‹ Le Seigneur est mon partage!Chapitre 13 sur 21 · LES LISIÈRES · texte numérisé non relu

LES LISIÈRES

Le Seigneur est mon partage ! Il y a, mes chers enfants, un spectacle dont vous n'avez jamais été témoins; je vous engage, si l'occasion s'en présente, à vous le procurer. Après le spectacle de nos augustes cérémonies, j'en connais peu d'aussi solennels; c'est celui d'un vaisseau de haut bord qui met à la voile pour un voyage de long cours. Le bâtiment est muni de tous ses agrès; à l'extérieur et à l'intérieur tout est en état de soutenir la mer. Les munitions de guerre et de bouche sont à leur place; le pilote est au gouvernail; les matelots sont rangés sur le pont ou se tiennent suspendus aux cordages : tout est prêt ; les voiles vont être déployées au premier signal. Enfin, le capitaine arrive, l'ancre est levée, le pavillon se déroule au bruit du canon!... Alors, comme une ville flottante, le vaisseau s'éloigne lentement du rivage; la foule des spectateurs répond aux cris, aux adieux de l'équipage T>ar des voeux, des larmes et des acclamations. Bientôt le vaisseau gagne le

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large, il fuit plus rapidement devant la brise, les sommets de la côte s'abaissent, la terre disparaît, et l'œil du matelot n'a plus pour se reposer que le ciel et l'eau.

Or, savez-vous, mes amis, que vous aussi vous êtes au moment de donner le même spectacle? Jeunes navigateurs, votre âme est comme un navire qui va mettre à la voile pour un voyage de long cours. Une foule de témoins, les hommes et les anges, ont les yeux fixés sur vous; les premiers vous regardent des bords que vous quittez ; les seconds vous contemplent des rivages vers lesquels vous cinglez. Avant que vous leviez l'ancre pour vous lancer sur la mer orageuse du monde, n'ai-je pas dû pourvoir votre bâtiment de tout ce qui peut vous assurer une heureuse navigation? C'est pourquoi l'unique objet de mes soins a été jusqu'ici de vous fournir les moyens de persévérer. Le souvenir de la première communion, le catéchisme de persévérance, la prière, la fréquentation des sacrements sont, en quelque sorte, les munitions dont vous avez besoin. Sans cela vous périrez de misère dans la traversée; ou bien, attaqués par les pirates, vous tomberez entre leurs mains pour passer de là soit à la mort,

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soit dans les fers de l'esclavage en quelque terre inconnue.

Seulement j'ai oublié une chose. Avant de quitter le port le navigateur a soin de faire une étude fort importante. Il étend devant lui la carte des mers qu'il doit parcourir ; là sont indiqués les écueils, les courants, tous les endroits dangereux qu'il doit éviter. Sans cette étude essentielle, il irait se briser; et,quelque solide que fût son bâtiment, ébranlé par le choc de l'écueil, il ferait eau de toutes parts et disparaîtrait abîmé dans les flots. Eh bien, cette étude essentielle je viens vous aider à la faire. En examinant la carte de cette mer orageuse du monde que vous devez parcourir, j'aperçoisdes écueils que je dois voussignaler. C'est là que sont venus et que viennent encore, hélas ! chaque jour se briser une foule de bâtiments aussi bien équiqués que le vôtre. Puissiez-vous être plus heureux ! Ces écueils s'appellent occasions de péché. Une occasion de péché, c'est tout ce qui, par sa nature ou à cause de notre faiblesse, nous porte à offenser Dieu. Plus tard je vous ferai connaître les plus dangereuses ; aujourd'hui je vais essayer de vous faire sentir l'indispensable nécessité de les éviter.

