LA SALLE DU FESTIN
Le Seigneur est mon partage! Je viens, nies chers enfants, de rendre une visite à la mère de vos jeunes amis Paul et Léonie. Cettebonne dame est toujours souffrante; niais sa résignation, sa sérénité sont toujours les mêmes : oh ! la belle couronne qu'elle se prépare dans le ciel! Son indisposition l'empêche de retourner à la campagne ; les pauvres profilent de sa présence ; ils viennent, en grand nombre, implorer sa charité, et ce n'est jamais en vain. Les distributeurs sont vos petits amis. Vous connaissez leur excellent cœur; c'est assez vous dire combien ils sont heureux de soulager le Sauveur dans ses membres souffrants ! Ce matin ils sont aux anges. Comme j'en trais, Léonie est accourue au-de-
vant de moi ; elle était rayonnante. Voici pourquoi : sa petite sœur Augustine, digne émule de ses aînés, a fait un coup de sa façon.
Hier au soir, vers les cinq heures, un petit panier au bras, elle rentrait de l'école; elle était seule; la journée avait été affreuse. Des décombres d'un vieux bâtiment qui se trouve au bout du jardin sort une autre petite fille de huit ans, transie de froid et mouillée jusqu'aux os : « Mademoiselle, auriez-vous un peu de pain? j'ai bien faim. — 0 mon Dieu ! oui, j'en ai, répond Augustine, tenez, ma petite, en voilà. Mais comme vous êtes mouillée ! — Je suis là depuis longtemps ; mon papa m'a amenée de la campagne ce matin, il m'a dit de l'attendre là jusqu'à ce qu'il vînt me reprendre, et il est entré dans la maison que voilà; mais il est sorti par une autre porte sans venir me chercher. — Vous n'avez donc pas de maman? — Elle est morte. — Avèz-vous des petits frères et des petites sœurs? — Nous sommes sept. —Eh bien, venez avec moi; j'ai une maman qui est bien bonne, elle vous donnera à manger, elle vous couchera : vous serez ma petite sœur. » Et cet ange de prendre aussi lot la petite fille parla main et de l'emme-
ner avec elle. « Tiens, maman, voila une pauvre petite que son père a abandonnée. Tu la garderas, n'est-ce pas, maman? Tu sais bien que, dans la fable de V Enfant abandonné, le bon Dieu dit qu'il bénira ceux qui en prendront soin! Eh bien! le bon Dieu te bénira. » Sur la recommandation d'Augustine, l'orpheline a été sur-le-champ habillée et traitée comme l'enfant de la maison.
J'ai vu la jeune orpheline qu'Adèle, Paul, Léonie et Augustine appellent ma sœur, et que madame leur mère appelle ma fille. La pauvre petite fille est bien véritablement l'une et l'autre. A son air moitié étonné, moitié timide, on dirait qu'elle prend pour un rêve son nouvel état; encore quelques jours, elle saura que c'est bien une réalité; elle sera tout à fait à son aise, vous la verrez.
En rentrant dans ma chambre j 'ai trouvé sur mon bureau un petit billet de M. le curé, qui m'exprime son regret de ne m'avoir pas rencontré. Acebilletétaient joints les règlements deviedePauletdesa sœur. M. le curém'engageantà les lire, j'ai pris mes lunettes et j'ai lu. Que vous en dirai-je? Béni soit le Dieu de miséricorde, qui inspire de pareils sentiments aux cœurs innocents! Je ne veux pas vous
dire toul ce que cette lecture m'a fait éprouver, je ne le pourrais même pas. Mais, entre autres choses, j'ai trouvé cette résolution : Je me confesserai tous les mois, parce que sans la confession fréquente il est impossible d'avancer dans la vertu, ni même de se conserver en état de grâce.
