréditée par ses hévues, nombre de femmes étaient allées lui montrer leur main. Klle les expédiait en quelques minutes ; mais elle avait, parait-il, recouvré toute sa clairvoyance, car telle qui était entrée en haussant les épaules semblait émue eu sortant.
«Ahl ma chère, disait l'une, elle n'est pas à demi sorcière : elle m'a raconté des détails que je croyais être seule à connaître. »
Une autre souriait agréablement : on lui avait débité des douceurs et fait de savoureuses promesses, V Une autre encore était rouge de colère, et s'écriait : ^Vc Quelle insolente! »
H « Ma foi ! tout bien considéré, je n'y vais pas )>, dit •ftne jeune fdie en rebroussant chemin.
« Et moi j'y vais », répondit une voix argentine.
Je m'élançai entre Monique et la porte, et je lui dis tOLit bas :
« Voulez-vous m'élre agréable? N'en faites rien. »
Elle parut hésiter, mais je commis une imprudence : je murmurai à son oreille la sentence que Sidonie aimait à répéter et qui lui servait de devise : DéRe-toi et défends-toi!
« Ahl toujours et toujours Sidonie! Qu'elle garde pour elle sa sagesse! J'entre. »
Et elle entra.
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LE SECBET BL mSCEfTKC*.
^^K; Ce qoi m passa entre elle et la sibylle, je l'afçii» ^^HfcUe-intaie dte le leodenuia. Ea la voyant panllre, ^^V|l Ceimiie masquée Ht an geste de surprise; mais ^^■3* cruiraiB volontiers qu'elle fut moins éloimée que ^^H contente, qu'elle éprouva la même joie que peut res- ^^p MDlir un pécheur quand le poisson s'engage dans itOR lilet. Klle s'avança à sa rencontre, la Qt asseoir dans un fauteuil . et pendant quelques instants la contempla de fort près, sans mot dire, dans une sorte d'extase, si bien que Monique perdit patience et lui dit : < Abrégeons, je vous prie, abrégeons *.
«r Ne vous fâchez pas, mon agneau, répondit-elle humblement. Si je vous regarde de si près, c'est qu'avec vous il faut prendre ses précautions et lire dans les yeux avant de lire dans la main. Dieu! qu'elle est petite, cette main, et que de lignes qui se croisent et s'cnlrc-croisent I C'est un vrai grimoire. Mais, par exemple, il y a quelque chose qui me parait clair ; vous aurez, une existence fort agitée, et ce n'est pas étonnant, car vous été» aussi vive que vous êtes jolie... Ma poulette, un jour ou l'autre, deux hommes ne couperont la gorge pour vous,
— En voilîi asseï, madame la sorcièrel Vous figurez-vous que je prenne au sérieux vos grimaces et vos prophéties?
— Demandez pourtant aux petites dames qui m'ont Gftlt rhonuûur de venir causer avec moi si je ne leur ni pas dit certaines choses qu'elles croyaient que personne ne savait I
- C'est possible. Vous allez aux nouvelles, vous j vous informez, vous espionnez, vous rédez et vous 1 Airetez dans les ofllces, vous interrogez les valets àe-
LE SECnET DU PBÈCEPTEUn. 253
'pied, le» cochera, les marmitons. Voilà le fond da votre science.
— Ta, ta, ta, c'est ainsi que vous le prenez? Voulez-vous, ma fltie, que je vous raconte toute votre histoire, depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui?
— Gardez-vous-en bien, ce serait trop long. Ditesmoi seulement ce qui m'est arrivé l'an dernier peu avant mon mariage, et je voua tiens quitte du reste,
— Écoutez-moi de vos deux oreilles , répliquat-elle d'un ton mystérieux. Est-ce un groom qui m'a appris qu'un jour de l'été dernier, vous vous êtes promenée dans un souterrain tête à tête avec un jeune homme? Est-ce une cuisinière qui m'a assuré qu'il vous fit une déclaration d'amour? Est-ce un marmiton qui l'a vu ramasser une fleur tombée de votre corsage? C'était, je crois, un œillet. Et puis, jeune incrédule, moquez-vous de ma science 1 »
Monique s'était levée vivement et se dirigeait vers la porte. Par malheur, elle s'arrêta à mi-chemin, et se retournant : '
a Je commence, bonne femme, & savoir qui voua êtes.... Le connaissez-vous, ce jeune homme? Pourriez- vous me dire son nom?
— Je ne connais pas les noms, mais je connais les cœurs, et je puis vous affirmer qu'il était passionnément amoureux de vous, qu'il ne désirait rien tant que de vous épouser.
— Et dit-on dans les cuisines qu'il ait jamais demandé ma main?
— Il n'a pas osé.