Que diriez-vous, mes chers amis, d'un capitaine de vaisseau à qui on signalerait des écueils et qui répondrait : « J'en conviens, beaucoup de bâtiments se sont perdus dans ces endroits périlleux; mais n'importe, je veux y passer?» Que diriez-vous d'un voyageur à qui on dénoncerait une forêt comme étant infestée de voleurs et qui répondrait : « J'en conviens, beaucoup d'autres y sont tombés aux mains des brigands : je suis seul ; je porte un riche trésor; mais n'importe, je veux y passer ? » La réponse est sur vos lèvres, vous diriez : a Ce sont des téméraires. Si ce capitaine fait naufrage, si ce voyageur est dépouillé, assassiné, c'est leur faute, ils l'ont bien voulu : qui aime le danger y périra. »

Téméraires, voilà donc, mes bons amis, le nom que vous donnez à des hommes qui, volontairement et sans raison légitime, compromettent leur fortune et leur vie ; mais quel nom, je vous prie, donnez-vous à l'enfant qui volontairement, sans raison et malgré mille avertissements, compromet la vie de son âme et sa fortune éternelle en exposant le précieux trésor de son innocence? Que peut-il alléguer pour sajustification?Bira-t-il qu'il est plus fort que les autres ? que les

coups dont ils sont morts le trouveront invulnérable ? Et moi je lui réponds avec un Père de l'Église : « Quoi 1 êtes-vous donc d'une autre nature que le reste des hommes? Votre cœurest-ildemarbreoudebronze?Avez-vous fait un pacte avec Satan? Vous a-t-il promis de ne point vous attaquer ou de ne vous porter que les coups qu'il vous plaira ? Dieu vous a-t-il donné un billet signé de sa main par lequel il vous promet la victoire? Je le sais, il a conservé sains et saufs les trois enfants dans la fournaise et Daniel dans la fosse aux lions; mais c'était par ses ordres et pour son amour qu'ils s'exposaient à l'activité des flammes et à la rage des bêtes. Et vous, c'est malgré sa défense que vous offrez votre cœur aux traits empoisonnés de l'ennemi, et vous prétendez n'avoir rien à craindre ! Laissez, laissez, vous êtes les enfants d'Adam; enclins au mal dès votre enfance, vous pouvez donc tomber; vous êtes, de plus, présomptueux : vous tomberez infailliblement. Dieu résiste aux superbes. »

Malheureux enfants! si ces énergiques paroles ne vous suffisent pas, ouvrez du moins les yeux sur ce qui s'est passé dans tous les temps et sur ce qui se passe encore aujour-

d'inii. Je ne sais, mes bons amis, si vous avez oublié l'histoire du jeune Alype, que nous lûmes au mois d'août de l'année dernière. Je vais la remettre non-seulement sous vos yeux, mais encore sous les yeux de tous les enfants qui ne craindraient pas assez vivement les occasions de péché: vous verrez que les plus fortes résolutions viennent échouer misérablement contre ce redoutable écueil. Sous le soleil brûlant de l'Afrique. Alype se laissaemporterdebonneheureàuneespècede fureur pour les spectacles ; cependant, touché de Dieu, il se convertit etrenonça tout à faità ce dangereux amusement. Étant venu à Rome pour continuer ses études, il apporta avec lui son horreur pour le théâtre. Un jour, ses amis lui proposèrentde lesy accompagner : il refusa nettement; ils revinrent à la charge, et l'y traînèrent malgré lui. Lorsqu'ilseurentprisplace, les jeux commencèrent. Alype ferma les yeux, afin que des objets si séduisants ne souillassent point son âme. Plût à Dieu qu'il eût encore bouché ses oreilles ! En effet, ayant entendu un grand cri, il se laissa vaincre par la curiosité, il ouvrit les yeux et vit ce que c'était. A l'instant il devint victime de sa funeste curiosité ; il goûta le mal avec avidité comme un

breuvage délicieux. Il n'était plus le même; il devint spectateur, il jeta des cris, il s'anima comme les autres. Il remporta du théâtre une violente passion d'y retourner; et non-seulement il y retourna avec ceux qui l'y avaient entraîné la première fois, mais il y entraînait lui-même les autres. Ce ne fut que longtemps après que Dieu, par un effet de sa miséricorde infinie, le retira de cet abîme. Avis aux présomptueux.

