LE SARIGUE
Le Seigneur est mon partage ! Puisque vous ne le voulez pas, mes bons amis, je ne briserai pas ma plume. Cependant, à mesure que j'avance, ma tâcbe me semble plus difficile. Pour continuer j'ai besoin de me rappeler la condition que je vous ai faite et que vous avez acceptée ; savoir, que vous me pardonnerez si quelquefois je vous ennuie. Dans mes dernières lettres je vous ai indiqué le double moyen de purifier votre âme et de ranimer ses forces. Vous m'avez compris, vous serez fidèles à ce double moyen; j'en ai la preuve entreles mains. Votre aimablelettre témoigne assez de la sincérité de vos résolutions. Je la garde soigneusement. Puisse l'esprit de Notre-Seigneur conserver toujours en vous les sentiments qui l'ont dictée ! Vous le désirez ardemment et vous me demandez :
« Gomment ferons-nous pour obtenir la grâce de rester toujours fidèles à la fréquentation des sacrements au milieu de tant d'autres qui les ont abandonnés ? à qui nous adresserons-nous ? » J'ai cherché la réponse à cette question, et je suis heureux, mes bons amis, de vous annoncer que je l'ai trouvée.
D'abord il est clair, mes chers enfants, que vous ne pouvez demeurer fidèles à aucune de vos promesses sans le secours de Dieu. La parole de Notre-Seigneur est là : « Sans moi vous ne pouvez rien, absolument rien. » Mais aussi avec lui on peut tout, absolument tout. Quel est donc le secret d'avoir toujours le Seigneur à notre aide? Le voici : Dieu est notre Père, n'est-ce pas ? Eh bien, il est quelqu'un qui dispose comme il lui plaît du cœur de notre Père; et nous-mêmes nous disposons en maîtres du cœur de cette personne. Vous étiez loin, sans doute, de vous croire si puissants. Il n'y a cependant point ici d'exagération. Mais quelle est donc cette personne tout à la fois si puissante qu'elle commande à Dieu même, tt si bonne qu'elle met sa toute-puissance ànos ordres, aux ordres des plus petits enfants? Votre cœur l'anomméeavantmoi: c'est Marie. Personne ne l'invoqua jamais en vain.
^u'il est suave, délicieux, admirablement beau le spectacle qui se présente à moi lorsqu'élevant mes regards vers le ciel, je contemple, assise près de l'Éternel, près du Dieu fort et terrible dont la main lance la foudre et dont le regard fait trembler l'univers, une douce Vierge, au regard clément, dont le Tout-Puissant accomplit les moindres désirs avec un respect filial ; une douce Vierge que je peux appeler ma sœur, ma mère et qui m'aime comme une sœur aime son frère, comme une mère aime son fils !
Avec quel transport je mêle ma voix à ces voix innombrables de pontifes et de rois, de justes et de pécbeurs, de riches et de pauvres, de tieillards et d'enfants, qui, s'élevant des quatre coins du monde, se mêlent aux concerts des anges et redisent éternellement depuis dix-huit siècles : Je vous salue, Marie ; Vierge, mère de Dieu, je vous salue; Vierge toute-puissante, je vous salue ; Reine des hommes et des anges, je vous salue ; Santé des infirmes, je vous salue ; Refuge des pécheurs, je vous salue ; Sauvegarde des chrétiens, je vous salue ; Espoir du genre humain, je vous salue ! »
Marie, mère de Dieu et mère des hommes
Marie, toute-puissante et toute bonne !
Dieu l'a dit, les anges le disent, les générations qui nous ont précédés l'ont répété en passant sur la terre, et celles qui viendront après nous le répéteront en chœur jusqu'à la consommation des siècles : Marie toutepuissante et toute bonne!... Hymnes sacrés de reconnaissance et d'amour, vous retentirez sans fin sous les voûtes de la Jérusalem éternelle.
Que craignez-vous maintenant, mes chers amis? Jetez-vous entre les bras de Marie. Qui peut arracher des bras d'une mère toute-puissante l'enfant de sa tendresse? Or, comment vous dire la tendresse de Marie pour vous? comment vous dire sa prévoyance, ses soins, sa sollicitude, sa clémence maternelle? où trouver des termes de comparaison ? C'est ici surtout que je voudrais briser ma plume.
Voyez cette mère à qui le ciel vient de donner un enfant : vingt fois le jour elle l'embrasse, elle le baise, elle le presse tendrement contre son cœur ; elle le nourrit, elle le berce, elle l'endort, elle le charme par ses chants : rien ne lui coûte ; ses instants, ses pensées, ses affections sont pour son ange. Le jour elle veille assise auprès de son berceau ; la
nuit elle se lève vingt fois pour s'assurer si rien ne lui manque, pour apaiser ses cris et satisfaire ses désirs. Son enfant est pour elle l'or, l'argent, les pierreries, les bijoux, les sociétés, les fêtes, le monde entier.
Cette mère aime bien son enfant, mais Marie nous aime encore plus.