— Je vous en crois sans peine. Il est si timide 1
— Ah ! permettez, il avait chargé sa sœur de s'informer si Mme votre mère agréerait sa demande,
h 251 LE SEl-.HET DU PnkCEPTEUIl. |
et Mme votre mère a fait entendre qu'elle y était peu disposée . Il a de l'amour-propre, et il a craint d'être refusé. Nous avons tous nos défauts; s'il a manqué de courage, peut-être vous-même avez-vous manqué de patience. Il faut lui pardonner. Il est si malheureux! Il s'en est allé bien loin, bien loin, pour tâcher de se distraire, et si loin qu'il soit allé, il n'a pu vous oublier. On dit dans les cuisines que, si le hasard voulait qu'il vous revît, il vous adorerait plus que jamais.... Mais, je vous prie, auriez-vous consenti à l'épouser'?
— Que sait-on? C'est une folie dont j'aurais peul- <'-tre été capable, i
La femme masquée répondit en changeant de voix ; « Vous venez de me faire, madame, la plus grande joie et en même temps le plus grand chagrin que j'aie ressenti dans toute ma vie. *
Et à ces mois, redressant sa haute taille et se dépouillant en un tour de main de sa perruque, da son loup, de sa mante, le vicomte de Triguères apparut à Mme Monique Monfrin dans toute sa. gloire, je veux dire en frac, en gilet blanc et un gardénia ù la boutonnière.
Quoique je fusse à mille lieues de me douter qu'il était là, seul avec elle, ne sachant que penser de cette conférence qui se prolongeait, j'avais senti mon inquiétude redoubler de minute en minute. Pour surcroit de malheur, je vis venir à moi Mme Isabelle qui me dit, en refermant son éventail et m'en donnant de petits coups secs sur les doigts :
a. Elle reste bien longtemps. Je suis curieuse de savoir ce que se disent ces deux folles. »
Je lui représentai qu'elle n'avait pas le droit de
^^ér(
LE SECIIET DU PIIÉCEPTEUB
iéranger leur lête-à-téte, que ce serait contraire au règlement.
« Je ne respecte que les lois anglaises, me répliqua-l-elle sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant, et quand je suis sur le continent, je n'en connais pas d'autres que mon bon plaisir. »
Je ne pouvais la retenir de force ; elle ouvrit la porte, je la suivis. Nous arrivions à l'instant même oii M. de Triguères venait de quitter son déguisement, et Mme Isabelle poussa une exclamation, un oh ! très britannique.
« Je n'ai pas perdu mon temps, lui dit sa bru. J'ai obligé la fausse sorcière à se démasquer. C'est un beau succès,
— Je soubaite que votre victoire ne vous ait pas coûté trop cher », repartit cette terrible femme, en gonflant ses narmes.
Après nous, une foule de curieux et de curieuse.-* avaient envahi le petit salon.
« Eh bien, oui, leur disait M. de Morane, je le croyais au fond de l'Egypte, il en est revenu à l'improviste. Il est tombé chez moi cette nuit même, et pour vous prouver que les voyages ne changent pas les hommes, il s'est donné, d'entrée de jeu, la satisfaction de vous mystifier.
— Ai-je bien joué mon rùle? lui demanda son beau -frère.
— Ce qui me parait certain, c'est que tu as proOté de l'occasion pour te faire d'un seul coup une dizaine d'ennemies intimes.
— Tant mieux. Il me faudra deux semaines, mettons un mois, pour obtenir mon pardon. Cela m'occu- |)erii.
Î56 LE SECRET Dl' PIIÉCBPTEUII. ^
— Ainsi soit-il! s'écria le comte, Me&dames et messieurs, alloDs souper. >
J'espérais que Mme Isabelle allait demander sa voiture. Je ne la connaissais pas encore. Quoiqu'elle prétendit s'ennuyer beaucoup au bal, elle restait lou*,-l jours jusqu'à la fin. En réalité, elle s'y amusait infi- * niment, et le lendemain elle s'amusait encore, en médisant de son plaisir. Avec le mépris des lois étrangères, ce genre d'ironie constituait le fond de son humeur. Mais dans ce cas particulier, elle avait une autre raison de ne point hâter son départ : elle ae flattait sans doute que sa bru souperait câte fi câte avec M. de Triguères. Son attente fut trompée. Ce fut au bras de son mari que Monique entra dans la salle à manger. S'étnnt emparée d'une petite table ronde placée dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me lit signe, et nous soupâmes ensemble tous les trois, sans que le vicomte fit mine de s'approcher ou même de s'occuper de nous.
Quand nous partîmes, les laboureurs étaient déjft ■ dans leurs champs, les vignerons dans leurs vignes,* | et il me sembla que le soleil nous regardait d'un air narquois. Il se moque des gens qu'il voit à son lever , sortir d'une fête et qui, ne sachant pas ae reposer, ont fait de la nuit le jour. A la vérité, nous étions tous plus soucieux que las, et, chacun gardant pour soi ses pensées, personne ne parlait. Toutefois, comme nous arrivions à Épernay, Mme Isabelle rompit tout à coup le silence.
