‹ Le secret du précepteurChapitre 6 sur 7 · IB · texte numérisé non relu

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l.E SECRET D[I PRECEPTEUH. 275

"^rnèrae de Sidonic, que j'ai mise au fait, vous a tenu hier des discours aussi odieux qu'inconvenants. Mais votre mari s'en est expliqué nettement avec elle et lui a déclaré que ses injurieux soupçons..,.

— Oh! ne parlons pas de mon mari, interrompitelle. S'il a montré hier un peu de courage, il s'en est bien vite repenti, et il est aujourd'hui un très bon fils, le meilleur fils du monde. Je veux croire que son petit pistolet de poche est chargé, mais l'amorce est si humide qu'il ne partira jamais. Ce matin, dès neuf heures, cet homme doux était chez sa mère. Il m'a raconté à son retour, d'un air ravi, qu'elle regrettait d'être allée trop loin, qu'elle se prêterait de grand cœur à une réconciliation. Mon Dieu ! qu'elle est bonne !

— Et que lui avez-vous répondu?

— Que moi aussi je me prêterais de grand cœur à un rapprochement, mais k condition qu'elle élevât un grand mur tout au travers de son parc et s'enga- Re'it à rester toujours sur le cùté droit de cette fortiiication, que je l'autorisais du reste à y percer des jours de souffrance, par lesquels elle pourrait épier tous mes mouvements et s'assurer que je ne me promène pas en compagnie suspecte.

— Cette plaisanterie a dû charmer M. Monfrin, et il vous a quittée sans doute content de vous et heureux de vivre. »

Elle avait cueilli la veille à Saint-Martin un beau narcissse jaune et l'avait mis tremper. Elle le prit dans sa main, et l'approchant de ses narines très ouvertes, elle y respirait le printemps. Cette fleur était pour elle une conseillère aussi détestable que sa cornette.

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< Que voulez-vous! reprit-elte. Je vous avais soleanellement promis d'être sage, prudente. Pour vous être agréable et quoitjue M. de Triguères me plaise beaufïoup, oui, je le répète, quoiqu'il me plaise beaucoup, j'étais résolue à le tenir à distance, et pas plus tard qu'avant-hier, j'avais refusé d'aller dîner chez des amis commuas parce que jetais à peu près certaine de l'y rencontrer. Vous voyez ce que rae rapporte ma sagesse. Désormais je serai moins sage.

Il est de délicieuses imprudences quiégayent, qui embellissent la vie, et au demeurant on est bien aise de n'être accusée que de crimes qu'on a réellement commis. »

A chaque parole qu'elle prononijait, j'étais plus agacé et plus inquiet, .te la mis en demeure de s'expliquer, de me dire nettement ce qu'elle entendait par CBS délicieuses imprudences qui embellissent la vie. Elle éluda mes questions et, rompant les chiens, elle me dit d'un ton plus grave :

a Ma pauvre mèrel... Oh 1 je n'ai jamais cru qu'elle se ffit retirée dans un couvent; cette histoire était sortie tout entière de l'imagination féconde de Sidonie.,,. Eh oui! elle s'est fait enlever, eUe est partie avec l'homme qu'elle aimait. Qui pourrait l'en blûmer? Dans la société telle qu'on l'a faite, toutes les ri>gle8 établies sont des devoirs de convention, tandis que le vrai devoir est de suivre la loi de son cœur, Ahl quand je l'appelle ma pauvre mère, je devrais l'appeler mon heureuse mère. Elle a fait ce que son cœur lui disait de faire, et moi aussi, j'ai un cœur qui bat très fort. Dès demain j'ouvrirai la cage et l'oiseau s'envolera.

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— C'est trop extravaguer. Parlons raison, si vous le voulez bieD.

— Mais je ne ïais pas autre chose. J'ai profité de vos leçons, je méprise les préjugés, et je vous défie de me prouver par des raisonnements sérieux que je ne suis pas libre de suivre les penchants de mon cœur. Me direz-vous avec Sidonie que mon grand devoir est de me respecter moi-même? Je me respecte infiniment, et c'est pourquoi, comreie ma mère, je revendique ma liberté,

— Et qui vous dit qu'elle ne regrette pas l'usage qu'elle en a fait'/ Êtes-vous sûre qu'elle ait trouvé ce qu'elle cherchait, que, comparant tout ce qu'elle a perdu au peu qu'elle a gagné, elle ne s'étonne pas d'avoir acheté si cher un misérable bonheur?

— C'est vous qui extravaguez. Ma mère est parfaitement heureuse. Son image se présente souvent & mon esprit dans mes heures de contrariété, d'ennui et de chagrin. Je ne sais pas où elle est ; mais qu'elle soit à Paris, à Florence ou dans quelque villa solitaire, cliaque fois que je pense à elle, je vois un homme agenouillé à ses pieds, qui lui dit : k Je ' « vous adore et je suis à vous pour la vie s. Et voilà le bonheuri II n'y en a pas d'autre. »

Elle avait élevé la voix par degrés.

a Mais taisez-vous donc! lui dis-je. On pourrait vous entendre.

— Ce que je vous dis, reprit-elle, je le crierai demain à toute la terre, s

Je me levai et je me disposais à sortir, Elle consentit à baisser le ton.

« Vous n'avez pas étudié la constitution anglaise, poursuivit-elle avec une douceur enchanteresse. Ma

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belle-mère vous l'a pourtant expliquée, et vous devriez savoir que, si elle est reine et maîtresse dans son salon, j'ai le droit de tout dire dans le mien. Non, je ne me tairai pas, et vous m'éeouterez. Ma conviction sincère, la seule que j'aie, la seule qui, à l'avenir, réglera ma conduite, ma conviction, vous dis-je, est que mourir sans avoir aimé, c'est mourir sans avoir vécu, et je veux vivre, vous m'entendez, je veux vivre. »

Un trouble profond s'était emparé de moi, et au lieu de raisonner avec elle : «; Si pourtant, pensais-je, si par miracle c'était toi qu'elle aimait, auraistu la force de lui remontrer que le seul amour permis est celui qui s'accorde avec les devoirs de convention'/ Tu tomberais peut-être à ses pieds, et tu lui dirais : « Aimons-nous, il n'y a que cela de vrai <t dans le monde, s

— Eh! savez-vous seulement ce que c'est que d'aimer? lui répliquai-je d'un ton colère.

« Ah! si je le sais! me dit-elle. C'est un sujet sur lequel j'ai longuement médité, et voici mes conclusions. Chez un homme, le véritable amour est un désir violent, auquel se mêle le sentiment que la femme qu'il aime et les moindres grâces qu'elle lui accorde ont un prix infini. S'il n'a que le désir, s'il feint le respect, il n'est qu'un drôle, et je le prierai de passer son chemin en lui disant : « Allez ailleurs, « on ne donne pas ici. » Chez la femme, l'amour est une complaisance particulière pour un homme, accompagnée du sentiment qu'il est le seul à qui elle puisse appartenir sans honte. Si elle se trompe, elle , souCTrira beaucoup, et j'en veux courir l'aventure. On s'est trompé, on souffre, on n'a pas le droit de se

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"plaindre. Il faut savoir oser, et quand on perd la partie, il faut payer. C'est toute la morale, je n'en connais pas d'autre. Par bonheur, j'ai hérité de la finesse de ma mère, je ne suis pas une de ces femmes qu'on trompe facilemeat.

— Et moi, lui répondis-je, je suis un de ces hommes qui ne perdent pas leur temps à discuter avec une folle. B

Et celte fois, quelques efforts qu'elle fit pour me retenir, je sortis tout de bon. Comme je traversais la terrasse, je m'arrêtai, je me retournai; j'étais sûr qu'elle s'était mise à la fenôtre. Elle tenait encore à la main cette fleur jaune qui lui rappelait fsaint-Martin. Elle la froissa violemment entre ses doigts, la pétrit, la roula en boule et me la lança avec tant d'adresse et en visant si juste que je la reçus en pleine poitrine.

a Cette folle, me cria-t-elle, est aussi sûre de sa volonté que de sa main. s>

Je lui jetai un dernier regard. Elle me parut diaboliquement jolie, et comme le soir oii elle m'avait annoncé son prochain mariage avec M. de Triguères, j'aurais voulu qu'à mes yeux elle se dissipât, s'évanouit en fumée, et je me serais cru le plus fortuné des hommes si j'avais pu me dire : a EUe n'est plus de ce monde ; elle ne sera jamais à lui » .

J'avais la tête en feu, les oreilles me tintaient; je ressentais comme une ivresse de chagrin et de colère. La folie se gagne à causer avec les fous. Au lieu de retourner à Mon-Désir, je m'acheminai à grands pas vers un café d'Épernay où, une semaine auparavant, j'avais vu entrer M. de Triguères. Je me flattais qu'il y reviendrait ce jour-là, et je l'y attendis pendant une

^^L croy< ^^^ écou

heure en repassant dans mon esprit la belle profc sion de foi qu'on m'avait forcé d'écouter. Je savaî bien que dire et faire sont deux et que les paroles d* soir ne ressemblent pas toujours à celles du matînt' Mais je savais aussi qu'on ne prononce pas impund-ï ment certains mots, qu'à force de les répéter, ils traduisent en images, les images en rêveries et les rêveries en volontés, que telle grande faute n'a été commise que parce qu'on avait juré de la commettre. D'ailleurs, dans les propos qu'elle avait tenus, tout n'était pas mensonge et pure fanfaronnade. Elle m'avait dit que ce vicomte lui plaisait beaucoup. C'était une incontestable vérité, et cette vérité meparaissait grosse de malheurs. J

11 n'arrivait pas, et je commençais à me lasser del l'attendre quand j'aperçus à quelque cent pas de mol l'abbé Verlet, qui était venu faire une emplette h Épernay. Je courus après lui, et quoiqu'il marchât fort vite selon sa coutume, je réussis à l'atteindre. Quelques minutes plus tard, nous étions assis sur un des bancs de la promenade publique, et il me demandait si j'étais toujours résolu à partir le surlendemaÎD. « Je ne sais, répondis-je. J'ai une aftaire à régler, et je désire ne pas la laisser en suspens. »

Là-deasus, je lui exposai brièvement les incidentB de ces derniers jours. Quand j'eus terminé mon récit :

a Croyez-vous, lui dis-je, que, si j'allais trouver M. de Triguères, si je le priais poliment de cesser ses poursuites, de respecter le repos d'une jeune femme à qui sa fatuité attire les plus graves ennuis, croyez-vous que j'aurais quelque chance de me faire écouter jusqu'au bout?

r DU fRÉCEPTEUH. 2B1

- Aucune, U sera charmé de se savoir redoutable et redouté.

— Et si je me permettais d'insister, pensez-vous qu'il ra'éconduirait sans façon et que peut-être il lui échapperait quelque insolence ?

— Gela me parait indubitable.

— Fort bien. Me voilà tout à fait décidé.

— A quoi faire?

— A aller trouver dès demain cet insolent, s Et comme il s'étonnait :

« Vous savez que je suis un assez bon joueur d'échecs; peut-être ne savez-vous pas que je suis beaucoup plus fort au pistolet. »

Il me regarda avec stupeur :

« Quoil vous pensez sérieusement à vous battre? Votre philosophie vous permet de tuer un homme?

— Ma philosophie m'enseigne qu'entre deux maux, il faut choisir le moindre, et que la vie de certains hommes m'est moins chère que le bonheur de ' Mme Monique Monfrin. »

U m'examina un instant, et s'étant conyainca que.J je n'avais jamais été plus sérieux, après avoir un peu j rêvé :

s Laissez-moi faire, me dit-il. Je me charge de I mener k bien cette petite négociation, et quoi qu'A I arrive, personne n'en mourra. M. de Triguères a écrit J hier à ma sœur qu'il avait pris goût à l'omelette do- I curé, qu'il viendrait demain déjeuner avec nous.

— Il a sans doute quelque service à vous demaii- ] der, et il vous apportera un billet de cinq cents francs l pour vos pauvres.

— Je l'accepterai; mes pauvres sont très pauvres, je n'ai pas le droit de les voler, s

S!82 LE SECHE'I' DU PIIÉtEPTEUIt.

II ajouta d'un air mystérieux ;

s Vous vous trompez, ce n'est pas un service qu' attend de moi; il désire, je le soupçonne du moins, se procurer certains éclaircissements que je suis seul en mesure de lui fournir. Je les lui donnerai, et en retour, il consentira peut-être à laisser tranquille la jeune évaporée à laquelle vous portez un si tendre intérêt. Mais vous allez me promettre de vous tenii clos et coi jusqu'à ce que vous ayez de velles. s

i Je le lui promis, et en arrivant à Mon-Désir, je mi f sentais plus calme. Sidonie s'empressa de s'informer si j'avais vu sa sœur, dans quel état d'âme je l'avais^ trouvée. Je lui dis que la mer démontée moutonnait! encore, mais ne tarderait pas à s'apaiser.

« J'en suis certaine, me répondit cette impertur-^ bable optimiste, l'affaire s'arrangera; mais, je vouf prie, pas un mot de tout cela devant mon père! Hi s'imagine que la belle-mère et la bru vivent bonne harmonie, que son gendre est le plus heurei des hommes.

— Oui, lui dis-je, il est fermement persuadé qull' suffit de ne pas croire à saint Rémi pour être une bonne femme ou une bonne mère, qui fait le bonheur de tout ce qui l'approche. Il en faut rabattre.

— Et surtout, ajouta-t-elle, il faut réagir contre soi-même. »

Le lendemain, je reçus un mot de l'abbé,

a J'ai vu notre homme, ra'écrivait-il, et api

d'assez vives résistances, après m'avoir lancé foi

brocards, que j'ai vaillamment supportés pour voi

1 être agréable, il a pris un engagement auquel j'ea-

I père qu'il fera honneur. S'il me manquait de paroh

LE SECBET DU rUÉCEPTliOH. '■

avertissez -moi et j'aviserai. Mais, en vérité, je ne suis pas fûché de voir que les philosophes dans l'embarras appellent quelquefois à leur secours un curé de campagne, b

Ce billet ne me réjouit qu'à moitié; il était fort concis et peu esplicite. Quelle sorte d'engagement avait pris M. de Triguères? L'abbé ne semblait pas ' bien sûr qu'il le tînt, et le cas se présentant, c'était i à moi de lui en donner avis. Pour l'avertir, il aurait ' fallu qu'au préalable quelqu'un m'avertit moi-même. Voit-on de Paris ce qui se passe à Épernay ?

Deus heures après, M. Monfrin vint me voir, et les nouvelles qu'il m'apporta me parurent plus satisfaisantes.

a La conduite de ma mère est sans excuse, me dit-il, mais elle est ma mère. J'ai tâché d'arranger les choses, ma femme a dans ce moment l'esprit trop monté pour vouloir entendre à rien. Un heureux hasard m'a fourni le moyen de gagner du temps, et dans certaines circonstances, le temps, c'est tout. Une aimable femme qui a toujours été en relation avec la famille Brogues, Mme Cleydol, veuve d'un magistrat de Reims, se propose d'aller visiter l'Exposition avec deux de ses fdles et leur institutrice, et de passer plusieurs semaines à Paris. Elle avait fait retenir des chambres; on a mal compris ses instructions, et on a loué pour elle tout un appartement. Elle cherchait une personne disposée à partager son logement et sa dépense. Je l'ai rencontrée hier h Épernay, elle m'a témoigné le désir d'emmener Monique et de lui servir de chaperon.

— Et Monique a agréé cette proposition? me hâtaije de lui demander.

— Elle avait commencé par dire non; quelques heures plus tard, elle a dit oui, et dans quatre jours elle sera à Paris. J'aime à croire que mes affaires me permettront d'aller dans quelque temps l'y rejoindre, j D'ici là vous m'obligeriez beaucoup en m'écrivantB deux ou trois fois pour me donner de ses nouvelles, m Puissiez-vous m'annoncer avant peu que les distractions, le Champ de Mars, les théâtres lui ont iait oublier ses ennuis, ses rancunes, qu'elle consent à pardonner! Je souhaite que vous la voyiez le plui souvent qu'il vous sera possible. Elle ne peut êtr&J nulle part plus en sûreté qu'auprès de vous, b

Il n'est rien tel que les hommes doux et bienveil- 1

I lants pour dire k leur prochain de cruelles vérités.,!

t Qu'importait après tout? Ce qu'il venait de ra'appren-l dre m'avait mis l'esprit en repos et l'âme en joie. Sa^ m'étais trop alarmé, le danger n'était pas aussi grave [ que je l'avais craint, la folle avait recouvré bien vite ] sa raison, et l'homme qui lui plaisait ne lui était pas | si cher qu'elle ne prit facilement son parti de s'éloi- 1 gner de lui.

J'étais rassuré, j'étais presque content; mais sait- 1 on jamais si on a vraiment sujet de l'être?

J'aime passionnément Paris, je ne pourrais vivre ■( ailleurs; mais chaque fois que j'ai quitté quelque i temps cette ville délicieuse et terrible, il me faut j deux jours au moins pour me raccoutumer à elle. J'étais resté plus d'un mois en Champagne, Là, parmi les vignes et les bois, dans la tranquillité des I champs, sous un grand ciel qui répandait son silence sur la terre et sur les hommes, je me persuadais sans peine que les joies, les tristesses et les chimères du cœur sont les seuls intérôls sérieux de la vie. Dès que j'eus revu Paris et son pavé gras, entendu son bruit et respiré son odeur, je fus désabusé. En rentrant dans la rue Médicis, je trouvai arrêtée devant ma porte la voiture h bras d'une poissonnière, qui débitait, en les prônant, ses maquereaux et ses soles. Il me sembla que cette grosse femme au visage éraillé, à la voix rêche et fêlée, me criait du haut de tête : « On ne vient pas ici pour rêver; ton imagination ne doit te servir qu'à avancer tes affaires, et

^^H 266 LE SECRET DD PltÉCEFTEm.

^^m ta grande, ta seule affaire est de te pousser et d'ar* ^^B river. >

^^B C'est à peu près ce que me dit d'une voix moins 1 ^^Ê rude moi) paternel ami, M. Linois. Il me semooça. T ^^B me représenta éloquemnient que ce n'est rien, dans 1 ^B ce monde, que d'avoir du mérite, qu'on ne devient ^"j ^^^ maître de conférences à l'École des hautes études À qu'à la condilion de se Taire valoir, de se remuer, de J s'intriguer, que, si petites qu'elles soient, les alouettes- 1 ne tombent jamais du ciel toutes rôties. Il me fit une | ample énuraération de tous les membres du conseil.! supérieur de l'école que je devais aller voir au plua| vite. I! me renseigna sur leurs travaux, sur leurs habitudes, sur leur caractère, sur leurs faiblesses, sur la méthode à suivre pour capter leurs bonnes grâces.