Voyez cette mère dont l'enfant est malade ; elle souffre elle-même toutes ses douleurs : ses pleurs font couler ses pleurs, ses soupirs provoquent ses soupirs. Démarches, consultations, veilles prolongées, pénibles soins, rien ne lui coûte. A nul autre elle ne cède la place au chevet du lit douloureux; elle ne s'en rapporte qu'à son cœur de mère du soin de son enfant.
Cette mère aime bien son enfant, mais Marie nous aime encore plus.
Voyez cette mère que la pauvreté réduit à manquer du nécessaire; nuit et jour elle travaille pour adoucir à son enfant la rigueur du sort. Le morceau de pain, pénible fruit de son labeur, elle s'en prive pour apaiser la faim de son enfant; pour rendre sa couche moins dure, elle dort sur la paille. Malade, on lui apporte un pain moins sec, une boisson qui n'est pas de l'eau, quelques miettes
de la table du riche : prenez-y farcie, elle n'y touche pas : son enfant est sorti, la meilleure part l'attend au retour.
Cette mère aime bien son enfant, mais Marie nous aime encore plus.
Voyez cette mère au regard inquiet, au front soucieux, à la physionomie mélancolique; son fils est en voyage. Vous lui parlez, elle est distraite. Voulez-vous qu'elle vous entende, parlez-lui de son fils : elle n'est pas où vous la croyez ; elle voyage avec lui. Avec lui elle souffre la fatigue de la route, la chaleur du jour, la fraîcheur de la nuit. Si elle parle, c'est de lui; si elle mange, n'a-t-il pas faim? si elle se chauffe, n'a-t-il pas froid? si elle prend son repos, dormira-t-il cette nuit? Elle entend au loin le bruit de ses pas, le son de sa voix, les battements de son cœur; quand reviendra-t-il ? Le temps, les heures, les minutes, elle les compte. Le moment du retour approche ; au moindre bruit de la rue
elle ouvre la fenêtre. Est-ce lui? Elle sort
de la maison, elle va sur le chemin pour voir si elle ne le verra pas venir... Le voilai... il arrive, il est dans ses bras : le cœur devine le reste.
Cette mère aime bien son enfant, mais Marie nous aime encore plus.
Voyez cette autre mère. Pourquoi ces allées, ces venues dans la maison? Pourquoi ces soins délicats, cette attention particulière à tout mettre en ordre? son époux est absent. Elle veut que tout lui plaise quand il rentrera. Son entant a fait une faute ; elle a une grâce à demander : ces préparatifs, ces attentions délicates sont l'exorde du discours. Elle-même s'étudie, se compose; une grâce nouvelle brille sur son visage, des paroles de tendresse sont sur ses lèvres. Le père arrive ; la voilà entre lui et son fils. Pendant qu'elle intercède, le petit coupable se tient attaché à sa robe. Le père menace. « Mon ami.... c'est un enfant.... Il n'y retournera plus. ...N'est-ce pas, mon petit, que tu seras bien sage? — Oui, maman, » murmure tout bas le jeune coupable en essuyant une larme. Des menaces le père désarmé descend aux remontrances. Le pardon est accordé, et, grâce à l'intercession maternelle, l'enfant évite les verges ou le pain sec.
Cette mère aime bien son enfant, mais Marie nous aime encore plus.
Oui, Marie vous aime mille fois plus que la plus tendre mère n'aima jamais son enfant. Recueillez vos souvenirs, mes bons amis; pas
un jour qui ne vous redise quelque nouvelle, preuve de la tendresse de votre excellente mère ; vous ne croyez pas qu'il soit possible d'être plus tendrement aimé : eh bien, Marie vous aime plus, cent fois plus que toutes les mères ensemble n'aimeront et n'aimèrent jamais leurs enfants. Dans quelque position que vous soyez, quelque faute que vous ayez eu le malheur de commettre, Marie vous aimera toujours de même. Comme celui de son Fils, son amour est immuable; recourez donc toujours à elle, demandez grâce par elle. Jeunes navigateurs, vous dirai-je avec saint Bernard, qui voguez sur la mer orageuse du monde, si le souffle impétueux des tentations agite votre fragile nacelle, regardez l'étoile, appelez Marie; si vous êtes près de vous briser contre les écueils du péché, regardez l'étoile, appelez Marie; si l'orgueil, la volupté, la colère vous menacent d'un prochain naufrage, regardez l'étoile, appelez Marie. Dans vos dangers, dans vos maladies, dans vos peines, dans vos fautes même regardez l'étoile, appelez Marie; conduits par elle, vous ne pouvez périr.
Ce que j'ai balbutié et sur la puissance et sur la tendresse de Marie, et sur la con-
fiance enfantine avec laquelle nous devons, dans toutes les circonstances, recourir à elle, je vais le résumer par le fait suivant, dont le P. Pierre et moi nous fûmes les heureux témoins.