« Est-il permis de voua demander, ma chère, ce qu'a bien pu vous dire' M. de Triguères durant votre long entretien?
niaiseries, madame.
— Oh ! le vicomte n'a jamais passé pour un niais.
— Il n'a pas eu besoin de déployer beaucoup d'esprit pour lire dans ma main que j'avais un détestable caractère et que vous me donniez d'excellentes leçons, dont je ferais bien de profiter.
— Mais encore?
— Ah! de grâce, ayez pitié de ma fatigue! Je m'endors en vous répondant. »
Mme Isabelle se tourna vers moi.
« Ne pensez-vous pas, monsieur Tristan, qu'elle a le regard bien vif pour une femme endormie? »
Sa remarque était juste, et j'avais été peut-être le premier à la faire.
Quand je lus pour la première fois Tristram Shand^i j'admirai le beau trait de l'oncle Tobie, qui, après beaucoup d'eJTorts, ayant fait prisonnière une mouche I dont les obsessions avaient lassé sa patience, lui ' rendit aussitôt la liberté, eu s'écriant : « Va, petite, où il te plaira; le monde est assez grand pour nous ' contenir tous les deux ». Après avoir admiré cette généreuse action, j'étais rentré en moi-même, et m'étais dit que j'en aurais fait autant, que l'oncle Tobie et moi, nous avions été pétris du même limon. Je suis en effet d'une assez bonne pâte. La nature m'a maltraité, j'ai eu parfois h me plaindre des hommes, et j'ai pardonné leurs injustices aux hommes et à la nature, comme à toutes les mouches qui m'ont piqué. Si je n'avais jamais rencontré M. le vicomte de Triguères, je serais mort, je crois, sans avoir htu personne. Mais un méchant hasard l'ayant poussé sur mon chemin, il m'inspira dès la première heure une insurmontable aversion, et je découvris que les haines des débonnaires sont âpres et violentes. Quand
LE SECHET DU PRÉCE!"rEUH.
il ne m'aurait fait aucun mal, je n'aurais éprouvé que de l'antipathie pour ce jeune insolent qui n'avait d'autre règle que ses passions et considérait toutes les femmes comme des jouets destinés à amuser son ennui. La destinée avait voulu qu'il devint mon mauvais génie, le pire ennemi de mon repos et de ce maigre bonheur dont j'étais résolu à me contenter. Il y avait dans sa physionomie je ne sais quoi de menaçant et de fatal qui me causait de superstitieuses angoisses ; le signe cabalistique que la sorcière cachait sous son masque, il le portait gravé sur son front; cet homme me faisait peur. Je l'avais cru au bout du monde; je m'étais flatté qu'il y resterait, qu'il se noierait dans la mer des Indes et serait la pâture d'un requin. Il ne m'avait point fait cette grâce, et à peine de retour en Europe, il était accouru à Épernay, Sans doute il méditait quelque entreprise, et toutes mes vieilles colères s'étant subitement rallumées, je me disais : « Il me tuera ou je le tuerai; mais, moi vivant, il ne l'aura pas». Le chien grinçait des dents; il avait juré de défendre son os.
Le soir de ce même jour, M. Mont'rin et sa femme étant venus dîner à Mon-Désir, je pris Monique à part, et j'engageai l'entretien en lui disant d'un ton grave :
« Serai-je plus heureux que votre belle-mère? M 'apprendrez- vous ce qui s'est passé entre M. de Triguères et vous?
— Vous ne savez donc pas encore que je vous dis--j tout? » me répondit-elle.
Dès qu'elle eut achevé son récit :
« Croyez-vous tout ce qu'il a dit? lui demandai-jetl| et ses déclarations vous ont-elle touchée?
^^H — Je ne suis pas fâchés de savoir qu'il me regrette,
^^^nt je suis bien aise d'avoir appris que, si on ne l'eiit
^^^^irconvenu, il aurait demandé ma main, que j'ai été
^^^a victime d'une petite trahison domestique. Je m'en
doutais, et j'ai quelque plaisir à penser que je ne
m'étais pas trompée. Que voulez- vous I on a son petit
amour-propre de femme.
— Vous êtes donc persuadée qu'il vous adore?
— On a vu, dans ce monde, des choses plus invraisemblables.
— Mais, à propos, aviez-vous deviné, en entrant | dans le petit salon, que ce beau jeune homme vous y | attendait?
— Je ne l'ai deviné que lorsqu'il m'a parlé des souterrains. . . . C'est singulier, ajouta-t-elle, ce beau jeune homme a le don de vous inquiéter, de vous émouvoir, de vous mettre hors de vous. Vous l'avez pris en grippe, vous êtes injuste à son égard. Vous voua piquez de n'avoir point de préjugés, vous en avez.