»Les uns étaient des hommes supérieurs, qu'il fallait . aborder de front, les petits manèges leur répugnaient, i Tel autre était un vaniteux, et quoiqu'il ne m'eût 1 jamais rien appris, je ne pouvais me dispenser de I l'appeler moucher et illustre maître. Tel autre encore, ' qui avait épousé une héritière, se gouvernait par les ! conseils de sa femme, et M. Linois m'indiqua le jour \ où cette grande électrice restait chez elle. Je le quittù muni d'instructions très précises, très détaillées,

»et je m'y conformai de point en point. Durant une J semaine, je lis en conscience, sans relâche, sans dis- ' tractions, le métier de solliciteur, pour lequel je me-l sentais aussi peu de goût que de talent. J'employai f des journées entières h gravir des étages, à étudier! des figures en composant la mienne, à déchiffrer deajT sourires quelquefois fallacieux, à discerner les vraies.! oromesses de celles qui ne sont que du vent eti| I la fumée, et à réciter partout, non sans suc- à

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^êa, mon petit boniment, qui me paraissait fort insipide.

Ce qu'on donne au mouvement, disent les médecios, on l'ôte à la souffrance; il est aussi vrai de dire que ce qu'on donne à l'ennui, on l'ôte à l'inquiétude. Cependant, quand dix jours se furent écoulés, je redevins rêveur et inquiet. J'étais sans nouvelles de Monique, Était-il encore survenu quelque incident? Avait-elle, au dernier moment, renoncé à son voyage, ou, si elle était à Paris, m'en voulait-elie des vérités un peu crues que je lui avais dites et qu'elle n'avait pu digérer? Nous nous étions quittés fort brusquement; ne l'ayant pas revue depuis qu'elle m'avait jeté à la figure une Heur de narcisse, je ne savais trop en quels termes nous étions ensemble. Je n'avais pas eu le temps de retourner à Beauregard, et j'avais chargé son mari de lui faire mes adieux. Pour surcroît de malheur, j'ignorais le nom de la rue oii Mme Cleydol avait retenu un appartement; M. Monfrin m'avait dit, je croyais m'en souvenir, que cette rue était située entre le jardin des Tuileries et le boulevard; c'était une indication bien vague. Je ne pouvais aller de maison en maison, interrogeant les concierges, leur disant : a Est-ce ici que loge une jeune femme aussi vindicative que folle, qui affecte de me prouver qu'elle est mécontente de moi en demeurant invisible et muette? »

Comme il m'arrive quelquefois, ma chienne d'imagination mettait tout au pis. 11 m'eût été facile de me renseigner en écrivant à M. Monfrin; mais il me semblait que, pour soutenir la dignité de mon caractère et de mon rôle, je devais feindre l'indifférence, qu'ayant été l'offensé dans cette affaire, c'était à l'of-

fenseur de faire les premiers pas. Cependant mes anxiétés croissaient de jour en jour. Peu s'en fallait que, dans mes visites de candidat, je ne demandasse à de graves professeurs s'il était vrai que Monique se fût à jamais brouillée avec moi, auquel cas petU m'importait de devenir maître de conférences. Malgrâ^j mes flores résolutions, un matin, vers dix heures,, n'y tenant plus, je pris le parti d'écrire à Sidooie, à qui je devais une réponse. Ma lettre commençait ainsi : « Oii est-elle? que devient-elle?... » Je la

1 déchirai, j'en récrivis une autre sur un ton plus digne, plus posé. Mais il en coûte d'avoir l'air tranquille quand le pouls ne l'est pas. Je cherchais péniblement mes mots. Absorbé dans mon travail, je ne m'avisai point qu'on venait de sonner et qu'Ursule, ma femme de ménage, qui s'occupait k ranger ma chambre k coucher, était allée ouvrir.

L'instant d'après, deux mains se posèrent sur raeaj yeux et, pendant plus d'une minute, les tinrent her-' métiquement fermés. Elles étaient fort petites, et It gants de Suède oii elles étaient enfermées exhalaient: un parfum exquis. Je subissais mou sort en silence, ma peine me semblait douce, mon supplice me plaisait. Enfin les deux petites mains se détendirent, lâchèrent prise. Je levai la tête pour regarder une

I jeune femme en robe fleur de pécher, coiffée d'un chapeau tout neuf, qui lui allait à merveille. A qudques pas derrière elle, Ursule, immobile, nous coo-j templait avec stupeur. Elle ne savait que penserai "e sentait chanceler sa foi dans ma vertu; elle avi "' l'air de dire : a. Est-ce possible? d

i: Eh oui! monsieur, c'est moi », dit Monique. 3 ajouta : « Ma bonne femme, n'ouvrez pas

ne

~^l grands yeux. C'est mon précepteur, et je

Niquette- »

Dès qu'Ursule fut retournée à ses affaires ;

« L'étonnement de votre duègne m'amuse, repritelle, et témoigne en faveur de votre moralité. Je vous ai compromis; voua aurez peine à vous rétablir dans son estime, il faudra lui doaner beaucoup d'explications.

— Nous tes lui donnerons, répondis-je, et nous lui expliquerons aussi que je commençais à désespère de vous revoir jamais,

— Là, franchement, vous m'auriez regrettée?

— Eh ! vous savez bien que vous êtes la plus chère de mes habitudes.

— C'est déjà quelque chose. Rassurez-vous, on me revoit toujours. Mais j'avais juré de ne me présenter ici que dans une toilette digne de vous, et l( couturières ne sont jamais de parole. Trouvez-vous ma robe jolie? »

Elle pivota sur elle-même pour me la faire admirer sous toutes ses faces.

« Je la trouve presque aussi charmante que i l'êtes dans vos bons jours.

— Vos compliments sont toujours fourrés d'une épigramme. N'oubliez pas que vous avez beaucoup à réparer, qu'un matin, â Beauregard.... Mais laissons

■dormir le passé. Réellement je vous parais charmante?

— J'ai vu l'autre jour, repartis-je, à la devanture d'un marchand de bric-à-brac, une gravure qui représentait Vulcain recevant dans ses forges lav d'Iris. II avait l'air ravi et un peu embarrassé.

— Cette fois la rose est sans épines; vous êtes

m, 290 LE SECHKT DU PRÉCEPTECIII. ]

délicieux, et voilà comme je vous aime. Le lait est que Mme Cleydol serait fort scandalisée si elle pouvait soupçonner que je suis en ce moment dans un appartement de garçon. Elle n'u jamais eu de précepteur, elle ne sait pas même ce que c'est. Je lui ai fait croire que j'allais au Bon Marché. La vérité est que j'avais besoin de me distraire. Nous passons nos journées au Champ de Mars, et cette veuve de magistrat est aussi méthodique par tempérament que l'est Sidonie par principes. Elle veut tout voir, tout comprendre, tout étudier de près et par ordre. Nous sommes restées hier cinq heures au moins dans la Galerie des machines, et j "étais si lasse de grandes et t de petites roues, de manivelles, de bielles et de piak tons, que je me suis dit : « Demain, pour changer, l X nous irons visiter la niche de mon chien, a

Elle voulut faire le tour de celte niche. Le ciel soit loué! son portrait n'était point accroché au mur mon cabinet de travail. Le ciel soit bénil sa pantoulle reposait au fond d'un tiroir de commode, dont j'avais retiré la clef. Elle loua la propreté, la bonne tenue de mon appartement, et il est certain que mes quatre petites pièces étaient inJiniment mieux rangées que ne l'était sa chambre le jour de -son mariage. Ce qui lui plut surtout, ce fut mon balcon. Nous passâmes plus de vingt minutes, accoudés sur balustrade. Quand les voitures faisaient trop de bruil elle devait, pour se faire entendre, approcher bouche de mon oreille. 11 me sembla que les passants' levaient la tète pour nous contempler et m'enviaient ma bonne fortune. Un de mes anciens camarades d'école nous aperçut, me salua en souriant, et lors- (Tu'ii arriva au bout de la rue, il se retourna pour

LE SECriET Di; PIIÊCEPTEUR. 291

nous regarder encore, et je me disais ; « Si pourtant c'était vrai, la vie serait belle comme un songe d.

« ïl me vient une idée, me dit-elJe en battant des mains, et mon idée me paraît excellente. Voua m'avez appris, à Beauregard, que vous dîniez dans une pension bourgeoise, mais que votre Ursule vous faisait voire cuisine du matin et que vous déjeuniez tous les jours de deux œufs au beurre noir et d'une côteletle aux pommes. Vous voyez si ma mémoire est fidèle. Eh bien, commandez aujourd'hui deux côtelettes et quatre œufs, et si vous me faites l'honneur de m'inviter, je déjeune avec vous. »

Je me sentis rougir d'émotion et de plaisir, et je répondis avec un accent trop lyrique :

a Voua êtes ici dame et maîtresse, tous vos désirs sont des ordres,

— Il répare, il répare », dit-elle.

Et ayant ôté ses gants et son chapeau :

« Retournez à vos écritures, je vais donner mes ordres h voire ménagère. Ne vous inquiétez pas de moi, je saurai occuper mon temps. »

,Ie n'achevai pas la lettre que j'avais commencée, je la récrivis tout entière et dans un autre style. Je donnai à Sidonie les meilleures nouvelles de la folle; mais je n'eus garde de lui révéler toute l'étendue de mon bonheur, de lui apprendre que, pour la première fois, elle était là chez moi, allant, venant, trottinant comme si elle eût été chez elle, que tout b, l'heure nous déjeunerions ensemble, que le bruit léger de ses pas de souris me faisait tressaillir dans mon fauteuil, que ma salie à manger et ma petite cuisine l'entendaienl rire et s'en souviendraient à jamais.

Au coup de midi, elle reparut, en disant ; t Moniteur et Madame sont servis ». Elle avait mis elli même le couvert, ce qui lui avait fourni l'occasioiT de visiter mon bufîet. Elle avait trouvé mon liuge de table en bon état, mais elle méprisait mes plats, mes assiettes; elle m'annonça qu'avant trois jours elle me donnerait une vaisselle à son goilt et marquée h mon chiffre.

t Faites-la marquer au vôlre, lui dis-je, et dés mais je ne déjeunerai plus seul, t

Elle mangea de bon appétit, et, tout en elle gazouillait coumie un oiseau. Elle me tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait fait depuii son arrivée à Paris, en compagnie de Mme Cleydol dont elle singeait le maintien un peu compassé et te ton traînant. Cette veuve timorée, qui lui servait tout à la fois de chaperon et de plastron, se croyait tenuei de s'intéresser aux machines, aux bielles et aus' manivelles; mais elle aimait beaucoup aussi les' endroits où l'on s'amuse. Partagée entre son désir d^j tout voir et la loi qu'elle s'était faite de respecter l'innocence de ses filles, elle soumettait ses cas di conscience h. leur institutrice, qui était elle-mémi pleine de scrupules et fort curieuse. Chaque soir, ei rédigeant le programme du lendemain, elles dissertaient longuement L'une et l'autre sur les spectacles permis et les spectacles prohibés, et après avoir tout prohibé, la curiosité l'emgortant, on se décidait à tout permettre, quitte à s'en repentir.

a Quelle belle cbpse que les principes! s'écriail Monique. .4 première vue, c'est du granit; quand en vient au fait, c'est du caoutchouc.

Et elle s'égayait auï dépens de cette mère scru|

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'écriai^H and OiïH

^1 LE MiCltET DU PRELlEf TEUII. ~\iS

'îeuseet de cette institutrice rigide, qui, se rendant aux supplications de deux jeunes filles élevées dans toutes les saintes ignorances, finissaient par les conduire partout, jusque dans la baraque ofi une belle Égyptienne faisait danser son ventre. Ursule, en nous servant, Hait sans comprendre et nous caressait du regard. Je ne sais quelles explications lui avait données Monique, mais elle la trouvait désormais plus admirable qu'étonnante, et il lui semblait tout simple qu'une si jolie femme déjeunât tête à tète avec moi. Cet être singulier et charmant lui Élisait l'effet d'un de ces personnages de féerie qui d'abord paraissent absurdes, et qui, par degrés, deviennent plus vrais que toutes les réalités de ce monde.

Nous prîmes le café dans mon cabinet de travail. Une heure plus tard, la fée se leva, en me disant :

c Les meilleures aventures ont une fin. Il faut que je retourne à mes devoirs. J'ai promis i Mme Cieydol que j'irais la prendre à deux heures précises, pour aller voir, dans je ne sais quelle annexe de je ne sais quelle galerie, le groupe VI, classe 53, section des machines-outils. Elle me demandera sûrement où j'ai déjeuné; elle a un grand mérite, elle croit tout ce que je lui dis. »

Elle remettait ses gants et son chapeau quand on sonna. Ursule n'était plus là; j'allai ouvrir, et je rentrai suivi de M. Llnois, qui contempla l'apparition bouche bée. Je les présentai l'un à l'autre, et Monique se rassit. Je lui avais parlé de mon vieil ami, elle était bien aise de le connaître, et M. Linois était un de ces hellénistes qui pensent qu'après un texte grec, ce qu'il y a de plus agréable k dcchllfrer, c'est un visage de femme.

^^V 8 Madame, dit-il, je suis heureux de constater ^^Ê YouB avez gardé un bon souvenir de votre précepteur,' ^^K puisque vous lui faites la gnVce de monter ses cin^- ^* étages pour venir le voir. Je ne crois pas tnenlii" en affirmant qu'à Texception de la vieille Ursule, jamais femme ne pénétra dans cette docte lanière. Depuis ^^ que vous y êtes entrée, elle a changé de figure, et c&: ^K n'est plus une caverne. Comme le dit un vers gn ^^K assez bien traduit par un poète français

CRi MesHk la divine, agréable a

— Ce n'est pas lui, s'écria-t-elle, qui me comparerait à une colombe I Aujourd'hui pourtant , je l'avoue, il a daigné me dire qu'il me trouvait char-

^^ mante; c'est le premier compliment qu'il m'ait jamais

^L fait.

^^1 — Il était donc un précepteur bourru?

^H^ ~ Oui, fort bourru, épineux, maussade, rébarbatlÇ:

' De temps à autre il avait pour moi quelqu

mais plus d'une fois il m'a traitée de folle.

^^ — Et cependant vous venez le voir.

^^L — C'est plus fort que moi, il m'a jeté un chari

^^B Le fond de l'affaire, si je ne me trompe, est que

^^r femmes aiment h souffrir.

' — U est certain qu'elles oublient facilement leili

amis et qu'elles n'oublient jamais leurs bourreaux,

' C'est là-dessus que notre homme a réglé sa coi

^L duite.

^^K — Mais vous-même, monsieur, dit-elle sur le

^^1 d'une mère demandant au proviseur d'un lycée

^^H son fils est sage, mais vous-même, ètes-vous conti

^H de

uis

LE SELRET DU PHECËPTEliR. 39E

- Il a 369 qualités, gâtées par de grands défauts,

— Et d'abord est-il aussi savant qu'il en a l'air?

— Ah Isurce point, il n'y a rien à lui dire, et sa mine, n'est pas trompeuse. I[ sera quelque jour professeur au Collège de France, et peu après il entrera à l'Institut. Cela me parait écrit.

— Mais est-il appliqué à ses devoirs'? Suit-il vos conseils? Se montre-t-il reconnaissant des services que vous lui rendez? Il n'a jamais payé que de la plus noire ingratitude les gracieusetés que je lui faisais.

— Le cœur est bon ; mais nous sommes trop casanier, nous n'aimons pas à nous remuer, nous avons l'humeur rêveuse. Je l'ai surpris quelquefois les yeux au plafond, regardant voler les mouches, et je ne sais pas encore à quoi il pense quand il ne pense •d rien.

— Là-dessus, je me sauve. Il y a une station de voitures dans la rue; quand les colombes n'ont pas d'ailes, elles en sont réduites à chercher un IJacre.... Grondez-le, monsieur, lavez-lui la tête, faites-lui une bonne morale. Il aime tant à m'en faire ! Vous me vengerez, s

Il se leva aussi, en disant :

H Fiez-vous à moi, je le gronderai, j'étais venu pour cela. Mais il me parait si ravi de vouk avoir vue que ce serait grand'pitié de troubler son bonheur. Je le repincerai demain.

— Convenez plutôt, lui dis-je, que vous avez du goût pour les jeunes femmes, quand elles ont du charme et une jolie robe, et que vous serez heureux de reconduire Mme MonCrin et de la mettre en voiture.

^^Ê chev ^V en n

LE ^Kr.nET Dl; rilÉCEl'TECB.

- Je sais te grec, répliqua-t-il, el je me connais e ' chevaux de fiacre ; si elle veut bien avoir conGanceJ en mes lumières, je licherai de lui en trouver un j qui ne soit pas trop indigne d'elle. »

Monique était déjà dans le vestibule. M. Ijnois m&j regarda fixement et me dit tout bas :

»« J'ai vu son pied.... Lui avez-vous rendu sa paît toufle'.' — Âh ! de grâce, repartis-je sur un ton d'angoissej! par le nom sacré de votre cher Ariatote, je vous e supplie....

— Quelle gn'ice implore-l-il'.' demanda-t-elle i rentrant dans la chambre.

— Il a un secret, que j'ai deviné, el il me suppits:! de le garder pour moi. »

IEUe nous regardait l'un et l'autre.

« Quel est ce beau secret'.' — .le ne sais vraiment si je dois....

— Je suis en droit de le connaître ; je n'en ai poinH pour lui. »

■T'étais sur les épines, o Madame, puisqu'il faut parler, en furetant dansJ la bibliothèque de monsieur votre père, il a fait une trouvaille, il y a déniché un livre rare, presque introuvable, qu'il s'est approprié sans façons, et il m'a confessé qu'il ne se dessaisirait jamais de ce bien.. nal acquis, qu'il n'avait pas l'habitude de restituer | ses larcins.

— Je le croyais honnête, dit-elle. Encore une illurfl sion perdue 1 »

Elle ajouta, en me tendant les deux mains :

« Mais c'est une fatalité, j'aimerai jusqu'à ma mortf ce vilain homme. »

L'!I7 e les suivis sur le palier; ils descendirent lentement, ils s'arrêtaient de marche en marche pour babiller, et j'écoutais le murmure décroissant de leurs voix. Quelques moments après, je les vis de mon balcon traverser la rue. M. Linois offrit son bras ;i Monique, qui l'accepta. Il la conduisit à la station, et il me parut que pour faire durer son plaisir, ce grand connaisseur mettait du temps à lui choisir un lîacre. Quand il l'y fit monter, il revit sans doute le pied de Gendrillon. Dorénavant le secret du précepteur était connu de deux hommes; mais, comme le curé de campagne, le vieil helléniste était fort discret.

Il avait dit vrai, mon cabinet de travail avait subitement changé de figure, et c'était vraiment Measa la divine, L'air qu'on y respirait sentait bon, les murs avaient appris à sourire, et en regardant le parquet, on devinait qu'il s'y était passé quelque chose. Je reléguai dans le coin le plus reculé de la pièce la chaise où elle s'était assise ; je désirais que de longlemps personne ne s'en servit.