Nous traversions, par un jour de juin, une des grandes savanes de l'Amérique. Il était environ midi. Accablés de chaleur, nous nous arrêtâmes au pied d'un grand arbre ; nous déposâmes nos bréviaires et nos bâtons, et nous nous assîmes sur la mousse. Nous causions depuis quelques instants, lorsqu'un petit bruit, occasionné par le mouvement de quelques broussailles, vint frapper nos oreilles. Nous regardâmes. A vingt pas de nous tout au plus nous aperçûmes un sarigue accompagné de sa famille, composée de six petits sarigons. Le sarigue est un animal qui, par sa grandeur, a quelque rapport avec le lapin. A notre aspect il s'arrêta tout à coup et fit entendre un petit cri. A ce signal nous vîmes accourir près de lui sa famille alarmée. Tous les petits entrèrent précipitamment dans une espèce de sac que le sarigue a sous le ventre. Le sac se referma bientôt, et la tendre mère s'enfuit vers l'arbre voisin, sur lequel elle grimpa avec beaucoup d'agi» Le Seigneur. 8
litc, emportant avec elle les objets de sa tendresse. Arrive à une grande hauteur, cet in téressant animal s'arrêta pour nous regarder. Nous fîmes semblant de ne pas l'apercevoir ; sa poche s'ouvrit, et ses nourrissons, sortant l'un après l'autre, se promenaient tranquillement sur les branches. Nous nous levâmes, et le même spectacle que nous avions vu au pied de l'arbre se renouvela. Les petits, intimidés, rentrèrent en courant dans leur cher asile, et la mère les emporta si haut que nous perdîmes de vue cette intéressante famille. Nous joignîmes les mains, et nos yeux s'élevant plus haut que la cime des arbres, dans les splendeurs des Saints, notre foi découvrit Marie, et la première parole qui vint se placer sur nos lèvres fut celle-ci : « Admirable Providence ! » la seconde, ce vers de la fable : L'asile le plus sûr est le sein d'une mère. Tout émus de cette scène, nous reprîmes nos bréviaires et nos bâtons, nous nous mîmes en marche, et le P. Pierre improvisa un cantique à Marie, que nous chantâmes en continuant notre route, c'est-à-dire que je chantais le refrain composé du vers cité plus haut. Ce cantique est en vers espagnols ; en voici l'imparfaite traduction :
« Égaré dans la forêt, inquiet, tremblant, le voyageur cherche son chemin; il a trouvé la route, et joyeux il presse sa marche. L'horizon de la patrie se déroule à ses yeux, il se repose au sein de sa famille. Chemin du voyageur, Marie, conduisez mes pas; ma confiance est en vous : l'asile le plus sûr est le sein d'une mère.
'i Au milieu de l'immense Océan, le matelot, balancé sur l'abîme, craint les vents et les tempêtes. Le soleil disparaît, la mer mugit, le ciel est sillonné d'éclairs, le vaisseau tour à tour monte aux nues et descend aux enfers. L'équipage implore Notre-Dame de bon Secoiws. Soudain le calme renaît, le jour reparaît, le vaisseau vogue au port. Étoile du matelot, Marie, conduisez mes pas; ma confiance est en vous : l'asile le plus sûr est le sein d'une mère.
«Lepauvre,ensadélresse, court à la porte du riche; il tend la main, il montre ses haillons, et ses plaies, et ses pleurs. Le pain de l'aumône lui rend la vie, le vin la joie, le remède la santé ; il s'en va disant : Dieu vous bénisse ! le ciel sera pour vous. Pain du mendiant, joie de l'affligé, santé du malade, secours de l'orphelin. Marie, conduisez mes
pas; ma confiance est en vous : l'asile le plus sûr est le sein d'une mère.
«Poursuivi par le chasseur, le lapin cherche sa garenne, l'aiglon la cime des grands arbres, le sarigue le ventre de sa mère. Poursuivie par l'ange de l'abîme, prise aux filets de l'oiseleur, brisée par le travail, ennuyée de la vie, mon âme, en tous ses besoins, vous invoque, ô Marie! toujours prenez sa défense. Conduisez mes pas, ma confiance est en vous : F asile le plus sûr est le sein d'une mère. »
Oui, ô Marie ! toute notre confiance est en vous: vous êtes la mère de Dieu : le meilleur des fils peut-il refuser quelque chose à la meilleure des mères? Souvenez-vous aussi que vous êtes notre mère : la plus tendre des mères serait-elle insensible aux besoins de ses enfants? O Marie! qui vous invoqua jamais en vain ? Tandis que tous les siècles publient vos bienfaits, seuls serions-nous exceptés de votre bienveillance et de vos faveurs? Non, dans nos peines, dans nos dangers, dans nos tentations, dans nos doutes et même dans le triste état du péché, notre confiance en vous sera sans bornes, comme votre bonté pour nous. O Marie ! refuge des pauvres pécheurs,
soyez-nous toujours propice, et daignez vous irippeler que c'est à nous, en un sens, que vous ôtes redevable de vos grandeurs : sans le péché il n'y aurait pas eu de Sauveur, et sans le Sauveur vous ne seriez pas Marie
Pour pratique, réciter le Sub tuum, etc., ou le Souvenez-vous.
Adieu, mes bons amis : le Seigneur est