— Soit! Ne vous occupez pas de moi; ne pensez qu'à votre mari et à votre belle-mère. Soyez très prudente. Vous disiez naguère à cette Anglaise qu'elle serait contente de vous voir faire une sottise. J'ai bien peur que cette sottise ne soit déjà commencée, b
Elle me repartit avec une ironie caressante : a Mon Dieu! que je plains les jeunes filles qui ont été élevées par des femmes! Elles n'ont jamais eu la joie d'être sermonnées et surveillées avec une tendre sollicitude ; les institutrices n'aiment qu'elles-mêmes; mais les précepteurs, porlons-enl Quand, jadis, j'allaia faire des croquis dans la campagne, si un curieux s'approchait, mon gros dogue, qui m'accompagnait toujours et s'accroupissait à mes pieds, se dressait
LE ^iECRET DU PRÉCEPTEUIt. ÎGt
subitement sur ses quatre pattes, grondait sourdement. Avec vous, c'est bien autre chose encore, suffit d'un souffle, d'une ombre pour vous efl^arer, et vous aboyez à lue-tête.
— C'est que je suis plus clairvoyant qu'un dogue. Je sais que le danger vous attire et que vous ètéB femme à l'aller chercher, s
Elle me répondit en me aerrant les deux mains :
« Je vous jure que je n'irai pas le chercher, et que, s'il me cherche, il ne me trouvera pas. »
Cette promesse solennelle me rassura un peu, et du reste quinze jours durant, il ne se passa rien qui pût m'alarmer. Cependant je crus m'apercevoir que M. de Triguères se promenait souvent à cheval dans les environs de Beauregard. Je le rencontrai deux fois à trois jours d'intervalle, comme je sortais du château. La première fois, il ne me vit pas ; la seconde, il me fit un salut fort poli, que je fus bien forcé de lui rendre. Malheureusement je devais retourner h Paris. M. Linois m'avait écrit qu'il était question de me donner une place de maître de conférences à l'École des hautes études, que ma présence était nécessaire, que les bons offices des amis ne remplacent pas les démarches personnelles. Il terminait sa lettre par ces mots : « Précepteur de jeunes filles, vous vous oubliez à paître vos brebis ». Il fallait partir, et il m'était insupportable de penser qu'en mon absence l'ennemi qui rôdait autour des remparts tenterait peut-être de s'introduire dans la place. Mais il survint un second incident, et la situation changea de nouveau.
Il y a dans les environs d'Éperoay, au pied d'une collme, un joli endroit, rendez-vous du tieau monde.
tE SECRET DU PRÉGEPTËOI
nommé Saint- Martin, célèbre par ses eaux vives, ses verts ombrages et la fraîcheur de ses gazons. Mme Isabelle nous avait proposé d'y aller faire un lunch dimanche qui précéda mon départ et de dîner chez elle au retour. Le jour du Seigneur était le seul oti son fils et M, Brogues fussent libres de se promener, et ayant peu vécu en Angleterre, de tous les articles du code des convenances le repos dominical était celui qu'elle observait avec le moins de rigidité,
Elle avait tout réglé, tout ordonné, sans que Monique y trouvât rien à dire; désirant que son flls ne fût privé du plaisir d'herboriser, elle décida qu'il ferait . la promenade à pied, accompagné de la fidèle Sidonie, par des sentiers dont ces deux botaniqueurs, c'était son mot, connaissaient tous les détours, que le reste de ta société se rendrait h Saint- Martin par la grande route qui longe et contourne la colline. Elle nous fit monter dans son landau; la calèche de M. Brogues suivait à vide.
La journée était belle; on ne voyait pas un nuage à l'horizon, et les esprits étaient de la couleur du temps. Il semblait qu'on eût tout oublié, qu'on eût renoncé pour toujours aux coups de langue, aux coups de dent, aux coups de patte. La calculée douairière se montrait à l'ordinaire fort pacifique en présence de M. Brogues; elle tenait à faire croire que, BÏ sa bru l'aimait peu, il n'y avait pas de sa faute. De Beauregard jusqu'à Saint-Martin, il ne fut question que de placements, de spéculations de Bourse. Mme Isabelle en avait fait une dont elle était contente; elle avait des fonds disponibles; elle interrogea M. Brogues sur la meilleure manière de les remployer. Très ^tendue en alTaires, elle n'avait pas besoin qu'on
'rès J liai
H LE SECRET DU PRECEPTEUn. 263
COnseUlât. Quand elle se donnait l'air de consulter les gens, son seul but était de juger de leur capacité, et si leurs conseils ne concordaient pas avec ses propres idées, elle les tenait résolument pour des sots.