Puis je m'allongeai sur mon canapé, et je partis pour le pays des rêves. Il me sembla que j'avais eu raison d'espérer l'impossible, que le grand miracle s'était accompU. Corps et àme, elle était à moi. Ses yeux, sa bouche, sa taille souple et fine, j'étais le propriétaire de sa chère et exquise personne, de cette enveloppe sans prix et de tout ce qu'il y avait dedans. Elle était devenue mon bien, mon éternelle possession. Nous ne nous quittions plus, sa vie et la mienne n'en laisaient qu'une. Chaque jour, elle allait et venait dans ces petites chambres au plafond bas, j'entendais le bruissement de sa robe et son rire argentin. Chaque jour, nous déjeunions tête à tête, et quoique

toutes nos heures se ressemblassent, nous avions mille événements à nous conter. Chaque jour, nous nous accoudions sur la balustrade de notre balcon, et les passants, les curieux, les oisifs, nous cherchant du regard, disaient : c Qu'ils sont heureux! » La fontaine sacrée m'appartenait; dans mes accès de lassitude ou d'ennui, je buvais à plein verre son eau délicieuse dont la fraîcheur rajeunissait mes sens et mon âme.

Je rêvai jusqu'au soir, après quoi je rouvris les yeux, je me levai, j'aperçus mon image dans une glace et j'allai à mes affaires.

Mme Cleydol s'était lugée rue Cambon, dans une pension fréquentée surtout par des familles anglaises et américaines. L'appartement retenu par elle au premier étage se composait d'un salon et de cinq pièces; elle s'en était réservé trois pour son usage particulier, les deux autres étaient occupées par Monique et sa femme de chambre, Mme Louis Monfrin ne faisait qu'un reproche à cette maison admirablement tenue, où le service était irréprochable et la cuisine excellente : elle se plaignait d'y entendre parler trop souvent une langue que je lui avais apprise, et dont d'autres que moi l'avaient dégoûtée à jamais.

Je me présentai chez ces dames dès le lendemain, et je passai la soirée avec elles. Je connaissais Mme Cleydol pour l'avoir vue une ou deux fois àMon- Uésir. Quoique cette Rémoise eût l'esprit un peu court, trop de goût pour les minuties et trop de penchant à multiplier les cas de conscience, c'était une femme de facile et agréable commerce. Je (.'onstatai avec plaisir qu'elle avait pris Monique en grande

affection, et que de son côté, tout en la plaisantas] sur ses travers, Monique semblait i s'offusquer de rien, à prendre les choses par le botf bout- Elle ne voyait plus sa belie-mère, elle avai oublié ses chagrins, ses rancœurs, et elle était heureuse de se retrouver dans ce grand Paris, oii elle avait passé la meilleure partie de sa première jeunesse.

Elle se montrait fort gracieuse pour Mlles Uleydol, qui lui offraient d'intéressants sujets d'étudt C'étaient deux blondes un peu fades, très réservé) très timides, qui s'observaient beaucoup en parlant et récitaient des levons apprises. Comme leur lail< gage, leurs manières étaient correctes, irrépi chables. Il semblait que leur innocence non seuli ment ne soupçonnât pas le mal, mais s'appliqu&t à nS' le pas comprendre, et pourtant à certains sourires, à certains regards qu'elles échangeaient parfois entre elles, on était tenté de croire que le diable n'y perdait rien. Leur institutrice, qui ne manquait pas de mérite, leur avait enseigné avec les arts d'agrément celui de paraître ce qu'elles n'étaient pas et de cacher ce qu'elles étaient, et peut-être lui cachaient- elle a elle-même beaucoup de choses. Ayant dressé la lisl de toutes les vérités que les jeunes filles doivent ignorer, les conversations la mettaient à la gène, ello| tremblait qu'on ne laissât échapper un mot qui aurait pu révéler à ses élèves les mystères du monde et de IB vie. Monique étonnait ces poupées par la liberté, par l'indomptable franchise de son naturel. Quand on né' connaît que le bois de Boulogne, on éprouve un étonnement de ce genre en parcourant pour mière fois une forêt des Vosges ou une sapinière

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LE SECUET D|- PRECEPTEUR, '.

Jura. Il est vrai qu'il se trouve de temps k autre des loups dans les sapinières, qu'on y fait de loin en loin de fâcheuses rencontres. Je m'en retournai chez n en méditant sur les avantages respectifs des deux méthodes d'éducation, et je conclus qu'il y a partout du bon et du mauvais.

J'étais si charmé de ce que j'avais vu qu'avant de me coucher, j'écrivis à M, Monfrin. Je l'assurai que tout allait bien, que sa femme était dans les meilleurea dispositions, qu'il avait été heureusement inspiré en l'envoyant à Paris. Ma lettre se terminait ainsi :

« Toutefois, puisque vous avez bien voulu m'autoriser à me mêler de vos affaires domestiques, souffrez que je vous engage à prendre avant peu une mesure décisive. Certaines paroles ne s'oublient pas, et n'eussent-elles pas été prononcées, il est bien difficile de faire vivre sous le même lott deux femmes , qui s'aiment peu. Quoi qu'il vous en coûte, il faudra vous arranger pour qu'à l'avenir Monique soit vrai- . ment chez elle. Dans certains cas, la médecine est impuissante, il faut recourir à la chirurgie. »

Quelques jours plus tard, je reçus un mot de Monique, qui m'annonçait que le soir, accompagnée de MmeCleydol et de ses filles, elle irait entendre Ftmst b. l'Opéra; elle m'indiquait le numéro de la baignoire et me sommait d'aller l'y rejoindre. Je lui répondis par dépêche qu'elle pouvait compter sur moi. L'aprèsmidi, j'eus une visite à l'aire dans un quartier lointain. On prétend que Paris est si grand qu'on peut se promener longtemps dans ses rues sans apercevoir une figure de connaissance. Il est plus vrai de dire qu'on yrencontrerarementlesgens à qui l'on pense^ mais qu'on s'y heurte souvent le ne?, contre dea

LE SECllET Dr PHÉCEn'EtJH.

ne pensait point et qu'on n'avt garde d'y chercher. J'en fis l'expérience ce jouCh là.

J'avais pris l'omnibus de Courceiles, que je quitl en face de l'église Saint-Augustin; je remontai h piei le boulevard Malesherbes et je venais de m'engage) dans la rue de Lisbonne, quand je passai devant v flacre, qui stationnait à quelques pas d'une porto^ cochére. Il y avuit dans ce fiacre une femme qui seni4 blait surveiller attentivement cette porte. Je ret^ sentis une vive émotion, un saisissement. Cette ft ressemblait de tout point..,. Eh oui! c'était le nièiiid!^ port de tète, la même taille, la môme tournure, je ne ' sais quelle habitude de corps dont j'avais souvent admiré l'éiéganee. Comme je me retournais pour la regarder, elle souleva sa voilette, et cette fois je la reconnus tout à fait. Mais son visage, plus pâle encore que de coutume, me parut un peu défait et comnae miné par les fatigues et la souffrance; évidemment elle relevait d'une grave maladie.

« Non, je ne me trompe pas, me dis-je, c'est bieit j elle, s

Je l'observai de nouveau, sans qu'elle parût m'a cevoir. Que faisait-elle là, près de cette porte doni elle ne détournait pas sa vue? Attendait-elle qn^ qu'un qui tardait b la rejoindre^ Elle semblait plui soucieuse qu'impatienta ; selon toute apparence J comme l'indiquaient ses traits contractés et la fixit| de son regard, elle était aux aguets, à l'atfût, c ' cherchait le mot d'une énigme ou craignait de perd trace. 11 me restait encore quelques doutes; voulus en avoir te cœur net. Avant de traverser ] rue pour gagner la maison où je me rendais, j

LE SECHET Lit: PHÉCEPTEUH. 303

"rebroussai chemin et passai une seconde fois devant le flacre. Ehl vraiment oui, c'était elle, et j'attirai enfln son attention ; mais eile ne me reconnut pas, ou plutôt elle feignit de ne pas me reconnaître, car ma figure est de celles qu'on n'oublie point, qu'on ne peut confondre avec aucune autre. Elle avait baissé les yeux, et par discrétion je m'abstins de la saluer. Une demi-heure plus tard, ijuand je me fus acquitté de ma visite, le liacre avait disparu, et je partis, formant mille conjectures et me promettant au reste de ne point dire à Monique que j'avais rencontré sa mère, A quoi bon? Elle ne pensait que trop souvent a cette fugitive, dont le sort lui semblait enviable.

Je venais d'éprouver une émotion de surprise et de curiosité; peu après, j'en ressentis une autre qui m'entra plus avant dans le cœur. L'omnibus qui me ramenait chez, moi fUait rapidement le long de la rue Royale, lorsque j'avisai sur le trottoir auquel jo faisais face un grand jeune homme, aux cheveux noirs, au teint mal, à la taille élancée, aux larges épaules, tenant h la main une canne à pomme d'argent, dont il caressait son menton. Il tournait en ce moment l'angle du faubourg Saint-Honoré, et après l'avoir entrevu de profil, je ne le vis plus que de dos, et l'instant d'après je ne le vis plus du tout. J'avais senti bouillonner mon sang, et le feu de la colère m'était monté au visage.

« Eh quoi 1 pensai-je, se serait-il défié de son engagement? l'aurait-il suivie à Paris? »

Cependant je me calmai bientôt. Le beau Ludovic était-il le seul jeune homme qui eût de larges épaules et dont la démarche et la prestance annonçassent un grand contentement de soi-même? J'avais cru reoon-

304 LE SEHRET DU PRËCEPTEltR. H

□altre mon ennemi dans un passant très inafTensif; j'avais la berlue et le cerveau blessé, je voyais partout des Triguères.

Quand j'arrivai à l'Opéra, la représentation était commencée, et lorsque j'entrai dans la baignoire où j'étais attendu, Monique s'écria :

t Enfin! s

Elle était seule avec son chaperon. La plus jeune Bs demoiselles Gleydol ayant attrapé un gros rtiume, on avait eu un cas de conscience à résoudre, et après de longues discussions on avait décidé que sa sœur comme son institutrice garderait la cbambre pour lui tenir compagnie, qu'on aviserait plus tard à les dédommager.

Je n'avais pas menti en affirmant à Mme Brogues que j'aimais beaucoup la musique. Toutefois, pendant les deux premiers actes, j'eus de grandes distractions. Tantôt je pensais à une femme pile, embusquée dans un fiacre et surveillant une porte fermée qui ne s'ouvrait pas; tantôt je fouillais des yeux la salle pour m'assurer qu'il ne s'y trouvait aucun jeune homme à l'air avantageux et aux larges épaules; j'en découvris plus d'un, et j'inférai de là que M. de Triguères était un échantillon fort remarquable d'une e&phce assez commune, que ce n'était pas lui que j'avais vu de profil d'abord, puis de dos. Plus souvent, je regardais Monique ù la dérobée; je contemplais avec mystère ses cheveux ornés de Heurs, les ondulations de son cou, les perles de son collier, et je reprochaisà l'orchestre d'être trop bruyant. N'étaitce pas assez d'un violon, d'une flûte et d'un hautbois pour accompagner le bonheur discret d'un pauvre homme qui rêvait quelquefois, mais ne demandait

LE SECRET DO PHÉCKPTEUll. 305

et qui avait juré de se contenter toujours du peu qu'on lui donnait?

Quand le rideau tombu, Monique se retira dans le fond de la baignoire. Je m'assis auprès d'elle, et je lui demandai si Méphîstophélèa lui avait plu, si c'était bien là le diable tel qu'elle aimait à se le représenter.

I Oh! point du tout, me rëpondit^elle, et qu'on l'appelle Méphistophélès, Belzébuth ou Satan, ce n'est pas à ce diable-là que j'ai alTaire.

— Et quelle figure a-t-il, ce diable auquel vous croyez? Vous n'avez jamais voulu me le dire; expliquez-vous une fois pour toutes.

— A quoi cela vous servira-t-il?

— A. mieux comprendre celles de vos paroles et celles de vos actions qui me plaisent le moins. Voilà deux ans et demi que je vous étudie, et je vous étudierai jusqu'à ce que je vous connaisse à fond et pour toujours. C'est la science qui m'intéresse le plus; je la fais passer avant l'arabe et la philosophie.

— Voua vous moquez de moi, vous ne saurez rien,

— Vous m'avez dit que depuis quelques jours j'étais tout à fait gentil; soyez complaisante.

— Soit, écoutez-moi. Le diable auquel j'ai affaire et que je vois souvent dans mes rêves m'apparaît comme une jeune femme, et cette jeune femme tout â la fois me ressemble et diffère beaucoup de moi. Elle a mon visage, mes yeux, ma bouche; mais ce visage a une beauté sinistre, ces yeu.t jettent des éclairs, et sa bouche a été faite pour dire des choses que je ne sais pas dire.

— Je ne comprends pas encore.

^m ch ^^k on

30f' LR ^GCIItT DT PflêCBnrrK.

Mon Ilteu! n** voi» arriTe-l'il jamais de i dédoubler, de vou^^ î^^iîîr deux? N'y a-l-il jamais I vous quelqu'un qui dit non, et no autre qui dit ouîe qui vous force ii vouloir ce qu'il veut? Je « vent deux, et ce que j'appelle le diable, c'est l'autre. Livrée h elle-même, Mme Louis Monfrin, née Monique Brogues, est de son naturel une petite personne assez raisonnable, disposée à accepter tel qu'il est le monde oii elle vit, sa situalirm, le sort qui lui est échu. Si elle a une belle-mère odieuse, elle a en revanche un mari facile à vivre, elle habite une maison asse?. confortable, elle a quelque talent pour la peinture, el cela pourrait suffire à son bonheur. Mais l'autre Monique Brogues, celle que j'appelle le diable, n'est pas aussi accommodante. Elle a des désirs violents, des passions étranges, que je ne connaissais pas avant de m'êlre liée avec elle. Je crois que lorsque je suis née, elle avait déjà vécu, et que dans ce tempslà elle avait des royaumes à gouverner, que sa seule occupation était de se faire servir et adorer, et que les gens comme les choses pliaient sous ses caprices, ou bien encore elle avait habité quelque planète où tout est plus grand, plus beau, plus brillant et plus souple que dans ce misérable monde, et le souvenir de ses existences antérieures la poursuit, elle tourne sans cesse autour de la porte de son paradis, ello voudrait y rentrer. Souvent je lui dis : « Taîs-toî, s tu m'ennuies », et elle se tait. Mais souvent aussi c'est elle qui commande, j'obéis ù ses suggestions, elle me communique ses désirs, ses passions, ses colères; je méprise mon faux bonheur comme une chose vile, et je m'irrite contre ma destinée comme] on se [fiche contre une robe faite par une i

B mécbantli^l

~OUtl

;outurière, une robe qui gène, qui va mal et, fait de vilains plis.

— Cette fois j'ai compris, lui dis-je.... Défie-toi et défends- toi! s

Elle m'appliqua un grand coup de son éventail sur les doigts, en me disant ;

0. Prêchez-moi votre morale, mais ne me prêchez pas celle de mon impeccable sœur. Elle est à l'abri des dangers, des tentations, elle n'a jamais connu l'autre. La belle merveille que de se défendre quand personne ne vous attaque ! »

Hçureusement Mme Gleydol ne nous écoutait pas; notre conversation lui aurait paru incompréhensible (ju scandaleuse. Elle était tout occupée de braquer sa lorgnette sur les loges; elle examinait et comparait les toilettes, comptait et pesait les diamants, étant une de ces personnes qui ne vont guère au spectacle que pour regarder les spectateurs.

« Quel est donc, dit-elle à Monique, quel est donc ce jeune homme qui vous lorgne avec tant d'obstination? B

Le rideau venait de se lever, et le lorgneur indiscret fi'êtant rassis, je ne pus savoir qui il était et ai j'avais l'honneur de le connaître. Mais dés ce moment je fus en proie à une agitation que je ne parvins pas à maîtriser. Je sentais qu'un malheur pesait sur moi, et les dangers invisibles me troublenl. Un incident de mon enfance me revint h l'esprit. Un garde-chasse nous avait conduits un jour, mon. père et moi, dans sa faisanderie. L'endroit était charmant; on avait installé les parquets dans une clairière bordée de champs de sarrasin; un ruisseau coulait au travers. Quand nous arrivâmes, les faisandeaux se prome-

liaient dans le blé noir, qui commeDgail k lleurir, ott allaient à la picorée, ou s'ébattaient dans la paille, ou se roulaient dans la poussière ; d'autres faisaient leur sieste. Tout à coup, saisis d'une mystérieuse émotion, ceux qui ne songeaient qu'à manger oublièrent le grain, ceux qui s'ébattaient cessèrent leurs jeux, ceux qui dormaient s'éveillèrent en sursaut, et tous, penchant la tète, regardaient d'un œil vers le ciel pendant que les poules qui les avaient couvés hérta saient leurs plumes. Le garde-chasse nous dit « Sûrement un émouchet va passer ». Et la minut d'après, il passa. Comme les faisandeaux, j'avais le cœur frissonnant, j'attendais l'émouchet.

1! parut dès le commencement de l'entr'acte si vant. La porte de la baignoire s'ouvrit, et comnl Mme Isabelle, j'aurais pu dire : « Eh oui! ma chèn c'est lui » .

« Vous à Paris 1 m'éeriai-je sur un ton d'ironii Quand nous avons eu la bonne fortune de vous rei contrer à Saint-Marlin, vous nous aviez déclaré, s' m'en souvient, que les expositions universelles votti faisaient horreur. »

Il avait changé de conduite et de procédés à mol égard. Je n'étais plus pour lui mademoiselle la gouvernante, 11 avait découvert que M. Tristan était ui précepteur très considéré de ses élèves, un persou* nage de quelque conséquence. Il me fit un salut tH bas et me répondit en souriant que ce ne sont pas le femmes seulement qui varient, qu'une affaire prej santé l'avait obligé de venir à Pariy. Quand il 1) convenait, il avait toujours des affaires pressai

ne l'avait pas entendu enirer. En rect»

naissant sa voix, elle se retourna, et après lui avoir t'ait une inclination de tète, elle me jeta un coup d'œil qui signifiait : a Vous n'êtes pas content, mais « en vérité ce n'est pas ma faute ». M. de Triguèrea n'échangea avec elle que quelques propos très courts, après quoi, selon sa méthode ordinaire, il parut réserver toutes ses attentions pour Mme Cleydol. Il l'avait entrevue à Reims, où il avait des parents, Sa mémoire était prodigieuse, et il en usa comme don Tuan demandant à M. Dimanche des nouvelles de toute la famille, sans oublier le tambour du petit Colin et le petit chien Brusquet. Personne n'était plus savant que Mme Cleydol en matière de généalogies. Elle les débrouillait avec une merveilleuse facilité et une prodigieuse certitude; elle savait tout sur le bout du doigt, les ascendants, tes oncles et les grands- oncles, lestantes et jusqu'aux cousins remués de germain. Le vicomte lui ayant parlé du président du tribunal de commerce, qu'il avait rencontré dans une ville d'eaux, ils entreprirent, cette Rémoise et lui, de reconstruire toute sa parenté, toutes ses alliances. Ils disputaient quelquefois et linissaient par s'accorder. Il fallut dix minutes pour vider ce débat; désormais nous étions au fait de tous les tenants et aboutissants de ce juge consulaire, et du même coup M. de Triguères avait conquis l'estime et l'affection de Mme Gleydoi. Au lieu de regagner son fauteuil d'orchestre, se trouvant bien oii il était, il y resta, sans qu'elle e(tt l'idée de s'en plaindre ou même de s'en étonner.