Que vous dirai-je maintenant, mes bons amis? Je vous adresserai cette parole du Dieu çue vous avez reçu. Parlant un jour des occasions du péché, Notre-Seigneur s'exprimait ainsi : <c Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le; si c'est votre main droite, coupez-la. » C'est-à-dire, si vous voulez conserver votre innocence, fuyez tout ce qui pourrait vous exposer à la perdre, séparezvous de tout cela, ces personnes, ces lectures, ces plaisirs, ces occupations, vous fussent-ils aussi chers que votre œil, aussi nécessaires que votre main droite : autrement vous périrez. En effet, mes chers enfants, la seule chose qui puisse nous soutenir dansle danger, c'est la grâce de Dieu; mais pouvons-nous compter «ur la grâce lorsque, malgré la défense ex-

presse de Dieu et de notre conscience, nous nous engageons dans les occasions dangereuses! Ayez donc...

Je n'ai pu achever ma phrase. M. le curé est venu me voir. Nous sommes sortisdans la campagne. Je rentre à l'instant, et je continue :

Ayez donc une grande défiance de vousmêmes. Que la malheureuse expérience de tant d'autres vous serve de leçon. Dans la promenade que nous venons de faire, M. le curé et moi, nous avons été témoins d'un petit fait que je vais vous raconter. Nous avons aperçu à vingt pas de distance, une bonne qui promenait un jeune enfant. Elle le tenait par des lisières. A la vue d'une fleur, d'une feuille que le vent faisait tournoyer sur le chemin, l'enfant faisait de grands efforts pour rompre ses lisières et échapper des mains de la bonne. Celle-ci le raisonnait, lui prédisait une chute certaine s'il quittait l'appui nécessaire à sa faiblesse. Tout occupée de ses raisonnements, elle s'oublie, sa main s'entr'ouvre; le jeune indocile aperçoit un papillon, il fait un brusque effort; la lisière échappe à la bonne, et à quatre pas de là le petit drôle alla donner du nez contre terre. La bonne accourt, le relève, le console, le

gronde : « Monsieur, je vous l'avais bien dit.» Elle reprend les lisières. Moins de cinq minutes après l'enfant avait oublié et sa chute et les avis de sa bonne. Une nouvelle escapade est suivie d'une nouvelle chute.. Mais, pour cette fois il n'en a pas été quitte à si bon marché. Son front et ses mains sanglantes témoignaient de la violence du choc. Il pousse des cris perçants : nous arrivons. Le croiriez-vous? au lieu de se plaindre de lui, il s'en prend à sa bonne, l'égratigne et l'appelle méchante.

« Pauvre enfant d'Adam, me dit M. le curé, l'homme est donc le même dans tous les âges! Présomptueux, téméraire, indocile, il s'expose à tous les dangers malgré les conseils des autres et sa propre expérience. 11 tombe, et, au lieu de la baiser, il mord la main qui le relève. Image affligeante d'un grand nombre d'enfants après la première communion. Sans défiance d'eux-mêmes, incrédules aux sages conseils, ils s'exposent, ils tombent, et leur chute n'est souvent, pour leur orgueil, qu'une occasion de colère contre les charitables amis qui veulent les seccarir.» Pour vous, mes chers enfants, laissez -vous toujours conduire par la main maternelle

de la religion. Ne craignez pas; vous jouirez de toute la liberté nécessaire à votre bonheur sans avoir à redouter ces chutes humiliantes qui portent l'amertume dans l'âme et quelquefois empoisonnent la vie entière. Par là vous ne compromettrez jamais votre précieux trésor.

Pour conclusion de cette lettre, je vous engage à chercher dans le Dictionnaire et à bien graver dans votre cœur,dans votre esprit, dans votre mémoire ce mot : Défiance de soi-même. 0 mon Dieu ! je sens que je suis la faiblesse, l'inconstance, la légèreté même. Fragile roseau, saurai-je jamais assez me défier de moimême? Hélas ! Seigneur,ma misère est encore plus grande que je ne crois. C'en est donc fait de mon innocence si je n'évite avec un soin extrême les occasions du péché. Je porte mon précieux trésor dans un vase fragile; si je le heurte contre la moindre pierre, il se brisera. Mon Dieu! mon Dieu! donnez-moi une grande défiance de moi-même et une grande confiance en vous. 0 Marie! ma bonne mère, obtenezmoi cette double grâce de mon divin Sauveur, , 'Pourpr<iiiqxiiî,nejamaisrester dans l'oisiveté.

Adieu, mes bons amis : le Seigneur est

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