Nous étions arrivés à destination depuis dix minutes environ quand parurent les herboriseurs, l'un grave et posé, Sidonie échauffée à la fois par la marche et par les trouvailles qu'elle venait de faire. Elle avait recueilli plusieurs variétés d'ophrys, que Monique consentit â admirer. Il est vrai que l'une ressemblait à une mouche, qu'une autre avait la forme d'une abeille aux ailes étendues, que la troisième était une véritable araignée, au gros corps mélangé de jaune et de brun. Il y avait là de quoi amuser ses yeux d'artiste, auxquels la plupart des petites fleurs qui intéressent les botanistes ne disaient rien. Elle poussa la complaisance jusqu'à écouter avec intérêt les explications de sa soeur, qui lui apprit qu'on a donné à ces plantes un nom grec signifiant sourcils, qu'en effet leurs sépales sont arqués et souvent garnis de poils, que ce sont des plantes herbacées, tuberculeuses, appartenant à la famille des orchidées, mais qu'elles diffèrent des orchis en ce que leur labelle se termine en éperon.
Après avoir examiné les ophrys, nous bûmes et nous mangeâmes. M. Brogues, Sidonie et son beaufrère s'étaient assis dans l'herbe, près d'une source. Mme Isabelle, qui craignait les rhumatismes, préféra rester dans sa voiture, 0(1 je lui tins compagnie, ainsi que sa bru. Elle était occupée à dévorer son troisième sandwich, lor-sque, au bout d'une allée à laquelle nous faisions face, Monique et moi, se dessina la silhouette d'un cavalier, qui se dirigeait de notre côté. Mme Isa-
tC64 LE SECRET DC PnÉCEPTEtTl,
belle s'aperçut que nous regardions quelque chose ou quelqu'un, elle regarda à son tour; puis, se retournant vers sa bru, elle lui dit tranquillement :
t Ehl vous le savez bien, ma chère, c'est lui, >
Cette provocation fit rougir Monique de colère. Elle ne répondit rien; mais je crus que ses deux prunelles allaient se détacher de leurs orbites et, comme des balles, frapper sa belle-mère en plein visage. Le regard qu'elle lui lança était si terrible que Mme Isabelle ne put le soutenir; pour la première fois peutêtre, elle perdit contenance, détourna la tête, après quoi elle recommença à manger son sandwich.
Je ne pouvais en douter, c'était bien lui. Il s'avançait au petit trot, et deux minutes après il mettait pied à terre, attachait son cheval à un poteau et venait droit à nous. Notre rencontre était-eîle fortuite? J'avais peine k le croire, il ne faisait rien par hasard, et depuis j'ai eu lieu de me convaincre que, quand ses passions étaient en jeu, il avait au suprême degré le don de l'information. Selon toute apparence, il savait, en venant h Saint-Martin, qu'il y verrait une personne qui, jeune fille, avait vivement piqué sa curiosité, et qui lui plaisait beaucoup depuis qu'elle était mariée. Peut-être était-il bien aise de la trouver en famille et de s'assurer de l'accueil qui lui serait fait si le loup tentait de s'introduire dans la bergerie.
Je dois reconnaitre qu'il se montra ce jour-là très convenable et fort discret. S'étant approché du landau, il nous salua tous les trois avec une égale politesse, et ce fut à Mme Isabelle qu'il adressa la parole. Elle lui répondit sur un ton froid, qui toutefois rien de désobligeant. Elle lui demanda'des nouvelles
lis n'avait ^H nouvelles ^H
^Ê LE SECRET Dt! PRÉCEPTEUR. 265
"Se M. et de Mme de Morane et le chargea de leur présenter ses compliments. Il noas quitta bientôt pour aller rendre ses devoirs à M. Brogues et pour tendre la main à l'homme tranquille qui parlait peu et n'en pensait pas moins.
L'entretien s'engagea, M. Brogues lui fit raconter son voyage en Egypte, et Sidonie s'informa si les Pyramides produisaient un aussi grand effet qu'on le prétend.
« Mon Dieul dit-il modestement, l'homme qui les contemple se sent très petit; mais pour me sentir petit, je n'ai pas besoin de me comparer h une pyramide. »
M. Brogues l'interrogea ensuite sur les progrès de la viticulture en Tunisie. Il dit ce qu'il en savait, ce qu'il en savait se réduisait k peu de chose; i n'était pas un de ces sujets pour lesquels il se passionnât. On lui parla de son yacht, il s'échauffa
« C'est une impression délicieuse, dit-il, que de s sentir chez soi dans l'immensité de la mer. »
Là-dessus, il se plaignit que les Français eussent l'humeur peu voyageuse, et se tournant vers Mme Isabelle, il dit, pour lui faire sa cour, que les bnulevardiers qui s'imaginent que l'univers finit au Gymnase feraientbiend'imiterles Anglais, pour qui cent lieues ne sont qu'un pas de fourmi.