« Quel chaperon ! » me disais-je.

Pendant tout le ballet, Monique fut aussi attentive, aussi recueillie qu'une dévote qui entend la messe.

3t0 LE SECRET LU PRÉCEPTEUR.

Ce Spectacle la fascinait, elle n'en perdait pas détail. L'autre Monique, celle qui la suggestionnait^! avait dû être ballerine dans une de ses exisîenci antérieures ou habiter une planète où l'on danse joi et nuit, au son de la musique céleste. J'imagine qi depuis quelques instants, absorbée dans sa cootei plation, elle nous avait tous oubliés, M. de Triguèn me paraissait s'occuper moins qu'elle des jambes des;' danseuses; mais plus d'une fois je surpris ses yeux, d'émouchet attachant sur les épaules nues de cettejeune étourdie un regard violent et brutal. Il les: dévorait, il les mangeait ; cette chair de femme était] pour lui une belle viande.

Dès que le ballet fut fini, Monique, revenant à ellsi se rappela qu'elle était au théâtre, dans une baignoire où se trouvaient deux hommes, et sans doute elle fit la réflexion que l'un était un moraliste rigide et grondeur, qui ne savait pas danser, tandis que l'autre ressemblait davantage à ces figures qui apparaissent en rêve à une bru que sa belle-mère dégoûtée de sa maison. J'étais tout près d'elle et if' me semblait qu'en ce moment il y avait entre nous un espace immense, la moitié de la terre. Pour Mme Cleydol, qui ne rêvait jamais, elle rengagea son entretien avec M. de Triguères, en rectifiant une erreur qu'ils avaient commise au sujet d'une grand' tante de la femme du président. C'est à cela qu'el avait pensé pendant que soixante belles filles bi taient des entrechats.

Le vicomte n'attendit pas la fin de la représeï tion pour lui demander si elle avait une voitura^J Ayant eu le plaisir d'apprendre qu'elle n'en avaïf point, il s'empressa de lui offrir son coupé. Elle hi

tait à Taccepter, il triompha facilement de sa molle résistance.

« Mon cercle est à deux pas, lui dit-il, et mon cocher reviendra m'y prendre. »

Quand Monique me pria de lui passer sa sortie de bal et de Taider à s'envelopper, je ne refusai point de lui rendre ce petit service; mais ma complaisance n'alla pas plus loin. Au moment où son chaperon quittait la loge au bras de M. de Triguères, elle daigna s'étonner que je ne lui offrisse pas le mien.

« Oh! répondis-je, n'est-ce pas assez d'un si bel homme pour protéger deux femmes? »

Et je me perdis dans la foule.

Je rentrai chez moi profondément découragé. Tout me semblait perdu. Que pouvais-je contre cet éternel danger dont je m'étais cru sauvé, contre cet homme funeste qui ne rentrait un instant dans l'ombre que pour en sortir brusquement, contre cet astre de malheur, cette comète sinistre et disparaissante, qui reparaissait toujours? Je n'avais jamais senti davantage la vanité des précautions et de tous les calculs de la prudence humaine. J'étais le jouet d'une inévitable fatalité, j'avais affaire à trop forte partie, j'étais tenté de renoncer à la lutte, d'abandonner Monique h sa destinée. Mais je me reprochai bientôt mon abattement de cœur, mon indigne faiblesse; je résolus de combattre jusqu'au bout, et, pour commencer, j'écrivis et fis partir en hâte le billet que voici :

(( Mon cher abbé, je ne sais quel engagement vous aviez fait prendre à M. de Triguères; ce qui est certain, c'est qu'il a suivi Mme Monfrin à Paris et qu'il n'a pas eu de repos qu'il ne l'eût revue. Vous aviez prévu le cas de récidive, et vous m'aviez demandé

de VOUS tenir au courant; vous voilà inlbrmé, averli. Répondez-moi sans retard. Si voua vous désintéressiez de cette affaire, je ne prendrais plus conseil que de moi-même. »

Il avait été stipulé entre Monique et moi que, trois ou quatre fois par semaine, j'irais la voir une heure avant son diner, et je n'avais jamais fait buisson creux. J'étais resté plusieurs jours sans reparaître dans la pension de la rue Gambon, quand un domestique m'apporta une lettre ainsi conçue :

« Vous êtes h la fois très injuste et très imprudent. Ce sont là les deux, points de mon sermon, et, pour ' parier comme notre chère Sidonie, primo, rien ne justifie le mauvais vouloir que vous me témoignez. I''9t-ce ma faute s'il est à Paris? Est-ce ma faute si, m'ayant aperçue h l'Opéra, il s'est empressé de venir me saluer dans ma loge? Vous m'accusez peut-être de lui avoir fait trop bon visage. Je veux être tout !i fait franche. Eh ! vraiment, je ne suis pas fâchée de voir qu'un beau jeune homme, qui s'était mis en tête de ra'épouser et qu'on a éloigné de moi par des moyens frauduîeu.x, se reproche de n'avoir pas eu plus de courage, plus de persévérance, qu'il se console diflicilement de son maiiieur, qu'il a des regrets et qu'il cherche à les tromper. Bien qu'on ait été élevée par un précepteur, on est un peu femme, mon bon chien, on est un peu femme, et la vie est par elle-même si peu amusante qu'il est bien permis de prendre son plaisir oii on le trouve. D'ailleurs, s'il vous déplaît, je ne vous ai jamais caché qu'il me plaisait. Pourquoi me plalt-il? je ne saurais le dire. Mais vous-même, en conscience, savez-vous bien pourquoi

au LE SIJCHET DU PRÊi:Bi"I'EI]Il. ^H

Etseriiiiilo, non Beulement voas êtes injuste, vous êtes très imprudent. L'autre soir, à la sortie de l'Opéra, vous m'avez fait une impolitesse; je cherchais votre bras, vous me i'avez refusé. N'aurait-if pas pu se faire que ce terrible Lovelace eût préparé de loin un enlèvement, que son coupé fût une chaise de poste qui, au heu de me reconduire rue Camboo, 1 m'eût emportée au bout du monde? Vous voyez lâv scène, Mme Gleydo! brusquement écartée, votHhl élève cliérie poussée de force dans la chaise : appelle au secours, un bâillon étouife ses cris, bII^ s'évanouit, on lui fait respirer des sels, elle ; recouvre ses sens que pour se trouver seule à seuil avec un tendre et audacieux ravisseur. C'est sdnsi que cela se passait autrefois, et cela peut se passw^ encore. Vous n'y avez pas songé. J'avais offensé votr amour-propre, je ne sais comment, car c'est à votr orgueil que j'attribue tout ce qu'il y a parfois < bizarre dans vos procédés. Plus j'étais en danger,! plus vous deviez vous attacher à mes pas, et voug.l m'avez plantée là, et si on ne m'a pas enlevée, si ]& me trouve aujourd'hui encore dans une pension pa&l sible, oii il n'arrive jamais rien, ce n'est pas à voiK mon gardien naturel, quej'en suis redevable. Mais e n'est pas le seul péril que j'aie couru. Cet après-midi M. de Triguëres a demandé à nous voir. Heureusé^l ment nous étions absentes. Mme Cleydol l'eût sûre-B ment reçu; il lui est resté dans l'esprit, au sujet de !r généalogie de M. le président du tribunal de commerce de Reims, certains nuages que ce jeune hommepeut seul éclaircir. Que ne venez-vous expliquer à mon chaperon qu'il y a des gens q reçoit pas? Vous êtes quelquefois très éloquent.

ens qu'on nq^J

bloquent. ^^Ê

f l.K SECHËT OU PIIÈCEPTEUK. 315

B Autre imprudence plus graviï encore. Voilii plusieurs jours que vous me boudez, et, quand on me boude, je rends pois pour fève, je me pique au jeu, je boude à mon tour, je rentre dans ma coquille, vous ne savez plus rien, et c'est le diable qui en profite. Vous m'avez contrainte à vous expliquer nettement quel est ce diable auquel je crois, et je vous ai dit que c'était Vautru. Eh bien, s'il y a quelqu'un qui puisse gêner, embarrasser, intimider l'autre, c'est vous, et si vous m'abandonnez. Vautre fera des siennes. Prenez-y garde, ne me laissez pas tête à tête avec Vautre.

« Celle qui vous dit tout. »

Ce sermon en deux points me fit faire beaucoup de réflexions, les unes agréables, les autres inquiétantes. 11 m'était doux de penser que mes bouderies la chagrinaient, qu'elle avait peine à se passer de son confesseur. Mais c'était peu de chose que de la confesser, j'aurais voulu l'amender, diriger cette conscience llottante, et je sentais qu'en pareil cas les prêtres ont de grands avantages sur les philosophes, qu'ils disposent de moyens qui n'étaient pas k mon usage. Pouvais-je lui faire peur de l'enfer? U aurait fallu commencer par y croire, et les panthéistes n'y croient point : le grand Tout est un Dieu qui quelquefois maltraite, tourmente ou favorise ses créatures, ce n'est pas un Dieu qui chAtie et récompense. Et quand je lui aurais parlé de l'étang de feu et de soufre, cette pénitente du diable aurait haussé les épaules. Non seulement son directeur laïque en était réduit h la raisonner, il ne pouvait se flatter que ses raison-

^^H 3f6 LE SECRET QIT PRÉCEPTECI;.

^^H nementa t'aitlassent h se mieux connaître, car elle

^^H conaaissait à merveille, elle voyait clair dans

^^K ÙTtie, qui travaillait au grand jour. Sa mère,

^^V pécheresse dévole, â qui plaisait le mystère des

^^H puscules, avait passé sa vie à se chercher et

^^B s'ignorer. Victime d'une casuistique instinctive et

^^B des sophismes du cœur, s'appliquant  concilier

^^Ê désirs avec sa foi et les commandements de l'Ëglii

^^^ elle avait souvent pris ses passions pour des devoîrtf^

^^B et ses devoirs pour des règles incertaines qu'on peut

^^^ violer impunément, sans se brouiller avec saint Hemi.

^^V 8es erreurs étaient des inconséquences, tandis que

^^Ê j'étais certain que si jamais Monique commettait une

^^M faute, elle faillirait sciemment, qu'elle courrait au

^^r précipice les yeux ouverts, dans un accès de folie

\ sonnée, qu'elle se perdrait par principes et

propos délibère, flère et tranquille comme une femi

1 qui poursuit son droit.

^H^ Si différente qu'elle fût de sa sœur, elle était,

^^M comme Sidonie, tout à fait consciente d'elle-même.

^^P Elle aimait que les lampes donnassent toute leur

^^ lumière, elle ne craignait pas les clartés crues. Elle

86 rendait compte de toutes ses pensées, de tous ses

. sentiments, de tous les motifs bons ou mauvais qui

^H déterminaient ses actions; mais, partagée entre son

^^h bon sens naturel et une imagination prompte, vive,

^^p légère, tour !>. tour ombrageuse ou chimérique, des

^™ puissances rivales se disputaient son cœur. Pour la

mettre d'accord avec elle-même, il aurait fallu qu'elle

pCit trouver dans la vie de devoirs cette félicité par-

^H faite que ses rêves lui avaient promise; mais le

^^k mariage ne lui avait procuré qu'un bonheur incom-

^lleS s sQdS cett^l

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de j >maH

■ LE SECHET du PKÉCEl'TEL'Ii. 3(7

et qu'elle avait résolu de ne pas payer trop cher. Ce qui me paraissait le plus fâcheux, c'est qu'elle se faisait un spectacle de ses conflits intérieurs. S'il y avait en elle deux Monique décidant leur querelle en champ clos, il y en avait une troisième qui les regardait faire, qui assistait à leur tournois comme on assiste à un combat de coqs, jugeant des coups, pariant tantôt pour l'une, tantôt pour l'autre, et s'amusant de cette guerre comme d'un jeu.

Le soir môme, je courus chez elle, et je fus récompensé de mon empressement par le charmant accueil qu'elle me lit. Elle avait passé sa journée dans la Galerie des beaux-arts; elle causa peinture, sans qu'il fût question du diable. Je la revis une fois, deux fois, et j'étais de plus en plus rassuré. Tout à coup le vent sauta : eUe me parut préoccupée, distraite, soucieuse. Je lui parlai d'une exposition particulière d'aquarelles, qui me semblait de nature à l'intéresser; elle laissa tomber le propos. ,Ie me demandai si M. de Triguères n'avait pas renouvelé sa visite. Maia j je savais que les deux femmes ne se quittaient guère, el si Mme Cleydol avait eu l'honneur de recevoir ce noble vicomte, elle s'en serait sûrement vantée. ' Quand on se met à craindre, on craint tout. Un jour, comme j'arrivais à leur pension, nn coupé s'arrêta , devant la porte, et je m'attendais à en voir descendre > M. de Triguères. Il n'en sortit qu'un beau et vénérable i vieillard anglais, aux joues fraîches el rosées, qui me parut incapable de courir après les femmes, et je me moquai de mes folles paniques.

Deux jours plustard, je trouvai Monique seule; elle \ m'apprit une nouvelle qui me consterna. Mme Cleydol avait reçu la veille au soir une dépêche lui annon- .

aire.

318 LE SECRET BU PRÉCEPTEUn. 1

çani que l'aîiiêe de ses filles, mariée à un riche armateur de la Gironde et récemment accouchée, venait d'être atteinte d'une péritonite puerpérale, que le cas semblait grave. Elle était partie en hAte pour Bordeaux après avoir réexpédié h Reims ses deux autres filles, sous la garde de leur institutrice.

«: Ne prenez donc pas cet air éploré, me dit Monique en affectant de se méprendre sur la vraie cause de mon chagrin. Cette jeune femme, que du reste vous ne connaissez pas, se tirera peut-être d'affaire. On revient de loin quand on est hien soigné.

Je mourais d'envie de lui demander si le départ

IMme Cleydol ne la décidait pas à partir, elle aui Elle devina sans doute ma pensée et allant au-de' de mes questions, elle me dit d'un ton lier :

« Me voilà privée de mon chaperon. Ma propre sagesse suffit à me garder, et je vous avouerai que je commençais à m'ennuyer dans la compagnie de celte digne el excellente femme; rien n'est plus lassant que les gens à scrupules. On m'a proposé, ce matin, de céder la moitié de cet appartement à un couple étranger. C'est impossible. Ici toutes les portes soni en enfilade, il n'est pas de pièce qui ait son dégaj ment, et la seule qui puisse servir de salon commat» toutes les autres. Aussi hien ces étrangers seraiei sûrement des Anglais, et ia langue qu'ils parlei m'est odieuse. J'ai apporté une assez belle dot à ra« mari pour avoir le droit de faire un peu de et depuis ce matin je savoure le plaisir d'être sei et au larg<

kEUe voulut me feire visiter son royaume. Elle fit tout voir, jusqu'à la chambre de sa cami

I,R SRr.BET DU PRÈCEPTEUH. 319

jeune personne l'uLée, occupée à ravauder une jupe oii elle avait fait un accroc.

« Cette fille est un trésor, me dit-elle en me ramenant au salon. Non seulement elle a des doigta de fée, elle m'est vraiment aussi attachée que l'était Mathilde h ma pauvre et heureuse mère, s

Elle prODOnca le mot hein-eiise avec emphase.

« Emilie épouse mes intérêts, poursuivit-elle, n rancunes, mes haines, mes passions. Elle déteste cordialement ma belle-mère, et elle en veut aux maris qui, à force de ménager la chèvre et le chou, se brouillent avec Tnn et avec l'autre. Au surplus, une discrétion parfaite. Elle est vraiment le tombeau des secrets.

— Vous en avez donc beaucoup à lui confier?

— Ehl que sait-on? Certaine chiromancienne n"at-elle pas dit que les honnêtes femmes ont toujours quelque chose à cacher? »

Klle ajouta avec uu accent de provocation :

ii; Cela est vrai de toutes les femmes, même de celles qui ont un confesseur ; car il y a un art de dire tout sans tout dire. »

Elle avait l'air mauvais, l'air qu'elle prenait dans les jours néfastes. Elle s'appliquait visiblement à me mettre en peine et en fureur. Il était dans son caractère de ne jamais frapper sans avoir menacé. Peutêtre jugeait-elle, comme les auteurs dramatiques, qu'il faut toujours préparer ses effets. La vérité est que sa droiture naturelle répugnait aux trahisons. Elle pouvait dire après l'événement : « A bon entendeur, salut! pourquoi ne m'aviez-vous pas entendue? n

Je ne prolongeai pas l'entretien, je lui quittai la

étà^

320 LE SECBET DU PHÈCEI'TEUM.

place, et je pensais, en m'en allant, à ce mari qui étài bomme à lui passer toutes ses fantaisies, à souscrire à tous ses arrangemenls et qui croyait tout réparer, tout sauver en lui témoignant une aveugle confiance. Je fus sur le point de l'avertir; mais je me serais brouillé à jamais avec elle.

Je trouvai sur ma table un billetibrt court de l'abbé. Verlet, qui ne s'était pas pressé de me répondre : J

i Mon cber philosophe, m'écrivait-il, l'ExpositicdB est, parait-il, une merveille, que les curés de caQM pagne sont eux-mêmes tenus de voir. J'ai tout lien d'espérer qu'il me sera possible de prendre avan^ la lin de cette semaine deux jours de vacances, El mon premier soin, en arrivant à Paris, sera d'aviser avec vous aux moyens d'arranger votre affaire. Je serais parti déjà si je n'étais retenu par un mourant qui veut toujours m'avoir à son chevet. Comptez sur moi. Je ne pense pas, au surplus, qu'il y ait péril en la demeure. Si le salut de cette ame n'était qu'une question d'heures et de minutes, ce ne serait pas la peine qu'on se dérangeât pour sauver sa vertu, et si les philosophes ne savaient pas attendre, à quoi leur servirait leur philosophie? ■•->

Il me parut que cet homme de bien mettait peu d'empressement à obliger un philosophe auquel il avait offert ou, pour mieux dire, imposé ses bons offices.

« Il a le cœur chaud, me disais-je, et l'esprit libre; mais si libéral qu'on soit, on ne perd jamais de vue et les intérêts et l'honneur de sa boutique. L'abbé se console difficilement de ce qu'une dévoUt a Êiilli, et peut-être ne serait-il pas fâché qu'une ji ïënUQe qui ne va jamais à la messe vint h faillir au;

ce serait une revanche pour les vieilles croyances, une réponse victorieuse à ceus qui les dénigrent. »

Je me résolus cependant à patienter; comme lui, j'étais disposé à croira qu'il n'y avait pas péril en la demeure.