Vous voyez, mes bons amis, que les enfants pieux en sont tous là; et c'est bien le cas de dire avec le prophète : Le Seigneur parle par la bouche des petits enfants, et met la vérité sur leurs lèvres. Quant à la communion fréquente, ils en comprennent également la nécessité; j'espère que vous la comprendrez comme eux. Gommunron fréquente I ohl comme cette douce parole fait maintenant palpiter votre cœur î Communion fréquente, renouvellement fréquent des voluptés divines que j'ai ressenties une fois déjà; bonté infinie de mon Sauveur, le soleil du grand jour se lèvera de nouveau pour moi toutes les fois quejelevoudrai! Cette pensée me ravit. Puisse^t-elle vous ravir toujours! c'est le vœu le plus sincère d'un cœur qui vous aime; c'est aussi mon espoir.
Ainsi les lignes que je vais vous tracer ne regardent pas le temos présent; elles sont
pour l'avenir. Quelque fermes que soient vos résolutions, quelque vifs que soient vos sentiments, tout cela peut changer. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, cela vous arrivait, ah ! de grâce, relisez ce que' je vais vous dire sur la nécessité de la communion fréquente.
Dans ma dernière lettre je vous parlais de l'amphithéâtre dont j'avais visité les ruines; je vous décrivais les bains où venaient se plonger les combattants, couverts de sueur, de poussière et de sang ; ces bains étaient au rez-de-chaussée; dans toute l'étendue du premier étage régnait une vaste pièce appelée la salle du festin. C'est là qu'en sortant du bain les athlètes venaient s'asseoir à une table chargée de tous les mets les plus propres à réparer leurs forces.
Voilà aussi, mes chers enfants, ce qu'a fait le divin Général sous les ordres duquel vous combattez. Il ne suffisait pas d'avoir établi un bain salutaire pour purifier notre âme, il fallait lui préparer une table où elle pût, en sor tant du baih, trouver des aliments réparateurs. Ces aliments, vous les connaissez ; cette table sainte, vous la connaissez aussi ; et le Seigneur veut que vous veniez souvent vous y asseoir. Écoutez-le : Prenez et mangez : ma oliair est
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véritablement une nourriture, et mon sang un breuvage. Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Ainsi, vous n'en doutez pas, mes chers amis, sans la communion vousserez certainement vaincus, vous mourrez : il en est de la vie de l'âme comme de celle du corps. Ni l'âme ni le corps ne peuvent se conserver en état de force et de santé que par un fréquent usage de la nourriture qui convient à chacun. Or, la nourriture, et la nourriture ordinaire de l'âme, c'est le pain eucharistique La communion est à l'âme ce que le soleil est à la nature, ce que le cœur est au corps, ce que la source est au fleuve, ce que la sève est à l'arbre.
Pourquoi votre aimable Sauveur comparet-il la divine Eucharistie à la manne dont les Israélites furent nourris pendant quarante ans? N'est-ce pas parce qu'il veut nous montrer combien il désire que son corps adorable soitla nourriture quotidienne du peuple chrétien dans le pèlerinage de cette vie, comme la manne était celle du peuple hébreu dans le désert de l'Arabie? Pourquoi enfin, dans l'Eucharistie, se donne-t-il à nous préférablemont sous la figure du pain et du vin et en
forme de repas? sinon parce que c'est une nourriture dont nous devons user, non pas rarement, ni extraordinairement, comme l'on use de remèdes, mais fréquemment, ou journellement si nous le pouvons, comme nous prenons tous les jours les aliments qui nourrissent notre corps.
Aussi les premiers chrétiens, nospères dans la foi, qui ont si glorieusement combattu dans cet amphithéâtre du monde où vous combattez vous-mêmes, ne manquaient jamais de recevoir chaque matin le pain des forts et le vinqui faitlesvierges. Non-seulement on distribuait l'Eucharistie à tousles fidèles présents aux saints mystères, maison l'envoyait même aux absents par des diacres. Comme au temps des persécutions on ne se réunissait que tous les huit jours pour célébrer les saints mystères, à chaque assemblée les prêtres, ainsi que le rapporte Tertullien, distribuaient aux fidèles la sainte Eucharistie pour la semaine; chacun l'emportait chez soi et faisait à jeun sa communion en secret.