« Les Hollandais aussi, poursuivit-il, nous donnent d'excellents exemples. C'est une bagatelle pour eus que de se transporter de leur chère Hollande dans leurs colonies malaises. Tout nous paraît compliqué, et ces gens-là simplifient tout. Ils ont même inventé l'art de se marier k distance. Une jeune fille
LDt ag'
266 LE SKCRBT DTJ PRÉCEPTEUR.
d'Amsterdam veut-elle épouser un négociant Batavia, que ses affaires empêchent de venir la chercher, ils règlent leur montre en tenant compte des longitudes, et le même jour, à la même heure, ils s'épousent par procuration à Amsterdam et à Batavia. Le lendemain, la nouvelle mariée s'embarque, et en arrivant là-bas, elle n'a pas besoin de descendre à l'hôtel ; ses pantoufles l'attendent chez son mari. Voilà le monde moderne ; mais nous sommes, nous autres, terriblement arriérés.
— Cependant, objecta M. Brogues, il y a encore des distances, puisque vous deviez aller aux Indes et que vous n'y êtes pas allé.
— Une affaire imprévue m'a rappelé en France, mais ce n'est que partie remise.
— Oh! bien, monsieur, lui dit Sidonie, dès cette année vous pourrez voir l'Inde au Champ de Mars.
— Je n'aime pas la pacotille, répliqua-t-il dédaigneusement, et j'estime qu'il faut se donner un peu de peine pour voir les choses, que c'est le seul moyen de les bien voir. L'Exposition aura cette conséquence fâcheuse que les Parisiens se croiront plus que jamais dispensés de voyager, et que, d'autre part, grâce à l'afQuence des curieux accourus des quatre
^^ coins du monde, six mois durant ils ne seront plus
^^L chez eux dans leur Paris. C'est ce qui m'a détermioé
^^1 à venir dès le printemps en Champagne, et je compte
^^K y passer tout l'été. »
^^B Après nous avoir donné cette a(;réable nouvelle, il
^^^ nous salua de nouveau, arrêta un instant ses yeux
^^H sur Monique, mais deux secondes au plus, puis il
^^B détacha son cheval, se remit en selle et s'en alla le
^^H front haut, comme il était venu.
« Les voyages lui ont fait du bien, dit Sidonie; il me parait plus sérieux qu'autrefois.
— C'est possible, lui répondit son père; mais si jamais j'achète des vignes dans la Régence, je me procurerai d'autres renseignements que les siens. J'aurais mieux fait, je crois, de le questionner sur les belles Juives de Tunis. Je le soupçonne de courir le monde parce qu'il est un peu tas des femmes blanches; il veut faire connaissance avec les femmes noires et les femmes jaunes, et peut-être en découvrira-t-ii de bleues. »
Au retour, M. Monfrin ayant pris ma place dans le landau, je lis route dans la calèche, avec mes deux élèves. Jusqu'à notre arrivée, Monique ne prononça pas trois paroles. Ses longs silences et sa figure m'inquiétaient. Pâle, les lèvres serrées, le front crispé, elle avait le regard fixe, et j'avais vu se creuser entre ses sourcils le pli qui annonçait les tempêtes. Pour Sidonie, tout occupée de ses ophrys et de je ne sais quelle théorie que lui avait exposée son beaufrère, elle ne s'apercevait pas que sa sœur méditait un dessein, qu'un feu terrible couvait sous la cendre.
Pendant le dîner, Monique parut se calmer un peu. Elle écouta la conversation ; îi plusieurs reprises, elle y plaç.a son mot. M. Brogues et Sidonie se retirèrent de bonne heure; ils avaient une visite à faire dans le voisinage. Ils voulaient m'emmener; je décbnai leur proposition, je répondis que je m'en retournerais seul a pied. J'étais convaincu que Monique n'attendait que leur départ pour avoir une explication violente avec sa belle-mère, et je tenais à rester, dans la vaine espérance que mon intervention pourrait être utile, que je réussirais à amortir le choc.
m LS BECaST ni PBéCKPTXCB. ^H
A peine rnreol-tls sortis, ^e quitta le coin da sahm
ijit elle 3'élait relêgnée, et do premier bond elle rint se camper sar un poaf ea tace de MiDe Isabelle, qui, iDôlIemeitt étendue dans sa chaise longue, tenait sar nés genoux un bel angora endormi, seul être viii~ant qu'elle traitât toujours avec égards. Je v<ms encore ce chat d'une éclatante blancheur, celte chaise d'un rouge cramoisi, et cette grande femme aux yeux immobiles, qui aimait les batailles parce qu'elle éprouvait plus de plaisir à donner des coups que de chagrin â en recevoir. Je vois aussi les yeux êiincelanis de Monique, ses cheveux en désordre, la pâleur inaccoutumée de son teint et la façon dont elle se balançait sur son pouf, semblable à un jeune tigre, dont le corps est si souple que ses colères ont de la grâce et l'apparence d'un jeu.
Deux minutes se passèrent, et l'orage creva.
( Madame, dit-elle d'une voix vibrante, vous aimez à me faire des questions. Me permettez-vous aujourd'hui de vous en adresser une à mon tour?
— Très volontiers, ma chère. Je pense que toutes les relations humaines, quelles qu'elles soient, doivent reposer sur un système de parfaite réciprocité. Questionnez-moi, je répondrai.