Dès le surlendemain, je changeai d'avis. Ce jourlà, Monique n'avait plus l'air mauvais ni provocant; mais l'éclat de son regard et l'animation de son teint me firent penser qu'il lui était arrivé quelque chose d'heureux. Elle chercha d'abord à me donner le change en me racontant que, le matin, elle était allée voir son vieux professeur de peinture, celui qui l'appelait son petit mouton, et qu'elle avait passé auprès de lui des moments délicieux, qu'il lui avait montré ses derniers paysages, toutes ses études. Elle en parlait avec un feu, une éloquence, un enthousiasme qui me parurent suspects; ce n'était pas là ce qui la rendait si heureuse. Au surplus, j'avais remarqué en arrivant que le fauteuil oi'i je m'asseyais d'ordinaire n'était pas à sa place accoutumée, et je tenais pour certain que quelqu'un s'y était assis avant moi.

Je l'interrompis au milieu de son discours.

« Vous avez reçu tout à l'heure la visite de M. de Trîguères », lui dis-je brusquement.

Elle fut frappée de ma clairvoyance. Elle était restée dehoul, elle vint s'asseoir sur un tabouret, tout près de moi et me répondit :

« Vous avez deviné.

^ Est-ce la première visite qu'il vous ait faile?

— Non; mais, l'autre fois, je l'avais reçu au rezde-chaussée, dans le salon commun de la pension, et nous n'étions pas seuls.

~ Tandis qu'aujourd'hui..,.

JZ2i LE SEf;ilËT DU PfliCEPTEun.

— l^li oui, monsieur, nous étions seuls. Ma fed de chambre l'avait fait entrer sans crier gare. — Cette soubrette avait peut-être îles ordres. — Ah 1 s'écria-t-elle, le précepteur qui m'int^ roge est un vrai juge d'instruction. » j

Je ne me laissai point déconcerter par son ironk J'(5taiB rtîsolu ù risquer le tout pour le tout. a ll6pon(lez au juge d'instruction, repris-je. vous a dit M. de Triguêres?

— Puisque vous voulez le savoir, il m'a fait uni déclarolion brûlante. Il m'a répété avec plus d'éloquence ce qu'il m'avait dit naguère, chez sa sœur, à »lu fin d'un bal. Il m'a assuré qu'il m'adorait, que dans son voyage en Egypte il n'avait pu penser qu'à ' moi, que la nouvelle de mon mariage avait été pour lui un coup do poignard, qu'il s'était juré pourtant do no plus me revoir, qu'il n'avait pas eu la force de tenir Bon serment, que c'était pour moi qu'il était ^^ venu ii ftpernay, et que l'afTaire pressante qui l'avaii^^ ^^U ramené soudain d'Épernay à Paris, c'était eacc^^| ^K moi.... P.tes-vouB content? ^H

^H^ — Et que lui avez-vous répondu'/ ^H

— Je me suis moquée de lui. ^H

— Assez pour lui Aler toute espérance et l'eavii^^l de remettre les pieds ici? ^H

— Que eais-je'/ C'est ii lui qu'il faut le demander. l^H Je me levai on fermant le poing. ]^| < Kst-il vraiment possible, m'écriai-je, que vouS^H

ajoutiez foi à ce que vous dit cet homme?

— Et que dit-il de si étonnant? Suis-je donc une de ces femmes & qui on ne peut sans mentir dét

■ qu'on les aime?

- Ahl je ne comprends que trop, répliquai-ji

jr déclaret^^ uai-je ave^H

LE sechet du pnÉcEPTETjn. 3ï;j

emporlement, qu'on vous aime à la folie, qu'on vous tlésire avec passion.... »

Je me mordis les lèvres, et reprenant le ton d'un directeur de conscience :

« Comment ne sentez-vous pas qu'il est incapable d'aimer? Les protestations qu'il vous fait, il les avait laites à cent autres femmes, et il avait toujours menti. L'abbé Verlet, qui l'a vu de près, le tient pour un de ces libertins qui n'ont que des appétits et un insolent orgueil, et qui mettent leur gloire à avilir ce qu'ils aiment, et à déshonorer l'amour. S'il m'en souvient, dans une de nos disputes, vous m'avez déclaré que la passion sincère ne va pas sans le respect. At-il jamais rien respecté? Si voue l'écoutiez, ses yeux vous diraient qu'il vous méprise. Ah! croyez-moi, avoir cherché l'amour et rencontré le mépris, c'est pour une femme le plus cruel des supplices et le suprême dégoût. Connaissez-vous l'histoire de Thamar et d'Amnon? Je l'ai lue en hébreu, il ne tient qu'à vous de la lire en français, on l'a souvent li'aduite. — « Je l'aime, il me la faut, disait-il, et je a mourrai si je ne l'ai pas. » — Et à peine se fut-elle donnée, il lui dit : « Lève-toi et va-t'en ». Et elle répandit de la cendre sur sa léte, elle déchira sa tunique et s'en alla en criant. »

Cette histoire biblique l'irrita plus qu'elle ne la loucha.

a Vous n'avez jamais su ce que c'est que l'amour, répondit-elle, vous en raisonnez comme un aveugle des couleurs. Je ne suis plus une petite fille, on ne m'abuse pas facilement, je sais distinguer le bon argent de la fausse monnaie, et quand je crois, c'est que j'ai des raisons pour croire. Non, ce i^ue me

324 LE SECHET DU l'{IÊ<^UI>TEUR. ^1

disait M. de Triguéres, il ne l'a pas dit à cent autres femmes. Quand il était là tantiH, dans le fauteuil que vous venez de quitter, sas paroles comme ses regards me ehalouiUaient le cœur, et tout en me moquant de lui, je me sentais plus émue que je n'en avais l'air. Je ne conçois pas d'autre bonheur pour une femme que celui d'être passionnément aimée, et c'est un bonheur inconnu en Champagne, et je veux le connaître, et j'en reviens à mon mot, je ne mourrai pas sans avoir vécu. t>

Je lui fis un profond salut, et je me disposai i sortir.

K Vous vous en allez?

— Oui, et pour ne plus revenir. Regardez-c bien, c'est la dernière fois que vous me voyez. ■

Elle se jeta entre la porte et moi,

« Ne plus vous voir! Je n'en prendrai jamais rara parti. Vous ne savez pas quelle amitié j'ai pom vous,

— Bahl quand on a le bonheur d'être passionnAi ment aimée par un M. de Triguéres, c'est bien j de chose que les amis.

— Ne parlons plus de lui. Si je pouvais croire sérieusement que je ne vous reverrai plus, que je n'entendrai plus le son de votre voix, que cette porte par laquelle vous allez sortirne se rouvrira ni demain ni après-demain, pour vous laisser entrer, non, mille fois non, je ne m'en consolerais pas. Si l'amour est la suprême friandise du cœur, l'amitié est le pain de tous les jours.

— Que voulez-vous? lui dis-je, il faut choisir. Ou cet homme disparaîtra de votre vie, ou tout est fin à jamais entre nous. J'attends votre réponse. :

■n LE BECHËT DU l'UiCEPTEUIl. 32j

Elle ferma un instant les yeux et parut rêver. Puis me regardant en face :

« Écoutez-moi bien. Te ne veux point vous faire de promesses, que peut-être je ne tiendrais pas; mais accordez-moi un sursis de vingt-quatre heures; ce n'est pas trop d'un jour entier pour résoudre un tel cas. Il avait été convenu entre nous que vous me consacreriez votre journée de demain, que nous la passerions ensemble au Champ de Mars. Venez me chercher de bon matin, et jusqu'au soir nous causerons comme deux amis, sans dire un mot de cette question terrible sur laquelle il nous est impossible de nous entendre; que gagnerions-nous â répéter éternellement les mêmes choses, en désespérant de nous convaincre l'un l'autre? Mais au moment de nous quitter, selon la résolution que j'aurai prise, ou nous nous ferons nos derniers adieux, ou je vous prierai de monter en voilure avec moi et de me reconduire ici, et ce sera la preuve que la crainte de vous perdre l'a emporté sur toute autre considéralion, que j'ai réfléchi, que je me suis rendue.

— Il doit donc revenir demain? m'écriai-je.

— Est-ce entendu? me demanda-t-elle, en baissant et détournant la télé.

— C'est entendu», repartis-je.

A ces mots, je m'en allai, sans lui avoir dit ce que, le cas échéant, je comptais faire.

J'avais déjà passé plus d'une mauvaise nuil. Celle qui suivit mon entretien avec Monique, notre bataille et la négociation de notre traité, fut pire que toutes les autres. Je ne m'endormis que sur le malin. En me réveillant deux heures plus tard, je me sentis au cœur une angoisse vague, dont je ne pouvais démêler la cause. Il m'était arrivé quelque chose d'obscur et de grave; quoi donc? Peu à peu mes idées s'éclaircirent, et je fus pris d'une agitation fébrile. Le jour qui commençait était celui qu'elle avait fixé pour faire son choix définitif; avant que le soleil se couchât, elle aurait décidé de son sort et du mien, et je serais le plus heureux ou le plus maliieureux des hommes.

J'ouvris ma fenêtre. Le ciel était d'un bleu doux, jardin du Luxembourg avait un air de fête, un merlô' chantait à pleine gorge. Que lui importaient angoisses? Il voyait la vie en beau, tout lui prospérait, il était bien dans ses affaires; tant pis pour moi si les miennes allaient mal!

« Soyons brave, me dis-je, soyons fier, et, s'il ei

us

LE SECRET DU £'nÉi:EI"JELIR. 327

possible, ayons l'air indifférent. Si elle pouvait me croire vacillant et tourmenté, si elle pouvait s'imaginer que ma résolution et mon courage commencent il mollir, nous serions perdus, elle et moi. n

En arrivant à la pension, je trouvai Monique soua les armes, son chapeau sur la tête, son ombrelle à la main. En vain mes yeux la questionnèrent, sa figure était impénétrable; impossible de savoir quel conseil la nuit lui avait donné, oii elle en était avec ellemême, à quel parti elle s'était arrêtée ou si, encore indécise, elle attendrait jusqu'au soir et s'en remettrait au hasard du soin de lixer ses volontés changeantes. Son ton bref, un peu saccadé, annoD(;ait une tension d'esprit qui ne lui était pas ordinaire; mais, en chemin, la détente se fit. Elle n'avait pas de peine à se distraire ; ayant l'esprit mobile et des yeux qui voyaient tout, les distractions venaient la chercher.

A cette heure matinale, il y avait encore peu de monde au Champ de Mars; c'était le moment favorable aux achats, et Monique se proposait d'en faire. Elle avait avisé ù la devanture d'un exposant lyonnais une étofl*e qui lui avait plu et qu'elle s'était promis d'examiner de plus près.

« Si vous le voulez bien, me dit-elle, c'est par là que nous commencerons. Je connais mon chemin, mais je voudrais prendre le plus court. »

Elle me quitta pour interroger un gardien. Je la regardais s'éloigner de son pied ferme et léger, et il me sembla que c'en était fait, qu'elle s'en allait pour tout de bon, qu'elle ne reviendrait pas, que je ne la verrais plus, et je fus saisi d'un frisson. La minute d'après, elle m'avait rejoint. Comme nous traversions

^H femme ^^h peine i

. SECRET DU PHÉCBPTEUR. ^H

une galerie latérale, elle s'arrêta brusquement el me montra du doigt, à cinquante pas de là, une femme qui nous tournait le dos.

« Ne trouvez-voua pas, rae dit-elle à l'oreille, qu'elle ressemble beaucoup â ma mère? »

Après avoir atteint l'extrémité de la galerie, cette femme rebroussa chemin et nous vîmes son visage.

« Eh ! vraiment oui, c'est elle, fit Monique en tressaillant. Mais comme elle est p;Ue!

— Je lai rencontrée par hasard, il y a quelques jours. Elle était en voiture. Je l'ai vue de près, et il m'a semblé qu'elle relevait de maladie,

— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

— Je n'aime pas â vous parler de votre pauvre et heureuse mère n, lui répondis-je avec quelque amertume.

Cependant la femme pâle nous avait aperçus, et elle battit en retraite. Mais elle ne put résister à la tentation de se retourner, et son regard croisa celui de sa fille. Ce fut Monique qui fit les premiers pas; tout aussitôt, sa mère vint au-devant d'elle. Elle semblait ne voir que moi, et ce fut moi qu'elle salua d'abord; il lui en coûtait moins. Enfin, levant sur sa fille ses beaux yeux de gazelle etTarouchée :

« Quelle rencontre imprévue! »

Là-dessus, elle prononça avec une extrême volubilité quelques phrases incompréhensibles. Comme certain soir, à Mon-Désir, je voyais ses lèvres remuer et il n'en sortait que des sons confus. Je crus un instant qu'elle avait perdu la raison, elle n'était pas femme à la perdre ; mais, dans son trouble, elle avait peine à dénouer sa langue. Elle redevint bientôt maîtresse d'elle-même et dit avec un demi-sourire ;

1^ LE SECRET DU l-RÉCEPTEUH.

« Comme moi, tu es venue ici de bien bonne heure. Sans doute tu as des emplettes à faire.

— J'ai besoin d'une robe, et j'ai vu l'autre jour uni soierie de Lyon qui m'a plu. Mais peut-être qu'en la revoyant, elle me plaira moins. »

Après une courte hésitation :

« Veux-tu que je t'accompagne'/ demanda Mme Brogues de l'air timide d'un chien qui implore une grice et craint un refus.

— Vous ne pourriez me faire un plus grand plaisir; vous m'avez toujours admirablement conseillée. »

Elles s'acheminèrent vers la boutique, elles y entrèrent, et je restai dans la galerie à les attendre, .le les voyais à travers le vitrage. Elles sciaient assises; debout devant elles, le marchand dépliait ses soieries; elles les examinaient, les palpaient, raisonnaient et discutaient. Toutes les fois que je passais devant la porte, qui était ouverte, des lambeaux de phrases arrivaient jusqu'à moi : — a II faut jiartir du principe que les étoffes unies te vont mieux que les étoffes façonnées..,. Cette nuance est bien assortie à ton teint et à la couleur de tes cheveux.... Combien faudrait-il d'aunage? A tout hasard, comptons un mètre de plus.... Ne laisse pas ta couturière choisir la garniture.... Oui, c'est de la dentelle qu'il faut ici.... Je te réponds que, si on sait s'y prendre, celte robe t'ira à ravir. »

Allant et venant, je faisais la réflexion que cette mère et cette fille, dont l'une s'était perdue, dont l'autre était en danger de se perdre, avaient en ce moment tout oubbé, que la seule question qui les intéressât, qui fit palpiter leur cœur, était de savoir quelle étoffe en de certains cas habille le mieux et ,

SËCHET DU PliÊUElTEliil

Gommeot il faut garnir une robe pour <:iu'elle aille d ravir. N'est-ce pas, en effet, une grande affaire que de décider si tel jour, à telle heure, on tombera dans un précipice avec une robe unie ou une robe façonnée? Je concluais de là que l'amour des femmes pour les chiffons est un instinct aussi puissant, aussi sur de lui-même, que celui qui ramène l'hirondelle du fond de l'Egypte et lui lait retrouver la solive 0(1 elle avait accroché son nid.

Quand elle fut sortie de la boutique après avoir conclu son marché, Monique me dit :

« Je n'ai pas encore vu l'exposition japonaise. Allons au Japon, C'est mon pays, j'y serai chez moi. »

Elle ajouta ;

« Voulez-vous, maman? »

- Ce dernier mot, qu'elle n'avait pas encore proinoQCé, fît un effet magique sur Mme Brogues. Ses Joues se colorèrent, et dès ce moment, je remarquai je ne sais quoi de plus libre dans ses manières et son maintien. C'est assez quelquefois d'une goutte d'eau pour qu'une plante qu'on croyait morte se ranime et se redresse.

Nous nous mimes en route.

a Où prends-tu tes gants? » demanda-t-elle ù sa fille, en s'arrêtant pour les regarder et les titer, ce qui n'était peut-être qu'un prétexte pour lui toucher et lui serrer les mains.

Je ne sais ce qu'elle trouva â redire à ces gants, mais elle l'engagea à changer de gantier, et aysat tiré un carnet de sa poche, elle y écrivit une adressa 8ur un feuillet qu'elle détacha pour le lui donner. Elles marchaient en devisant à trois pas devant raoi, et il me semblait qu'aucun événement n'était survenu.

^ sur un ^^B Elles ras ^^^etilmei

DU PIlKCEfTELH. 331

que cette mère et cette fille ne s'étaient jamais quittées, qu'elles arrivaieat d'Épernay pour parcourir des galeries pleines de curiosités et acheter ensemble des robes. Il leur avait suffi de quelques minutes pour se raccoulumer l'une à l'autre, le passé les avait reprises.

Nous fûmes bientôt au Japon. En entrant dans cette délicieuse exposition, qui était une des merveilles du Champ de Mars, Mme Drogues dit :

« Il y a ici beaucoup de choses à admirer, mais rien à acheter; tout a été vendu dès les premiers jours. »

Monique nous quitta pour examiner un coffret, et nous nous arrêtâmes, sa mère et moi, en face d'un magnifique paravent, dont un panneau représentait ua pique-nique champêtre. De vilains petits Japonais et de trè.'5 charmantes Japonaises, parmi lesquelles une surtout ressemblait beaucoup à Mme Louis Monfrin, étaient assis dans l'herbe autour d'une source ; on déballait les provisions, des domestiques trottaient de-ci, de-là. Cette scène très réelle, encadrée dans un paysage à demi fantastique, témoignait de l'art qu'a ce peuple ingénieux de donner à la fantaisie un air de vérité et aux réalités le charme d'un beau rêve- Ce pique-nique avait attiré l'attention de Mme Drogues. Elle me dit avec un accent de profonde mélancolie :

1 C'est le Saint-Martin du Japon. »

Puis, après s'être assurée que Monique ne pouvait l'entendre :

B M. Monfrin est-il avec elle à Paris?

— Non, elle y était venue avec Mme Cleydol, qu'une dépêche a fait partir en hâte pour Dordeaux.

1333 LE SECKET DU PRÈCEPTEL-n.

— Elle est donc seule, toute seule?... S'enteadeotils, elle et lui? s Je répoDdis par un hochement de tête, qui l'alarnia. )e vis son front se crisper, et son visage se démonta.

t Ce serait inexcusable, murmura-t-elle. Il ne le fiiut pas.... C'est à moi qu'on s'en prendrait. A qui parlait- elle'/ à Mme Brogues oï Bemi? Elle désirait en savoir davantage et commet çait à me questionner quand Monique, qui en avi fini avec son coffret, s'empressa de nous rejoindre, les deux femmes s'accordèrent à déclarer que les Japo'

• nais sont les premiers décorateurs du monde. J'étais de leur avis, mais une autre pensée m'occupait :je me disais que toute pécheresse se regarde comme un Être exceptionnel, que sa situation lui semble cas unique auquel il est permis d'appliquer tl< remèdes violents, que les péchés des autres femmt ^■^ lui paraissent sans excuse.