Le même esprit qui animait l'Église dans les premiers siècles la fait encore parler dans ces derniers temps : le saint concile de Trente souhaiterait que les fidèles communiassent non-
seulement en esprit et par affection, mais encore par la réception sacramentelle de l'Eucharistie, toutes les fois qu'ils assistent à la messe, afin qu'ils reçussent un fruit plus abondant de ce sacrifice. Ainsi, mes chers enfants, vos pères et vos modèles communiaient tous les jours : sans ce pain divin ces généreux athlètes ne croyaient pas pouvoir soutenir le combat. Êtes-vous plus forts, ou le combat est-il moins vif? les temps où vous vivez sont-ils moins périlleux? Il s'en faut bien : les scandales, la corruption, l'indifférence générale, les mauvais discours, toutes les passions d'autrui liguées avec les vôtres sont plus redoutables que le glaive et les tourments. La preuve en est malheureusement sans réplique : il y a aujourd'hui mille fois plus d'apostats que dans les temps de persécution. Communiez doncsouvent; obéissez en toute confiance au confesseur expérimenté qui vous dirige suivant l'esprit de l'Eglise.
Il vous est donc nécessaire de communier souvent, et cela sous peine de mort ; mais quand cette nécessité serait moins pressante, ne vous suffirait-il pas, mes chers enfants, pour vous obligera la communion fréquente,
de savoir que c'est le désir le plus ardent de votre aimable Sauveur? Nuit et jour il vous y invite du fond de ses tabernacles : Venez à mot, mes bien-aimés, buvez le vin de ma table ; mangez le pain que je vous ai préparé
•Sî quelqu'un est altéré, qu'il vienne à moi, et j'apaiserai sa soif. Partout il emploie les plus tendres sollicitations pour vous attirer à son auguste banquet : ici il vouspromet l'immortalité, une vie divine, sa propre vie ; là il se dépeint sous la figure d'un père de famille qui invite beaucoup de monde à un grand festin, et qui, sur le refus des conviés, ordonne à son serviteur d'aller sur les places publiques, le long des haies, pour amener au festin tous ceux qu'il trouvera, non-seulement les riches, les grands, les sains, mais les pauvres, les faibles, les infirmes, les aveugles et les boiteux ; il veut même que pour y attirer ceux qui refuseraient on leur fasse une espèce de violence.
Ils aiment donc bien peu Notre-Seigneur ces chrétiens que l'Église est obligée de menacer de ses foudres pour les faire venir au festin du Sauveur. Ah ! ils ne se souviennent donc plus de leur première communion, ni des promesses qu'ils firent en ce grand jour.
Pour vous, mes chers enfants, il n'en sera pas de même : vous mangerez souvent ce pain délicieux, afin de vous procurer souvent l'ineffable bonheur d'avoir le ciel dans votre âme ; car la communion est le paradis de la terre. Bien-aimés du Sauveur, non, jamais vous n'en viendrez, comme tant d'autres, à déserter la table de votre Père : vous n'en viendrez même point à n'y paraître qu'une fois chaque année, en passant et comme par manière d'acquit.