— Tantôt, à Saint-Martin, quand M. de Triguères a paru à l'extrémité d'une allée, pourquoi vous êtesvous écriée : « Eh! vous le savez bien, ma chère, < c'est luil »
Mme Isabelle ne fut point surprise de celle question; elle s'y attendait. J'essayai vainement de m'inlerposer, de représenter à Monique qu'elle attachait trop d'importance à un propos qui n'en avait point, à une parole malheureuse, mats prononcée sans
LE SËCUET DU l'IlECEPTEUH. 269
Intention blessante. Elle m'imposa silence par un geste impérieux.
« Monsieur Tristan, me dit-elle, je connais ma belle-mère mieux que vous. Je sais qu'elle ne dit jamais rien sans intention, et que, quand c'est à moi qu'elle s'adresse, ses intentions sont toujours blessantes. »
Puis, faisant face à l'ennemi :
« Madame, j'attends votre réponse.
— Machère, j'ai dit : « C'est lui ! n parce que je croyais qu'en ce moment vous pensiezàM. deTriguères.
— Vous êtes donc convaincue que j'y pense très souvent?
— Je m'imagine qu'il vous intéresse un peu. On m'avait conté autrefois certaines histoires, et je les avais oubliées; mais depuis quelques jours elles me sont revenues à l'esprit. Si le beau Ludovic ne vous intéressait pas un peu, l'autre soir, à Aï, seriez-vous restée si longtemps dans le petit salon?
— A merveille. Mais vous n'avez pas dit seulement : « C'est lui ! » Vous avez dit aussi : « Vous le « savez bien ». Vous pensiez donc qu'en venant à Saint- Martin, M. de Triguères, averti par moi, était sûr de m'y trouver?
— Obi dit-elle en caressant son angora sous le cou, si j'ai dit : it Vous le savez bien », j'ai eu tort, car je ne savais pas que vous le saviez, je le croyais seulement, et quand on ne fait que croire, on n'a pas le droit de dire : « Je sais ». Excusez-moi, ma chère, en ceci j'ai eu tort.
— Me ferez-vous, madame, l'honneur de m'apprendre où et quand j'ai pu avertir M. de Triguères que j'irais aujourd'hui à Saint-Martin ?
270 LE SECIIET Dli
— Ehl répliqua -t -elle avec le plus grand sangfroid, il y a des maisons tierces où l'on se rencontre. *
Dans ses escarmouches avec sa belle-mère, Monique n'avait d'autre arme que sa gaieté, qui lui avait valu plus d'une victoire. Mais quand elle se fâchait, elle était perdue. Plus sa figure et sa vois devenaient tragiques, plus Mme Isahelle demeurait maîtresse d'elle-même, et le flegme britannique triomphait des nerfs français.
« Oh! madame, que vous êtes candidel réponditelle sur un ton d'ironie amère. Vous vous ^gurez donc que j'ai besoin de fréquenter des maisons tierces pour rencontrer M. de Triguères! Je n'aime à le voir que tète à tête, et les mura de votre parc ne sont pas infranchissables. Peut-être en ce moment est-il ici près, caché dans un bosquet, oii j'irai le rejoindre tout à l'heure,
— Cette fois, ma chère, vous exagérez. Il y a des choses que vous êtes incapable de faire, et je suis sûre que ce vicomte n'a jamais franchi les murs de mon parc, que je n'ai pas besoin de les hausser.
— Défiez- vous, défiez-vous, madame; je suis cap^le de tout.
— Non, dit-elle en s'appliquant à rendormir son angora, dont cette discussion avait troublé l'auguste repos. Non, c'est une calomnie, et vous exagérez toujours. Mais enfin, quand on a le malheur....
— Achevez, je vous prie; de grâce, expliquezvous I
Oh! j'ai un mot au bout de la langue, et je meurs 'envie de le dire; mais je crois fortement que je me repentirai de l'avoir dit, oui, je me repentirai.
LE 8ECHET DU l-RÉCEPTEUH. 271
-Parlez, parlez; il faut couler à fond cette affaire.
— Eh bien, ne vous fâchez pas, je voulais dire seulement qu'une jeune femme.... Oh! je ne vous en fais pas un crime; ce n'est pas votre faute, c'est un malheur. Mais enfin je trouve qu'une jeune femme dont la mère s'est fait enlever un soir par je ne sais qui, devrait s'estimer heureuse de vivre avec une vieille Anglaise qui lui donne quelquefois de petits avertissements. »
Monique s'était levée, et, le visage en feu :
« Je vous défends de mêler ma mère dans vos accusations et dans nos querelles. Vous n'en avez pas le droit, et, vous m'entendez, je vous le défends., o
Mme Isabelle posa délicatement son chat sur le parquet, et se redressant à moitié, elle répondît d'un ton sardoBique :
« Vous ne connaissez pas ia constitution de mon pays. Tout Anglais est maître chez lui, et toute Anglaise aussi est maîtresse chez elle. Si j'étais chez vous, vous pourriez me commander de me taire; mais je suis dans mon salon, et tant que je serai dans mon salon, je prétends y dire tout ce qu'il me plaira.