^^H s El maintenant, fit Monique, allons l'aire un toi ^V dans l'Inde, m

Mme Brogues éprouva comme une secousse nei veuse, on eût dit qu'elle tremblait la fièvre. « Étes-vous souffrante? lui demanda sa Me.

— J'ai été malade, je ne le suis plus, réponditen SB remettant de son émotion; je serai charmée l'accompagner dans le pavillon hindou. »

Il y avait dans ce pavillon un superbe tapis, qi enchanta Monique, et les consultations recommt cèrent.

a C'est pour ton salon? lui dit Mme Brogues.

— Non, c'est pour une bibliothèque, réponditd'un ton sec; mon salon est bien comme il est.

ent- j

l.E MECHET DO PRÉCËI'TËUR. 3J3

— Mais il me semble, lui dia-je, que la bibliothèque de lîeauregard est déjà pourvue d'un tapis. »

Elle me jeta on coup d"œil qui sigaiflait : « Mêlezvous de vos affaires ». Mme Brogues s'entendait à acheter; elle avait un doux entêtement, qui en venait toujours à ses fms. Le vieil Indien demandait un prix extravagant de sa marchandise; elle l'obligea à rabattre de ses prétentions, et ce second marché fut conclu.

Nous sortîmes. Mme Brogues s'apprêtait à prendre congé de nous; mais Monique la retint en lui disant :

« On ne se quitte pas ainsi, et si vous le voulez bien, nous déjeunerons ensemble. C'est moi qui invite et qui paye. »

Elle hésita un instant à accepter et finit par se rendre, sans qu'il fût besoin de la presser beaucoup. Elle avait, en remerciant sa fille, un attendrissement dans la voix, et ses yeux de velours, qui avaient conservé leur douceur, mais dont l'éclat était voilé par un nuage, jetèrent une vive et courte lumière.

Monique décida que parmi les innombrables endroits oii nous pouvions manger, le restaurant de France était le seul où l'on mangeât convenablement. Je demandai à Mme Brogues si elle n'était pas lasse, si elle pourrait marcher jusque-là. Elle me répondit qu'elle avait toujours des forces pour l'aire quelque chose qui lui plaisait. Nous traversâmes le Champ de Mars, et après avoir passé le pont couvert de la Seine, nous gravîmes la pente du Trocadéro. où les horticulteurs avaient installé leur exposition. II ne fut plus question que de fleurs. J'étais certain cependant que ces deux femmes mouraient d'envie de parler d'autre chose; mais interroger, c'est s'engager à

^Bl34

LE SECRET DU mECEPTEDB.

répondre h son tour, et ni l'une ni l'autre n'osaient rompre ]a giace. Pensant que je les gênais et d'ailleurs ne craignant plus que cette mère tînt à sa fille des propos dangereux, je ralentis le pas, je les laissa prendre les devants. Quand Je les retrouvai sur j terrasse du restaurant, elles n'avaient pas entamé ij grand sujet.

« J'ai ton portrait en miniature, sur ivoire, d Mme Brogues, je l'ai fait monter en broche. Je Tegaxî souvent cette broche, mais je ne la porte pas.

— Et pourquoi ne la portez-vous pas? s demai audaci eu sèment Monique.

Sa mère baissa les yeux et ne répondit point.

Nous déjeunâmes dans un cabinet particulier, la fenêtre, qui était restée ouverte, le regard embra sait toute la vaste étendue du Champ de Mars, palais, ses dûmes, ses fontaines jaillissantes et s drapeaux flottant au vent. Monique aimait à se nietC^ à l'aise, elle ôta son chapeau. Ses cheveux s'étateol dérangés; Mme Brogues lui offrit de la recoiffer. Après avoir raffermi un chignon chancelant avec une épingle qu'elle tira de ses propres cheveux, s'armant d'un petit peigne de poche, elle remit en ordre des boucles follettes qu'elle refrisa en les enroulant autour de son doigt. Elle s'acquittait de ce travail avec un visible plaisir, les yeux de velours jetaient de nouveau des étincelles. A Mon-Désir, non seulement elle s'intéressait aux toilettes de ses filles; dans les grandes circonstances, elle s'était amusée plus d'une fois à les coiffer de sa main. Elle se sentait reportée dans un passé lointain, qu'elle avait cru haïr, qu'e' regrettait peut-être. La passion et l'habitude sont leà deus grandes puissances qui se partagent le gouvq

LE SECRET DU PHÈCEPTEDR. 'i'iil

nemenL de notre vie : l'une fait beaucoup de bruit; l'autre est silencieuse comme une ombre. Mais on a ■ beau dire que les habitudes ne sont pas des passions, quand on les a perdues et qu'on les retrouve, elles ont pour nous tout l'attrait d'un péché de surprise.

Pendant le repas, la conversation ne languit point. Toutefois, il semblait qu'on pelotât en attendant partie. Quelque désir qu'on eût de part et d'autre d'aborder les explications délicates, Mme Brogues, au moment décisif, détournait le propos ou se taisait pour écouter des guitares espagnoles qui jouaient des airs de danse dans un pavillon voisin. Elle attendit jusqu'au dessert; alors rassemblant son courage:

« Donne-moi donc des nouvelles de Sidonie.

— J'en ai reçu l'autre jour, elle va très bien.

— Elle doit tenir à merveille le ménage de son père. J'étais une maîtresse de maison un peu négligente, et il a gagné au change. J'avais tort, les petits devoirssont quelquefois très ennuyeux, mais le temps qu'on leur consacre, on ne l'emploie pas à rêver. C'est une heureuse fille que ta sœur; elle mourra sans avoir connu les tentations. «

Puis, comme confuse d'en avoir trop dit :

M II faut que je vous quitte. J'ai une leçon de musique à donner dans une institution religieuse de la rue de Sèvres.

— Vous en êtes réduite à donner des legons de musique ! s'écria sa fille avec effarement.

— Oh! rassure-toi, répliqua-t-elle en souriant, ce sont des leçons gratuites, et je me félicite d'avoir trouvé l'occasion de faire quelque chose d'utile. >

EJIe mentait à la fois et disait vrai. Ses leçons gra-

336 LE SECRET DU l'IlÊCEPTEUU. ^^1

tuiteslui étaient payées par saint Rémi, qui les réfl^^J

nérait en lui remettant ses péchés. ^^M

Monique demanda l'addition et me passa son porQ^I

; monnaie. Elle partit la première. Pendant que j^^

monnaie. Elle partit la première. Pendant que j" comptais avec le garçon, Mme Brogues s'était approchée d'une glace pour rajuster sa voilette. Avant de sortir, elle me pria de lui laisser mon adresse.

Œ Après-demain, dans l'après-midi, vers trois heures, je serai chez vous », me dit-elle d'un ton de commandement.

Nous redescendîmes vers la Seine par un sentier solitaire. Chemin faisant, Mme Brogues détacha de son poignet un bracelet d'un beau travail, qa'elle présenta i sa fille :

t Promels-moi de le porter ; tu n'auras pas besoin de dire de qui tu le tiens, s

Et comme Monique la remerciait, elle ajouta d'une voix sourde :

« Je ne sais pas si ton mari te rend heureuse; mais quelques chagrins que tu puisses avoir dans la maison, supporte tout, et tu peux m'en croire, tu souffriras moins que moi. »

A ces mots, deux grosses larmes glissèrent le long de ses joues. Elle avait en ce moment ces grâces presque divines que donne le malheur à ceux qui le supportent vaillamment et lui l'ont accueil comme à un ami. Emportée par un mouvement du cœur, Monique l'embrassa tendrement, et celte pénitente ne put l'empêcher de sécher ses larmes avec des baisers. Dès que nous eûmes atteint le bas de la rampe :

« Adieu, ma fille. Je te dois les seules bonnes heures que j'aie passées depuis longtemps, »

LE BKIJIET nu PRÉCEl'TEUli. 337

" Je voulais raccompagner pour la mettre en voilure; elle m'écarta de la main et me dit ;

« Je sais me tirer d'affaire, je suis accoutumée à C'ti-e seule. 9

Quand nous eûmes gravi l'escalier du pont couvert, nous la cherchâmes des yeux. Elle avait trouvé un fiacre; mais elle était si émue qu'elle eut quelque peine à y monter. Elle-retourna la tête, noua salua en agitant son ombrelle de soie blanche. Monique s'était accoudée sur la balustrade du pont, et la regardait s'éloigner; après l'avoir vue disparaître, elle continua de rester immobile, comme si elle eût contemplé fixement les eaux vertes de la Seine; mais je m'avisai que, les paupières à demi closes, elle regardait en dedans. Celte rencontre imprévue l'avait profondément remuée. L'heureuse mère, dont elle enviait le sort, elle venait de la voir, elle venait de l'entendre, et la grande passion, celle qui donne aux prisonnières la clé des champs, celle qui est la félicité suprême, qui enchante les joui's el les nuits et ouvre les portes du ciel, lui appai-aissait sous les traits d'une femme pâle, rongée d'une fièvre mystérieuse, qui, les yeux pleins de chagrins obscurs et de larmes rentrées, s'en allait seule dans un fiacre, sans s'étonner même de sa solitude .

Ce fut l'afTaire d'un moment; elle releva bientût la lèle et la secoua, comme pour en chasser une pensée qui l'obsédait; jamais âme ne fut plus élastique, plus prompte à rebondir.

« Allons voir de la peinture », s'écria-t-elle.

Et elle m'entratna au Palais des beaux-arts, oii, deux heures durant, nous étudi-lmes eu détail de grandes toiles et des tableautins, qu'elle louait ou

LE SECBET DC PnÉCEPTELII

crilkjuait avec une parfaite liberté d'espril, jusqa'â ce qu'ayant regardé sa montre, elle me dit avec un accent qui me donna le frisson :

s II est temps de renircr. •

Je m'acheminai avec elle vers la porte de sortie la plu:> proche. L'iostant fatal était venu. Elle avait lait son choix : qui avait-elle sacrifié, lui ou moi? Me ferait-elle monter dans sa voiture ou partiraitseule pour aller attendre chez elle un homme que je hai^^sais comme la mort? Étais-je condamné à n'être désormais plus rien pour la femme qui était tout pour moi? Adieu ma débile vaillance et ma fierté I Ji sentais mourir de frayeur et les jambes me manquaient. Je t'ubservais du coin de l'œil; son visage, oii je m'eflorcais de lire mon destin, avait en ce^ moment une expression dure, qui me parut sinistre.

Nous voilà devant la porte que nous cherchions; nous sortîmes. Mon trouble était tel que je laissai a Monique le soin de héler un fiacre. 11 vint se ranger lo lon(t du trottoir, elle ouvrit la portière, elle monta, le cocher louchait déjà.

a Mais montez donc ■», me dit-elle brusquement.

Les grands bonheurs se taisent; j'aurais voulu ni'îigenouiller devant elle, baiser le bas de sa robe et ses pieds. Mais jusqu'à l'entrée de la rue Gambon, elle me regarda d'un air sévère, comme on regarde un chirurgien qui vous a sauvé, mais qui sûrement vous a fait souffrir. Elle ne rompit qu'une fois le silence.

« Comment pourrais-je m'y prendre pour la revoir, me demanda-t-elle, et pour obtenir qu'elle me dise tout?

Elle m'a prié de l'attendre chez moi après-demain,

LE SECIIET DU liRÉCEPTEUli. 3J'J

répondis-je, soyez sûre que tout ce qu'elle lii'aura dit, je vous le redirai mot pour mot. »

Nous arrivâmes, elle m'emmena dans son salon, où elle nous fil servir des rafraîchissements. Dix minutes après, sa soubrette, que je soupçonnais d'intelligence avec l'ennemi, lui remit une carte, qu'elle me passa.

a Dites à M. de Triguères, murmura-t-elle, que je suis très lasse, que je ne reçois personne. »

Emilie doutait que ce fût \i son dernier mot; elle ne se pressait point de sortir.

n Mais allez donc I

— Et s'il me demande quand il pourra revenir?

— Vous lui répondrez que vous ne le savez pas. s Oh! je ne me faisais point d'illusion; je n'étais

pour rien ou presque pour rien dans ce retour inattendu, qui me gonflait le cœur de joie. Elle avait emporté la femme p;lle dans ses yeux, et la femme pâle avait opéré le miracle de la dégoûter de sa chimère.

Je sentis qu'elle était impatiente de se retrouver seule avec elle-même ; je ne tardai pas à la quitter. Aussi bien j'avais une course à faire. En jetant les yeux, sur la carte du vicomte, un trait de lumière m'avait traversé l'esprit. Je rencontrai un fiacre, qui revenait à vide. Je donnai l'ordre au cocher de me ramener à la rue Médicis en passant par la rue de Lisbonne. Il me représenta que le détour était énorme, que son cheval n'en pouvait plus. Je lui promis un fort pourboire et nous partîmes. Ma course ne fut point inutile. Un quart d'heure plus tard, j'avais éclairci un grand mystère. Je m'étais assuré que M. de Triguères habitait l'entresol de la maison à deuît issues près de laquelle s'était embusquée un

jour Mme Brogues, et qu'elle guettait avec Tanxieuse attention d'un chasseur à Taffût. J'en avais inféré que le ravisseur, c'était lui, qu'ils s'étaient sauvés en Egypte, qu'à la suite de quelque incident, d'une brouille, il l'y avait laissée, qu'elle avait couru après lui, qu'il s'était soustrait à ses poursuites en se réfugiant à Épernay, le seul endroit du monde où elle ne pût l'aller chercher, mais qu'après avoir abandonné la mère, ayant revu la fille, son désir l'avait emporté sur sa peur et qu'il avait quitté sa retraite pour suivre les traces de ce nouveau gibier.

Je devais dîner ce soir-là chez M. Linois; pendant le repas et après, j'eus des distractions, des absences; je me disais : a Oh! la pauvre femme! y>

Quand je rentrai chez moi, vers onze heures, mon concierge m'annonça qu'on venait d'apporter un tapis des Indes, qui m'était envoyé par une dame. Je la connaissais beaucoup, cette dame; mais je n'avais pas su deviner qu'elle me destinait le tapis qu'elle avait acheté le matin. Il y a des journées bénies où, sans qu'on s'en mêle, tout vous vient à la fois, les grands bonheurs et les petits.

Délivré de mes cuisants soucis et du poids qae ' j'avais sur le cœur, je m'étais endormi content et tranquille. Je l'étais moins à mon réveil. .Te me disais, en taisant ma barbe, qu'il y avait des précautions à prendre, qu'il est des victoires éphémères, que certaines impressions s'effacent et que les femmes se repentent quelquefois de leurs repentirs, que d'ailleurs M. de Triguères n'était pas un homme qui se laissât rebuter par un échec, qu'il était trop pénétré du sentiment de son mérite pour renoncec facile- ■ ment à ses entreprises.

J'en eus la preuve dans l'après-midi. J'étais allé voir Monique; elle n'était pas dans son appartement, mais au rez-de-chaussée, dans le salon commun, où elle recevait la visite d'une famille d'Épernay, fraîchement débarquée a Paris. Quelques minutes après, M. de Triguères entra et fut accueilli avec une politesse un peu courte, un peu froide, mais il en fallait davantage pour le décourager. Il était visiblement contrarié de trouver la place occupée, il eût donné

iBi

rer

l^rî LE SECRET DU PRECEPTEUII.

beaucoup pour hâter le départ des fâcheux, moi coi pris, qui traversaient son projet. I! avait beau mai gréer contre eux, ils semblaient prendre plaisir s'éterniser, et comme ils partaient, il en d'autres. De guerre lasse, il leva le siège et sortit, h ^ le suivis de près, il m'attendait sur le trottoir.

Depuis qu'il avait découvert que j'étais quelqu'un) c'était â moi sans doute et à mes conseils, à mi Fremonfrances qu'il imputait le refroidissement subi de Monique. Que sais-je? Tous les moyens lui éti bons, peut-être s'était-il rais en tête de me séduii ^^^ de me corrompre ou de m'intimider.

^^^ c Monsieur, me dit-il avec une courtoisie hai ^^Bi^ine, j'aimerais avoir avec vous un mot d'explit ^^Biion.

^^H — J'y consens volontiers, lui répondis-je; mais ^^Kest mal dans la rue pour causer. Voulez-vous que jl ^^V-T0U3 attende chez moi demain vers quatre heures? ^^H — A quatre heures précises je serai chez vous, ^^M Je lui remis ma carte, et je le regardai s'en a1l( ^^P II me sembla que je tenais ma vengeance.

La femme pâle fut exacte au rendez-vous qu'elle

m'avait donné. Quand elle entra dans mon apparte-

i ment haut perché, elle me parut tout autre que

^^V l'avant -veille au Champ de Mars. Elle avait éprouvé

^^■.plns d'émotion que de joie â revoir sa fille, cette

^^P rivale qu'elle avait trompée et qui était pour elle un

reproche vivant. Elle se mit tout de suite à 1"

■ avec moi. Elle me considérait comme un de c(

hommes qui sont des juges désintéressés des afîaii

de ce monde, qui, ne mettant pas au jeu, regardent'

[ jouer les autres et dont le métier est de donner des

t conseils et de recevoir des confidences. Dès que je

LE SECRET DU phécepteuh, 343

l'eus introduite dans mon cabinet de travail, je m'avisai qu'elle n'avait plus le cœur et le visage abattus, qu'elle s'était retrouvée. Gomme jadis, à Mon-Désir, j'admirai son air de distinction, ses magnifiques cheveux fauves, où j'apercevais quelques fils d'argent, l'élégance de sa tournure et la lierté qu'elle mêlait à ses tristesses. Je ne m'étonnais pas qu'on l'eût enlevée, c'était une conquête de prix; mais j'avais peine à comprendre qu'on l'eût sitôt trahie. Je pensais à cette femme dont Rousseau a dit que l'amour lui rendait tout i'éclat de sa première jeunesse, qu'elle avait ses raisons pour être facile, qu'on pouvait la voir sans l'aimer, mais-non pas la posséder sans l'adorer. Hélas! le libertin qui avait possédé Mme Brogues était incapable d'adorer ce qu'il aimait.

Je crus d'abord que la curiosité seule l'amenait chez moi, qu'elle avait des informations éprendre, et en effet ce fut par là qu'elle commença. Elle me parla d'emblée de son mari et me demanda si sa fuite l'avait vivement affecté.

•i Je veux être tout à fait sincère, lui dis-je. Il a ressenti plus de colère que de chagrin.