Cette entrevue annuelle avec votre Père, cette communion solitaire et isolée ne vous rendrait pas meilleurs. Le P. Pierre me racontait qu'étant un jour aux Indes, une personne d'environ trente-cinq ans vint se confesser à Pâques. « Mon Père, lui dit-elle, i't yaunanqueje ne me suis confessée. J'ai fait mes Pâques. — Est-ce votre habitude de n'approcher des sacrements qu'une fois chaque année? — Oui, mon Père. — Depuis combien de temps ? — Depuis quinze ans. » Elle lit sa confession. De nombreuses fautes prouvèrent la vérité de ce que je vous dis en ce moment, l'inutilité presque absolue de communions annuelles. « Ces fautes que vous m'avez confessées, les aviez-vous commises
l'autre année? — Oui, mon Père. — Et l'année précédente ? — Oui, mon Père, et depuis quinze ans c'est toujours la môme chose. Je m'en abstiens une quinzaine de jours avant et une quinzaine de jours après Pâques. Peu à peu mes forces diminuent ; la dissipation, la négligence, le soin de mes affaires me font oublier mes résolutions; je retombe et je finis par me retrouver toujours la même. — Et lorsque vous communiiez plus souvent, en était-il ainsi ? — Oh ! non, mon Père. — Eh bien, mon enfant, je vous prédis que l'année prochaine vous serez telle qu'aujourd'hui : bien plus, dans cent ans, supposé que vous viviez encore, si vous ne vous confessez qu'une fois chaque année, vous serez dans le même état où je vous vois. » Apparemment, ajoutait le P. Pierre, qu'elle n'eut pas foi à ma prophétie, elle ne revint qu'aux Pâques suivantes ; mêmes fautes, même état. Je lui fis de nouveau ma prophétie. « 0 mon Père, me dit-elle, mon expérience me tientlieude toutes les prédictions. J'aurais bien voulu pendant cette année donner un démenti à votre prophétie en vous prouvant que l'on peut devenir meilleur même en ne communiant qu'une fois, à Pâques; mais c'est en vain, je
suis retombée dans le même état. Je comprends, hélas 1 bien tard que mon âme ne peut vivre si je ne lui donne sa nourriture divine qu'une fois chaque année. Mon parti en est pris, je reviendrai lorsque vous lejugerez convenable. » Je lui conseillai la communion de chaque mois ; elle fut docile, et j'eus le bonheur de voir la piété, la crainte de Dieu, toutes ses anciennes vertus refleurir dans cette âme. Elle-même retrouva des consolations et des jouissances inconnues à son cœur depuis le moment fatal où elle avait abandonné la fréquente communion.
Je m'arrête là, mes chers enfants; et j'avoue que si je ne comptais sur vos excellentes dispositions, je briserais ma plume, tant je suis humilié de vous avoir si mal présenté ce devoir de la communion fréquente à la fois si nécessaire, si beau, si touchant, en un mot, si propre à faire palpiter le cœur. Ne le jugez pas d'après ce que j'ai pu vous en dire, mais par les désirs de votre aimable Sauveur, par l'enseignement de l'Église et par la conduite des vrais chrétiens. Prions Notre-Seigneur qu'il daigne suppléer à mon impuissance en vous instruisant lui-même. 0 mon Dieu ! je crois fermement queia communion fréquente
est le moyen le plus efficace de persévérer dans votre amour, de conserver la vie démon âme et de croître en vertus. C'est pour cela que vous m'invitez si tendrement à m'asseoir à votre table sainte ; c'est pour cela que l'Église, votre sainte épouse et ma tendre mère, m'appelle à la communion fréquente ; c'est pour cela que les premiers chrétiens, mes maîtres et mes modèles, communiaient tous les jours ; c'est pour cela enfin que les enfants pieux se font une obligation de la communion de chaque mois. Mes propres besoins m'en feront un devoir ; mais, ô mon aimable Sauveur ! vos désirs ardents me touchent encore plusque mesintérêts. Humblement prosterné à vos pieds, je prends donc la ferme résolution de communier souvent. Ainsi j'éviterai avec grand soin tout ce qui pourrait me priver de ce bonheur. Si je m'éloigne de votre table, où irai-je chercher la nourriture de mon âme? que deviendrai-je au milieu des ennemis qui m'environnent? Hélas ! je périrai ; vous l'avez dit : o Ceux qui s'éloignent de moi périront, car je suis la voie, la vérité et la vie. »
O Marie ! ma bonne mère, obtenez-moi la grâce d'aimer toujours comme vous ce divin Suiveur ; tant que je l'aimerai, je communierai souvent.
Pour pratique, lire le chapitre xvi du livre VI de limitation.
Adieu, mes bons amis: Le Seigneur est