— A la bonne heure, restez-y, s'écria Monique, vous ne m'y reverrez jamais. s>
Et elle sortit en courant. Pendant cette terrible passe d'armes, M. Monfrin était demeuré silencieux, immobile; on ne pouvait deviner qu'au mouvement convulsif de ses mains le trouble de son esprit et les cruelles émotions qui lui déchiraient le cœur.
a Vous avez été bien dure, ma mère, lui dit-il en s'approchant d'elle. Vous avez offensé ma femme par d'injurieux soupgons, et je tiens à déclarer en pré-
LE SECRET I3U PRÉi;EPrEL"B
I seoce de M. Tristan que je suis loin de les partager, ' que je la respecte autant que je l'aime.
- Que le bon Dieu vous bénisse, mon cher garçon . repli qua-t-elle. Vous vous préparez d'agréables prises. »
Le champ de bataille lui était resté, et grisée de victoire, ce l'ut d'un ton triomphant qu'elle me dit . Monsieur Tristan, c'est pourtant vous qui les !z mariés. A votre place, j'en aurais quelque regret; vous avez donné une femme bien vive à un ime bien tranquille.
- Madame, lui repartis-je, s'il était vrai que je fusse pour quelque chose dans ce mariage, je ma reprocherais d'avoir donné à une jeune femme k laquelle je suis profondément attaché, une bellemère qui a si peu d'égards pour la délicatesse de ses sentiments et pour sa juste fierté, p
Et l'ayant saluée, je partis. M. Monfrin me suivit de près et me rejoignit sur la terrasse; il avait hàte-J d'aller retrouver sa femme et d'apaiser ce cœur qui ne se possédait plus.
Ee gagnerez rien sur elle ce soir, lui dis-je; ■e trop tôt. Attendez jusqu'à demain. »
Le jour suivant, mon premier soin fut de tout raconter à Sidonie,
Elle avait promis à Mme Isabelle de lui prêter un livre très moderne sur l'éducation des lapins, et elle se proposait de le lui porter en personne dans l'aprèsmidi. Si je l'avais laissée faire, elle se serait brouillée à jamais avec sa sœur. Elle était revenue de Saint- Martin persuadée que le baromètre était au beau, qu'on ne demandait pas mieux que de s'entendre et de vivre en paix. Ce que je lui appris l'émut beaucoup et l'indigna. Malgré ses préventions, elle rejeta tous les torts sur la douairière, déclara que sa conduite avait été révoltante, que celte femme, qui donnait à tout le monde des legons de convenances, les avait odieusement violées. Elle ne songeait plus à lui prêter son livre; elle pensait seulement à faire une démarche pour raccommoder les affaires. Elle avait une telle confiance dans son ascendant personnel, dans son autorité, qu'elle se croyait de force à calmer Monique et à ménager une réconciliation entre la bru la
et la beUe-mère, en déterminant l'Anglaise h faire li premiers pas. J'eus de la peine à combattre son illusion, à la détourner de sou dangereux projet; j^^ réussis cependant, ou du moins elle me promit di surseoir à l'exécution, comme on dit au pal
Bès que j'eus fait entendre raison àl'une des sœurs, je courus chez l'autre. Je m'imaginais qu'une si violente tempête n'avait pu se dissiper dans l'espai d'une nuit, que le tonnerre continuait de grondei sourdement à l'horizon. Je me trompais, et franchi ment j'aurais mieux aimé ne pas m'être trompé trouvai Monique dans un déplorable état d'esprit,! dans un de ces moments de sa vie où, redevenue maîtresse de ses nerfs, elle débitait sans s'émouvoir de monstreuK aphorismes, des insanités qu'elle prenait pour des axiomes, pour les vérités les plus certaines, les plus évidentes et les plus simples du monde. Dans le temps déjà elle m'avait déconcerté plus d'une fois par ses crises subites de démence tranquille, et je ne m'étais tiré d'affaire qu'en lui disant qu'elle était folle à lier, h quoi elle avait répondu que les vrais fous ne sont pas ceux qu'on enferme, mais ceux qui les gardent.
i Eh bien, me dit-elle en riant, qu'avez-vous pensé de cette jolie scène? J'ai été sotte, je me suis fâchée. On ne se fâche pas, on cause avec sa cornette, on l'interroge et on suit religieusement les conseils qu'elle vous donne.
— Que vous a-t-elle conseillé? lui demandai-je.
— De faire tout le contraire de ce que j'ai fait jui qu'aujourd'hui .
— Je ne sais ce que vous voulez dire. Ce qui me parait certain, c'est que votre belle-mère, de l'aveu