— Je n'en doute pas; il s'était détaché de moi depuis longtemps. Vous pensez donc que, si je tentais une démarche auprès de lui.... »

Je secouai la tète.

a Oh! je ne vous faisais cette question que pour l'acquit de ma conscience, dit-elle avec un peu de hauteur. M. Brogues n'est pas homme ii sentir ses torts, à comprendre qu'il a été le complice involontaire de ma faute, et pour pardonner il faut comprendre. B

(Jlle me demaiida ensuite ce qu*on pensait d'elle à lîpernay; elle voulut savoir quelles conjectures on avait faites, quels jugements on avait portés.

« Votre lille aînée, répondis-je, qui conserve toujours son sang -froid dans les grandes occasions, avait imaginé de dire que vous vous étiez retirée dans une maison religieuse ; et elle Ta afQrmé avec tant d'assurance que beaucoup de gens ont fîni par Tcn croire.

— Je la reconnais bien là!... Monique a bien voulu accepter le bracelet que je lui offrais. Pensez-vous que Sidonie....

— Je craindrais, madame, que votre présent ne fût mal reçu. Je ne puis vous dissimuler qu'elle vous juge sévèrement.

— Trop sévèrement peut-être. Quand vous la re verrez, veuillez apprendre à ce juge implacable qu'on arrive quelquefois au but par de longs détours, qu'après s'être égaré de son chemin, le ciel aidant, on le retrouve. J'ai formé l'irrévocable dessein d'entrer dans une confrérie de femmes mariées ou de veuves, qui se vouent au soin des malades. Austérités, humiliations, aucune règle, aucune pratique ne me semblera trop dure. J'expierai; c'est mon devoir, mon goût et ma destinée. i>

Après une pause d'un instant :

<( Vous ne savez pas encore, reprit-elle, pourquoi jo suis ici. Je vous ai demandé avant-hier si Moni(]ue était heureuse; vous ne m'avez pas répondu, et votre silence m'a alarmée. Si le mariage auquel j'ai travaillé avec trop d'empressement peut-être venait à mal tourner, ce serait un poids de plus sur ma conscioni'e. J'ai fait part do mes anxiétés au prêtre qui.

LE SECRET DU PRÉCEPTEUil, 3M'

depuis mon retour h Paris, me conseille et me dirige. Il m'a ordonné de mettre mon orgueil sous mes pieds et de venir vous raconter mon histoire pour que vous la répétiez à Monique.... Mais ù quoi servent les longs discours? Certains détails sont odieux. Contentez-vous de lui dire que Je maudis le jour oii je me suis enfuie de ma prison pour chercher le honheur. Dites-lui que l'amour vit de mensonges et que la vérité le tue, que l'homme qui feignait de m'aimer s'est lassé de feindre et que j'ai souffert mort et passion. Dites-lui qu'il y a quelque part, en Tunisie, un jardin plein d'orangers et de citronniers, que I femme qui se promène ii leur ombre goùle toutes le délices du cœur et croit jouir de cette félicité qui ne fmit point, sans se douter que les fruits défendus ne laissent dans ia bouche que cendre et qu'amertume. Dites-lui, je vous prie, qu'un matin, au Caire, cette femme, à son réveil, s'est trouvée seule, abandonnée, que son amant s'était sauvé au milieu de la nuit comme un voleur. Mais ne lui dites pas qu'à demi folle elle l'a cherché dans la ville et dans les faubourgs, qu'elle le demandait aux passants qui se moquaient d'elle; ne dites pas à ma iille que sa mère a eu la lâcheté de courir après ce fuyard et de tomber malade pour n'avoir pu l'atteindre, s

Le regard enflammé, elle parlait d'un ton farouche, et par instants ses lèvres se tordaient : « Conviens, lui disais-je en moi-même, que tu étais exigeante, ombrageuse, que tu Tas fatigué par tes soupçons, la jalousie, peut-être aussi par tes regrets et tes remords. Ce qu'il méprisait le plus, c'est ce qu'il y avait de meilleur en toi, les inquiétudes de ton cœur et de ta conscience. Tu étais un mets trop délicat pour lui.

Tu ne dédaigneE point la volupté, tu as des sens, tu leur accordes quelque chose; mais tu ne serais pas contente si ton imagination ne brodait tes plaisirs. Ce qui te plaisait le plus dans l'amour, c'est sa divine musique. Par quelle erreur funeste t'es-tu donnée au moins musicien des hommes? »

Après s'être acquittée de l'humiliant devoir qu'elle était venue remplir, elle s'était levée, et attachant sur moi ses grands yeux tristes, elle s'écria :

a Quels fanlûmes nous sommes ! et quels Fantùmau nous poursuivons! » fl

.le lui pris les deux mains et je lui haisai respect tueusement le bout des doigts.

a Si vous êtes résolue à ne jamais le revoir, lui dis-je, partez, vous n'avez pas de temps à perdre. Il avait, parait-il, des intbrmations à me demander, il m'a annoncé sa visite, et, dans quelques minutes peut-être, il sera ici, b

Mes paroles lui causèrent une surprise mêlée d'épouvante. Elle m'avait appris tout ce qu'elle désirait m'apprendre; il n'entrait point dans son dessein de me révéler le nom du fuyard. J'étais plus instndfl de ses affaires qu'elle ne l'eût souhaité. ^^Ê

Il De qui pariez-vous'? me dit-elle. ^|

— De l'homme qui habite un entresol dans la rue de Lisbonne. .Te vous ai trouvée un jour arrêtée l\ quelques pas de sa porte, et j'aurais pu en conclure que vous cherchiez à renouer avec cet infidèle. Mais après ce que je viens d'entendre....

— Moi, renouerl Ah! jamais, jamais! On m'avait affirmé par son ordre qu'il n'était pas à Paris ; j'avais des raisons de croire qu'il y était revenu, et, par une curiosité du cœur, dont je rougis, je tenais à m'en

assurer. Pour qui donc me prenez-vous? Je voudrais le revoir pendant une heure pour lui dire ce que je pense de lui, pour l'écraser sous mon mépris.... Et dans quelques minutes, dites- vous....

— On vient de sonner, répondis-je. Ce ne peut être que lui. s

Elle rélléchit un instant.

« Laissez-nous seuls », me dit-elle avec autorité.

J'allai ouvrir; c'était bien lui. Je ne sais dans quelle intention il venait, s'il m'apportait une déclaration de guerre ou un traité de paix à signer. Sans m'amuser à m'en enquérir, je l'introduisis sur-le-champ dans ma bibliothèque. Quand il se trouva face à face avec la femme qu'il avait laissée en Égj^pte, il fit trois pas en arrière, en me lançant un regard terrible, le regard d'un fauve qui vient de tomber dans un piège. Je m'éclipsai en hâte et me retirai dans la pièce attenante.

La muraille était trop épaisse pour que je pusse saisir un seul mot d'un entretien que je ne cherchais point à entendre; elle ne l'était pas assez pour que le bruit des voi^c, tour h. tour plus fortes ou plus faibles, plus aiguës ou plus graves, n'arrivât pas jusqu'à moi, et je pouvais noter les inflexions, les changements de ton et d'accent. Mme Brogues parla longtemps avec véhémence sans qu'il osât l'interrompre, et il me parut que sa parole tombait de haut. Elle prononçait un réquisitoire en forme, lui rappelait sans doute la Tunisie et l'Egypte, tout ce qu'elle lui avait sacrifié, ses bontés, ses complaisances, et la noire trahison dont il les avait payées. Il essaya cependant de lui répondre, de plaider les circonstances atténuantes; ses excuses ne furent point acceptées, ses misérables arguments étaient comme balayés par celte éloquence

3iâ LE SECRET DU rRBCEPTECn. ^H

' de femme dont Je torrent coulait b. grand fracas et nportait tout sur sûq passage. Quand elle eut fetigué sa colère, il liaussa un peu le ton et parvint à faire écouter; peut-être lui donnait-il de meilleures raisons. Je crus m'apercevoir qu'elle faiblissait par degrés, que ses ripostes étaient moins vives, résistance plus molle. Il se fit une pause; selon toute apparence, les larmes étaient venues, et luimême s'attendrissait, it ne plaidait plus, il avait des accents de tendre supplication, et bientôt je n'entendis que de sourds chucliotements. Je suis certain qu'il s'était agenouillé devant elle, qu'il prodiguait les serments, les protestations. Peut-être était-il sincère; peut-être s'était-il laissé reprendre par celte femme dont il disait autrefois qu'elle avait un corps de chatte et une crinière de lionne. Il s'était souvenu des lieures passées dans des jardins pleins d'orangers, et il savourait d'avance avec un nouvel appétit le regain de joies que lui promettaient les grai yeux tristes.

Tout à coup, la porte de ma bibliothèque s'ouvi et bientôt après, celle de l'appartement; ils étaiei partis ensemble. Je m'avançai sur mon balcon, je les vis traverser le trottoir. La voiture de louage qui avait amené Mme Drogues l'attendait; M. de Tri-

, guères s'approcha du cocher, lui régla son compte, le renvoya. Puis, ayant ouvert la portière de son coupé, il y fit monter la femme abandonnée. Il me sembla qu'en ce moment son attitude était humble, qu'il avait l'air d'un petit garçon et qu'elle était une très grande dame. Quoique tes choses eussent touro^ tout autrement que je ne m'y élais attendu, je ■ sentais délivré et vengé.

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Staien^'

LE SECIIET DU PIIÊCEPTEUII. 315

« Oui, elle l'a repris, pensais-je, et cette fois, instruite par l'expérience, elle saura peut-être le tenir, jusqu'au jour plus ou moins prochain oii elle se donnera à Dieu, car c'est ainsi qu'elle doit finir. Ses yeux le disent, et ils disent aussi que plus elle aura péché, plus la grâce abondera. »

J'avais promis à Monique que je lui ferais un rapport fiJèle; je courus chez elle pour lui tout raconter. Je la vis pâlir en m'écoulant et rougir tour à lour; sa figure exprima successivement la surprise, la stupeur, l'indignation, le chagrin. Quand j'eus achevé :

s Elle me l'avait pris, s'écria-t-eile avec un frémissement de colère; qu'elle le garde! »

Elle portait à son poignet le bracelet que sa mère lui avait donné ; elle fil un mouvement pour l'en arracher; mais aussitôt s'étant ravisée, elle dit en changeant de visage et de vois :

a La vie est si triste et si laide que de tous nos sentiments la pitié est peut-être celui qui nous trompe le moins. »

A peine fus-je rentré dans mon cabinet de travail, on sonna de nouveau. Cette fois, c'était l'abbé Verlet. Il avait mis peu de hilte à venir me voir; il arrivait par le chemin de l'école, après s'Ctre arrêté longtemps au Champ de Mars, Heureusement je n'avais plus besoin de lui; je me hâtai de l'en informer, et mon discours l'édifia médiocrement et ne le réjouit point.

« Tant mieux pour vous! me dit-il avec un peu de dépit. On se trouve toujours bien de faire soi-même ses affaires.

— Homme mystérieux, m'a vuo ère/.- vous enliii que

LE SEUIIET DU PllÉCEPTI

a àa

vous avies deviné dès le premier jour le ravisseur de Mme Itrogues?

— Dans une nuit d'orage, me répondit-il, comme je revenais de visiter un malade, j'avais vu passer en voiture fi quelques pas de moi un jeune homme que je croyais ù Nice, et je l'avais reconnu à la lueur d'un éclair. Quand je lui fis prendre l'engagement qu'il n'a pas tenu, je lui déclarai que, s'il persévérait dans ses mauvais desseins, je vous ferais part de mes soupçons, qui étaient des certitudes. Il ne s'était pas ému de ma menace, h ce qu'il parait. Il me coonail de vieille date. Assurément je ne lui devais pas le secret, mais tout ce qui ressemble h une trahison mu fait horreur.

— Est-ce une pierre que vous lancez dans mon Jai-din?

^ Peut-être, monsieur le dresseurdeguels-apensi » J'emmenai mon cher ennemi diner à la rue de Tournon, dans le meilleur restaurant du quartier; mais je ne réussis pas à l'égayer. Nous revînmes chez moi pour prendre le café; Sidonie m'avait enseigné sa manière de le préparer, et sa méthode était la bonne. Nous te bflmes dans de jolies tasses de poi " laine de Chine, autre présent de Monique, et di avions sous nos pieds le tapis des Indes, que l'ai ne put s'empêcher d'admirer. Désormais elle él partout dans mon humble demeure.

« Je me suis fait expliquer depuis peu, me dil ce qu'il faut entendre par l'impressionnisme dans arts. Il y a aussi une morale impressionniste, et rfi la seule qui soit ht l'usage de vos jeunes Slles dernes. Bonnes ou mauvaises, leurs impressions leurs oracles, elle^ n'en connaissent pas d'autres.

LE SECRET DU rnÉCEPTEUR- 351

— Vous seriez moins injuste si vou3 disiez qu'elles n'ont foi qu'aux expériences et qu'elles ont le goût d'expérimenter. Prenons-en notre parti, le dogmatisme a fait son temps ; de plus en plus il faudra remplacer les leçons de morale par des leçons de sagesse, et l'enseignement doctrinal par des leçons de choses. Ce qui décide des penchants de la femme, de son caractère, de sa destinée, c'est l'idée qu'elle se fait du bonheur, et c'est à l'éducation d'épurer, d'ennobhr celte idée maîtresse, qui commande toutes les autres. Une vertu qui ne nous rend pas heureux ne sera jamais rien pour nous. Vous-même, tout en enseignant à vos paroissiennes que les ordonnances de l'Église sont des lois sacrées et inviolables, vous les engagez surtout à sacrifier les faux plaisirs aux vrais biens, les joies qui passent aux joies étemelles. Vous voyez que votre morale comme lanôtre se réduit à la recherche du bonheur et à l'art de le trouver, ï

IL n'en convint pas; il s'obstinait à bouder. Nous jouâmes une partie d'échecs; il me gagna haut la main, et son humeur s'en ressentit. Mais ce qui acheva de le dérider, ce fut un présent que je lui fia. Quelques jours auparavant, comme je furetais dans le magasin d'un bouquiniste, j'avais découvert et aclieté à son intention un chois de fables de La Fontaine, qui m'avait paru digne de lui être offert; il m'en avait coûté soixante francs. C'était un bel in-folio, orné de magnifiques eaux-fortes et richement relié; ce genre de luxe était le seul auquel il fût sensible. Il se jeta sur ce volume, et quand il vit son nom inscrit à la premii're page, sa figure rayonna de plaisir.

352 LE SECRET DU PRÊGBPTEUIl.

Toutefois, avant de partir, il me décocha le trait du Parthe.

« Et pourtant, me dit-il, si la plus jeune de vos élèves n'avait pas rencontré sa mère à TExposition ou si sa mère avait été heureuse dans ses amours, si elle avait été moins pûle et qu'elle n'eût pas rapporte d'Egypte quelques cheveux blancs, que serait devenue cette jeune impressionniste? Et oserez-vous me soutenir que sa vertu n'eût pas fait un triste naufrage?

— Si les femmes étaient moins accessibles aux tentations, lui repartis je, les curés n'auraient plus rien à faire dans ce monde.

— Dites plutôt, répliqua-t-il, que si les femmes étaient moins fragiles, les philosophes n'en seraient plus amoureux. »

Monique m'écrivit le lendemain qu'elle quittait Paris pour quelques jours. Le célèbre paysagiste qui lui avait appris à peindre, et qui possédait une maison de campagne à Marlotte, l'avait engagée à y venir passer une semaine auprès de lui et de sa femme; il promettait à son petit mouton de le faire travailler ferme et de le fouetter s'il n'était pas sage. Le petit mouton ne s'était pas fait prier; il avait éprouvé de grands chagrins d'imagination, il sentait le besoin de se distraire, et la meilleure de ses distractions, la plus efficace, avait toujours été la peinture.

a Ceci, me dis-je, n'est plus de la chirurgie, mais de la médecine; nous nous mettons au régime et le régime nous sauvera. i>

A son retour de Marlotte, Monique me iît une excellente impression. Elle rapportait des croquis, des études; elle avait beaucoup travaillé, et le travail avait apaisé son âme, rasséréné son visage. Elle ne pensai^ plus ni à sa mère, ni à son vicomte, et je crus qu'elle en avait fini avec les chimériques pro- 2i

XA LE SECHËT Dli pnÉCEPTECTB.

jets. Je découvris bientùl qu'elle n'avail Tait qu'échani folie contre une autre. Quand l'hidalgo de la Manche eut été désarçonné par le chevalier de la Blanche-Lune et dégoûté pour longtemps des aventures héroïques, il rêva de se faire herger. <t Quelle vie nous allons mener! s'écriait-il. Que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! Que de tambourins, de violes et de guimbardes! » Sancho approuva sa nouvelle lubie. Je tus plus sage que Sancho, je parlai raison et fus d'abord très mal reçu.

Le facteur m'avait remis une lettre de M, Monfrin, qui ne contenait ni plainte ni reproche; c'était un simple procès-verbal, où il constatait que sa femme l'avait quitté depuis cinq semaines déjà. Il ajoutait que si elle se trouvait bien de son séjour à Paris, il ne tenait qu'à elle de le prolonger, mais qu'elle était avare de son écriture. Conclusion : il me priait de lui donner de ses nouvelles. Je montrai ce billet à Monique, qui me dit tranquillement :

« J'ai eu tort, j'aurais dft lui écrire de Marlotte, Je lui dois un dédommagement, ill'aura.

— Vous comptez le rejoindre avant peu? lui demandai-je.

— Moi! s'écria-t-elle. Y pensez-vous? Retourner dans cette maison maudite! me retrouver en présence de cette odieuse Anglaise qui me parlera de ma mère I Et désormais que pourrai-je lui répondre?,,.

^^ J'ai reconquis ma liberté, je la garde.

^^L — Et quel usage comptez-vous en faire?

^^M — Oh! j'ai des plans admirables. Cela m'est venu

^^M là-bas, tout en peignant, à l'ombre des hêtres et des

^^B grands chênes, dans le voisinage de la Mare aux fôes.

^^B — Du moment que les fées ont bien voulu s'en

^V LE SECllET DU PRÉCEPTEL'U. 355

mêler, lui dis-je, ces plana doivent être les plus sages du monde, s

Elle me Jes exposa en déLail avec un merveilleux, sang-froid. Elle se proposait de rester à Paris. C'était le seul endroit oii une femme qui aimait à peindra pût trouver des directions, des excitants et arriver à quelque chose; partout ailleurs, on végétait, n'avait plus de talent, la lampe se mourait. Elle s'était mis en tête de chercher un appartement dans la Médicis; peut-être réussirions-nous à nous loger porte à porte. Je ne dînerais plus dans une pension bourgeoise, je ferais tous mes repas chez elle. Nous noua verrions tous les jours, et nous nous dirions tout, nos joies, nos chagrins, nos rêves, le plus souvent des douceurs, quelquefois des injures, et après nous être brouillés, nous aurions l'exquis plaisir de nous raccommoder. L'art et l'amitié, la sainte amitié et l'art, c'étaient les seuls biens véritables; hors de là, il n'y avait qu'ennuis, déconvenues, déceptions.

Elle m'ouvrait la porte d'un paradis, je refusai résolument d'y entrer. Je ne m'étais jamais imposé un plus violent efTort de volonté et de raison, car sa voix et ses yeux m'ensorcelaient.

ff Votre plan est délicieux, lui dis-je froidement; par malheur, c'est une pure extravagance.

— Et qu'y trouvez-vous d'extravagant?

— Vous avez oublié un détail; vous ne vous souvenez plus que vous êtes mariée, en puissance de mari. Entendez-vous vous séparer légalement de M. Monfrin?

— Dieu m'en garde! dit-elle. Mon mari est un trop honnête homme pour que je pusse plaider en séparation avec quelque espoir de persuader mes juges;

ils traiteraient de puérilités les grlefe que je pi avoir contre lui. Non, je ne romprai point avec homme de bien. Mon appartement sera assez graiu ,{K)ur qu'il y loge à l'aise quand ses afïaires l'appellemt à Paris, ou qu'il lui viendra la fantaisie de me lir. Peut-être aussi irai-je quelquefois le chercher à Épernay. Vous vous trompe/, bien sur mes intentions. J'entends convertir M. Monfrin it mes idées, j( ne ferai rien sans son aveu, et tenez, je lui ai écrit ce sujet; lisez et jugez. «

Elle me montra une longue lettre qu'elle avt écrite le matin même; elle lui faisait part de si .beaux projets, et jamais on ne débita de pareilli istravagances dans un style si clair, si net et si limpide.

« Que pensez-vous de mon épitre?

— C'est un chef-d'œuvre de composition, qui fa lonneur aux leçons que j'ai pu vous donner; mj t(Jt VOU.S la brûlerez, mieux cela vaudra.

Pourquoi donc"?

Parce que M, Monfrin, s'il venait à la lire, inperait le jour même de vous faire enfermer.

Ah çà! raisonnons un peu, poursuivit-elle. Poi que mon mari s'opposât à mon projet, il faudrait qu' me détestât ou qu'il fût très épris de moi. S'il na' mait, il ne pourrait se passer de ma société; s'il détestait, il tiendrait à me faire souffrir en m'im| sant la sienne. Mais il n'a pour sa femme ni amoi ni haine, ni rien qui ressemble à une passion violente, bonne ou mauvaise, et partant il s'arrangera facilement de ne me voir que de loin en loin. »

Comme j'ouvrais la bouche pour lui répondre, me la ferma en me donnant à lire toutes les let

1^^ Com ^H me la

■ LE SEUHET DU l'JlÉCEPTEUU. 307

qu'elle avait reçues de lui depuis son arrivée à Paris, Je dois avouer que c'étaient des billets fort laconiques, qui auraient pu paraître secs à quiconque m connaissait pas l'homme et sa répugnance naturelle à exprimer ce qu'il senLtit. Ce qu'il y avait de plus affectueux dans ces courtes missives était la formule finale : a Tout à vous ». Je fis aussi la réllexion que, depuis près d'un mois, je l'avais engagé à tranclier dans le vif, à prendre des mesures décisives, à quitter Beauregard, à séparer désormais l'une de l'autre deuï femmes qui ne pouvaient se souffrir. Point de réponse! il avait fait le mort. Décidément, ce mari sans vices et sans reproche manquait de résolution, de nerf et de conduite. J'étais tenté de lui crier à travers l'espace : « Dégourdis- toi, puisque tu l'aimes! » « Vous ne le connaisse?; pas, reprit-elle. Nous nous estimons beaucoup, lui et moi, mais l'estime n'est pas un de ces sentiments qui assaisonnent et épicent la vie. M. Monfrin ne m'a jamais aimée dans le vrai sens du mot. Je ne nie pas que, dans le temps, il ne m'ait fait une cour très assidue; j'étais k ses yeux une affaire avantageuse, et il a mis autant de persévérance, d'obstination à obtenir ma main qu'il en pourrait mettre à acquérir un terrain où il voudrait bâtir, ou des actions dans une entreprise qu'il croirait de rapport. Mais à peine devenu maître de ma précieuse personne, son cœur n'a plus battu, la montre s'était arrêtée. Il ne sait pas ce que c'est que d'aimer, et il n'a pas assez d'imagination pour représenter ce que cela peut être. Je ne lui en veux point, il est ainsi Èiit. Et voyez plutôt, il n'ignore pas que M. de Triguères est à Paris. S'il avait pour moi d'autres sentiments qu'une froide estime, me laisse-

LE SECUK'l' DU i

tit-il seule, à la gueule du loup? Vous avez lu ^lettres; y sent-on percer quelque inquiétude'

- Voua vous méprenez, répondis-je; il tient à vous Kmarquerune entière confiance, à vous prouver ainsi l'ie peu de cas qu'il fait des insinuations de sa mère.

- Vous déraisonnez, dit-elle, l'absolue confiance l'est incompatible avec Tamour, et quand on aime, on

|ti'a pas de ces longs sommeils que ne trouble aucun Imauvais rôve. Je vous répète qu'il est parfaitement Bheureux enlre cette Anglaise qu'il adore et sa très ■judicieuse belle-sœur, qu'il regrette de ne pouvoir épouser. Dès le lendemain de mon départ, il s'est dit vingt fois par jour : k Ma femme a un caractère difficile et l'humeur orageuse; depuis qu'elle m'a quitté, un ne sequerelieplus, la paix règne dans ma maison Laissez-moi faire, il goûtera mon idée, et ma lel lui plaira beaucoup.

— Vous ne l'enverrez pas, lui dis-je, je défends de l'envoyer, s Elle se tut quelques instants; il ne lui en fal

»pas davantage pour accoucher d'un nouveau proj< s Soit! reprit-elle; pour vous être agréable, ajournerons l'envoi de mon message. Mais je tiens vous prouver combien vous connaissez peu mari. Je veux le mettre à l'épreuve. Asseyez-vous et écrivez sous ma dictée. > Je m'assis, je pris la plume par pure complaisant mais je la laissai tomber plus d'une fois. Moiii( m'obligea d'aller jusqu'au bout. La lettre qu'elle ^^ dicta était ainsi conçue :

^L *. Cher monsieur, vous me priez de vous doni ^H des nouvelles de votre femme. Permettez-moi ^^tvous confier, bien à regret, les inquiétudes qni^

^^ LE SKCRKT DU PUÉtlîPTEUIl. Hâ9

sont venues à son sujet, et que jusqu'aujourd'hui j'ai gardées pour moi. Elle est jeune, étourdie, et peut-être lui aven-vous témoigné une excessive et imprudente confiance. Ne prenez pas mon avertissement au tragique; je suis persuadé qu'elle n'a rien fait jusqu'ici qui puisse compromettre votre honneur et le sien. Mais je lui reproche sa dangereuse coquetterie et des légèretés de conduite. J'aurais voulu qu'elle sût mieux se défendre contre certaines assiduités, contre certaines entreprises. Vous savez ce que je veux dire, et de qui je veux parler. J'ai donné des conseils qui n'ont point été écoutés. Je désire que vous jugiez par vos yeux. Si vous vous présentiez après-demain chez elle, à dix heures du soir, vous ne la trouveriez pas seule, et vous décideriez vous-même si mon amitié pour vous est trop prompte à s'alarmer, et si je cherche à vous prémunir, elle et vous, contre des dangers imaginaires, s

Aussitôt écrite, je voulus déchirer cette lettre; Monique me l'arracha des mains. Je lui représentai qu'il y a des épreuves qu'on ne tente pas, que certaines plaisanteries sont des jeux de prince, qui causent peine et dommage, et qu'un esclandre est bieutét arrivé.

« Que vous êtes candidel s'écria-t-elle. Savez-vous ce qui arrivera? Si en ce moment Louis est fort occupé, il vous répondra courrier par courrier pour vous demander un supplément d'informations, ou il vous priera de veiller vous-même au grain; si ses affaires lui laissent quelque loisir, nous le verrons apparaître doux comme un agneau, passant sa main wur sa barbe, et il me dira d'un ton bénin : te Ma < chère Monique, prenez-y garde, une jeune femme a,

com- '

bientôt fait de se compi-omettre, et vous savez coma bien sur cel article ma respectable mère est cha- « touilieuse. b

Je fis de vains efforts pour la dissuader; elle me déclara que, si je n'envoyais pas ma lettre, elle ferait partir la sienne. Entre deux maux je choisis celui qui me semblait le moindre. Aussi bien il ne me déplaisait point de réveiller, de secouer par une alerte ce mari tranquille, dont la torpeur m'irritait.

a Je respecte infiniment M. Monfrin, dis-je à Monique, et il n'est pas un de ces hommes qu'on se permette de mystifier. S'il s'avisait de se fâcher,...

— Rassurez- vous, interrompit-elle; vous êtes J couvert, je prends tout sur moi. » fl

Le surlendemain, je dînai avec Monique à la tabl^ d'hiite de sa pension ; puis nous montâmes chez elle, et j'attendais. Il soufilait depuis le matin un de ces vents blancs qui dessèchent et qui brûlent, un vrai siroco; dans la soirée, le ciel s'était couvert, et bientôt un violent orage éclata sur Paris. La pluie tombait par torrents, les tonnerres et les éclairs se suivaient presque sans interruption. L'orage aidant, je n'étais plus dans mon assiette. Oppressé, inquiet, surexcité, j'avais des palpitations, la peau moite, la tête en feu, les nerfs malades et une envie de pli à laquelle je résistais à peine, frappée de trouble, dont elle ne soupçonnait pas la caui Monique se moquait de moi.

« Calme2-vous, me disait-elle; vous verrez j'ai été bon prophète, que tout se passera en d( ceur. »

Elle ne se doutait point du souhait que j'avais foi J'aurais donné tout mon sang pour que la scène

^r LE SECRET DU phècepteuk. 361

nous allions jouer ne fût pas une comédie, pour que' l'homme qui allait entrer eût sujet d'être jaloux moi et me sautât à la gorge, en me criant : « C'est

tioi qu'elle aime ».

■ M. Monfrin était fort exact à ses rendez-vous. Aj dix heures sonnantes, quelqu'un s'introduisit dans Iç vestibule, 0(1 il fut retenu par une soubrette à qui on n'avait pas eu besoin de faire deux fois sa leçon. Les yeux de Monique avaient en ce moment un éclat extraordinaire, mais pas un muscle de son visage n9 tressaillit. Elle se coula vers la porte, tira le verrou. Puis, s'étant rassise :

« Il faut qu'il sache que nous sommes deux. Ditesmoi des douceurs, en déguisant votre voix, s

L'épreuve était au-dessus de mes forces ; le secret. que je gardais depuis près de trois ans m'échappa subitement, mon cœur se serait brisé s'il avait portÔ' deux minutes de plus son fardeau.

a Dites-moi des douceurs », répétait Monique. Je me laissai glisser à ses pieds, et je lui récitai le vers du vieux poète :

Je m'emparai de ses mains, je relevai la manche de sa robe, je couvris son bras droit de baisers et il me sembla que mes lèvres ne pourraient jamais se détacher de celte peau fine et tendre. Elle se dégagea, . j'appuyai ma tête sur ses genoux et j'y collai ma bouche.

« Je vous aime à la folie, balbutiais-je. Comment ne fcaviez-vous pas deviné'? »

Elle me repoussa, mais sans violence, sans colère.,

'Mi LE SËCUËT IlLl PUKCEPTEUn. ^H

Elle me for^a à relever la têle, h la regarder, et mon visage lui prouva que je disais vrai. Le sien n'exprimait pas le mépris, mais un étonnement ironique et .chagrin, qui ressemblait à une douce gronderie. Elle avait l'air de dire : « Est-ce bien vous qui me parlez? Je vous croyais un autre homme., b Tout à coup on frappa une fois, deux fois, on essayait d'ouvrir. Elle revint à elle, et par un geste impérieux, m'enjoignit de me réfugier dans la pièce voisine, où je courus cacher ma honte.

Après avoir parlementé, elle avait ouvert, il était entré. Quoique je pusse tout entendre, le gros de leur entretien m'échappait, je ne saisissais au passage que quelques phrases . Je crois qu'il lui dit : « Pourquoi vous étiez-vous enfermée, nique? »

Je ne sais ce qu'elle répondit. Je crois qu'il i{| aussi : « Ah I je vous en supplie, assurez-moi q tout cela est faux, que je rêve, que j'extravague.l suis si malheureu.ïl Je ressens depuis hier r cette colère que donne la peur, et j'ai peur de 1 colère. > Bientôt sa parole se raffermit, devint hti taine, menaçante.

« Vous avez beau le nier, il y a un homme ici; , entendu sa voix, s

11 me sembla qu'elle répondait : « Si vous en àtl sûr, cherchez-le ».

L'instant d'après je le vis paraître, tenant d"^ main une bougie, de l'autre un revolver qu'il vai tirer de sa poche. Ce petit homme châtain i dans cet instant si différent de lui-même, il avaitd si déterminé, si violent, si farouche, que j'eus pa k me le remettre. Cependant Monique s'était jetésa

LE SECRET DU l'IlÈCËP'l'EUM , it^Sil

lui, et n'ayant pas réussi h le désarmer, elle me cou- 3 vrait de son corps, en lui criant :

s Reconnaissez-le donc; c'est le meilleur de vos amis. »

11 était hors d'état de la comprendre; lui montrant son revolver, il disait :

« Lui d'abord I Vous ensuite! »

A ces mots, j'émergeai de l'ombre, il me reconnut. Il se retira à reculons, et regardant tour à tour mon visage et celui de sa femme, pour la première fois je l'entendis rire. C'était un rire strident; ainsi rient les hommes qui ont été victimes d'un cauchemar et qui découvrent que leur horrible aventure n'était qu'an songe. Il était rentré dans le salon; il posa sur une table sa bougie et son revolver, et se laissa tomber dans un fauteuil, en disant ;

« (i'était un jeu bien cruel et bien dangereux,

— Ne vous en prenez pas h M. Tristan, lui dit Monique. Il n'a écrit cette lettre que malgré lui et contraint par moi. Je voulais savoir, je sais, s

Il ne lui répondit que par un nouvel éclat de rire, et je commençais à trouver qu'il riait trop souvent.

M Ne regrettez pas votre voyage, reprit-elle. Je doutais de vos sentiments pour moi, je ne savais pas qui vous étiez, je voulais lire dans voire cœur.... I,'air que voua aviez en entrant ici, certains regards que voua m'avez jetés, certaines paroles que vous m'avez dites, ce désir furieux de nous tuer, lui d'abord, moi ensuite, tout cela me prouve que vous savez aimer. Désormais je supporterai votre mère.

— C'est une marque d'affection que vous n'aurez pas à me dpnner, répliqua-t-it en se levant; ma mère D'est plus à Beauregard.

;^/i ÎM kt^MVt ht: f ftÉCEPTEC».

tf^iffM fti irrim//bii/!W Vnn devant Faotre, les mains ^Min Im umfMt Utn yeux dans les yeux, ils se regar- (ifiU*M iutmuus n*i\H ne s'étaient jamais vos, et ils tiVfii^M ttu^fWt qiu; j'étais là. Je gagnai la porte, puis Ui rij«, itf, Ji? mUm allai fouetté par le vent, cinglé par Ui pluin lit Mouhailant que la foudre tombât sur moi.

i)m\U^H ïriHUsH heures je passai I J'avais déshonoré mon oariKH^ns comme à plaisir, et je buvais mon fiel ni um hont». Que devait-elle penser de cet imbécile (|ul Mnïi Morti tout à coup de son rôle, qui lui avait (lit, tin liti ImlHant les genoux : « Je vous aime à la folldl » Mou tnmgluation me la représentait contant In no^nti h HOU n)uri et s'écriant : c Dieu! qu'il était l'iilioulo! » tVou tUait fiiit; pouvais-je reparaître Jnumiï* UovmU ollo*? ïantiM je m'accablais de reprov^lu^, \\k\\M jo ilosoondais dans mon cœur, je Tana- 1\hhU. Jo r.ip|n\^foudi5Wiais^ et plus je m*étudîais moi- Hu^uOx |^lu?< jjo uu> trvHi\*ai$ inexcusable.

A Mv^u AuivHir^ u\e di;«ù;ji-Je* était d*une espèce toute |v^K^^HiU(^*\\ ol lo demi^KHiheur dont je Jooissaîs ^Mv^^l vU\ UH> *utVu\K j'en $eii$ tout te pcix degcits que

sk\"tti-^\\H<;v \\*<^i^ ;i^u\ ett&.te> ^viv^^s et ibstmses.

wiHùMvHio i'^jijt \V';?r<:ivr Vile it iv:ut i^jui; m -uor (u ,^K^ jbîMUiiî: jia >»-ojimt? tie :?uiîî^e jriie sjl Jîa>

aiit i 110 .vui^i;?!- a. ^.r^ ' ïlit* itiut na. ilniTTi* tel vt<iiivv uig it^ ;r:îs etuim^ m lix i^ rjmsice ie .•v>^utt- :a ^"V'^. ic \îcuvai5> ui an* v r^t 3S- HDU.

LE SECRET DU PRÉCEPTEUR Hfi.i

« l'arbre toujours vert à l'ombre duquel j'aime à 1 m'asseoir et dont le fruit est doux à mon palais. :t> Je n'en peux plus douter, elle m'avait deviné depuis longtemps; elle savait à quoi s'en tenir et que mon amour était une amitié romanesque, passionnée, féroce et jalouse, que tour h tour elle encourageait ou contenait, car ce roman lui avait plu. Comme elle doit m'en vouloir! Je l'ai privée de son confident, de son directeur; tout est fini entre nous, je ne suis plus pour elle qu'un grotesque, et il se mêle de la colère à son mépris. »

M. Monfrin essaya de me voir et ne me trouva point. II me laissa sa carte avec quelques lignes au crayon. Il m'annonçait que sa femme et lui retourneraient à Épernay le jour suivant par un des premiers trains; il me marquait l'heure et m'eNprimait son désir de me serrer la main avant son départ.

« Elle ne lui a rien dit, pensai-je, c'est une consolation. »

Je n'ai pas l'habitude de me dérober aux devoirs amers. J'avais sans doute, en arrivant à la gare de l'Est, la contenance et la figure d'un criminel. Je saluai Monique sans oser la regarder. Le train étaii formé. Nous nous promeniimes sur le quai, M. Monfrin et moi; il m'expliqua brièvement ce qu'il fait et projetait de faire encore pour assurer son bonheur domestique. J'avais calomnié ce mari tranquille, qui parlait peu et réfléchissait beaucoup, Quand il avait annoncé à sa mère sa résolution de quitter Beauregard, elle s'était écriée : « C'est moi qui m'en irai! » Il avait tâché vainement de fléchir cette volonté superbe; Mme Isabelle était partie l'avant-veille pour aller vivre chez sa fille à Liverpool.

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