‹ Le Seigneur est mon partage!Chapitre 14 sur 21 · LES CHAMPIGNONS · texte numérisé non relu

LES CHAMPIGNONS

Le Seigneur est mon partage ! Vous voilà bien informés, mes jeunes navigateurs, que de nombreux écueils vous attendent sur l'Océan du monde. Je vous les ai montrés sur la carte. De fréquents et effroyables naufragesvous en ont fait connaître le danger. Je vous ai donné pour boussole la défiance de vousmêmes; recourez-y souvent ; prenez garde, l'écueil se trouve quelquefois à fleur d'eau, la moindre imprudence peut vous perdre.

J'ai promis de vous nommer quelques-uns de ces redoutables brisants. Je vous tiens parole. Le premier, ce sont les mauvais livres. Il en est de deux sortes : les uns qui attaquent les vérités de la religion, les autres qui attaquent les bonnes mœurs. La lecture des premiers vous ferait perdre la foi; la lecture des seconds vous ravirait l'innocence.

Je sais, mes bons amis, que ces dangereux écueils ne sont pas actuellement à craindre

pour vous. Sous les yeux de votre pieuse mère, vous ne faites que des lectures convenables à des enfants chrétiens. Heureux enfants! jamais vos regardsne tombèrent sur une page souillée. Mais plus tard, lorsque vous aurez grandi, vous entendrez vanter avec emphase des livres suspects, dangereux, même tout à fait mauvais. « C'est un chef-d'œuvre, vous dira-t-on, un tel, une telle, l'ont lu ; quel mal peut-il y avoir? » C'est par ces éloges pompeux qu'on éveillera votre curiosité.

Quel mal peut-il y avoir?... Et moi je demande : Quel mal n'y a-t-il pas? Parlons d'abord des livres qui sont dangereux pour les mœurs, je les désigne sous le nom général de romans. Ecoutez : un jour une personne vint trouver un missionnaire dont les cheveux avaient blanchi dans l'exercice du sacerdoce. A son air, à ses expressions, le père devine qu'il a affaire à une personne habituée à la lecture des romans; car un esprit exercé ne s'y trompe guère, a Vous lisez des romans? lui dit-il. — Oui, mon père, mais je n'y prends point de mal. — Eh bien, mon enfant, vous savez que nous devons rapporter toutes nos actions à Dieu, n'est-ce pas? — Oui, mon père. — Vous savez aussi que

les plus indifférentes, telles que nos repas, notre sommeil, nos promenades, lui sont agréables dès qu'elles lui sont offertes et pratiquées en vue de lui plaire? — Je le sais, mon père. — Eh bien, offrez-lui aussi la lecture de vos romans, et voici de quelle manière vous vous y prendrez. Avant d'ouvrir le livre, vous vous mettrez à genoux au pied de votre crucifix, et vous direz à Notre-Seigneur : Mon Dieu, je vais lire un roman, c'est-à-dire je vais remplir mon esprit, mon imagination et mon cœur de faits mensongers, d'images séduisantes et de sentiments d'amour charnel, et tout cela je vais le faire pour accomplir les promesses de mon baptême et de ma première communion, pour procurer votre plus grande gloire et la sanctification de mon âme. Après cette prière, vous commencerez. — Mais,mon père,mais...

je ne pourrai pas faire cette prière-là... ce serait une dérision. — Comment! offrir à Dieu une action qui n'est pas mauvaise serait une dérision? — Mais... mon père... — Ahl vous sentez donc que cette lecture n'est pas aussi innocente que vous le dites ? et cependant je ne vous l'ai présentée que sous le point de vue le moins dangereux... Dites-

moi, mon enfant, ajouta le saint vieillard, étiez-vous plus pieuse autrefois que vous ne l'êtes aujourd'hui? — Oui, mon père, surtout après ma première communion . — Alors lisiez-vous des romans ? — Non, mon père. — Autrefois aimiez-vousles études sérieuses, les occupations graves et utiles ? — Oui, mon père. — Alors lisiez-vous des romans ? — Non, mon père. — Autrefois étiez-vous plus obéissante, plus douce, moins curieuse de plaisirs et de parures? — Oui, mon père. — Alors lisiez-vous des romans? — Non, mon père. — Autrefois fréquentiez-vousles sacrements avec plus de goût, de ferveur et d'exactitude, étiez-vous plus heureuse ? — Oui, mon père. — Alors lisiez-vous des romans? — Hélas ! non, dit- elle en poussant un profond' soupir. — C'est assez, mon enfant, lui dit l'homme de Dieu ; tenez, lisez votre histoire et celle de toutes les personnes qui, comme vous, se livrent à la lecture des romans ; » et il lui remit un Abrégé de la vie de sainte Thérèse. Or, voici ce qu'elle y trouva : « La lecture des romans, dit la sainte, fut le principe de mes premières fautes... Je m'appliquai à cette dangereuse lecture, et celte faute, que l'exemple de ma

mère me fît commettre, causa tant de refroidissement dans mes bons désirs qu'elle me fît faire beaucoup d'autres fautes. Je pris d'abord plaisir à me parer, et je sentis naître dans mon cœur le désir de plaire; mes mains et ma coiffure devinrent l'objet de mes soins; j'aimais les parfums et toutes les autres vanités... Je ne me doutais pas qu'il y eût le moindre mal, mais je vois maintenant combien il devait y en avoir, d

« Ainsi, continua le missionnaire, les plus heureuses inclinations ne tiennent pas contre le poison de ces lectures. L'expérience prouve que rien n'est plus frivole qu'une tête remplie d'une foule d'aventures romanesques. Le fruit d'une bonne éducation, l'innocence des premières années, l'amour du devoir, tout est ébranlé par ces malheureux ouvrages. Telle était réservée, modeste et pleine d'une pudeur aimable qui, après avoir lu des romans, n'a plus conservé les marques de cette modestie qui sied si bien aux jeunes personnes. L'amour de la parure succède à celui de la simplicité; on veut faire comme les autres, chercher à plaire comme eux ; on s'en occupe le jour, on y rêve la nuit, et, à force de vouloir réaliser en soi les beaux sentiments des

héros de romans, on s'accoutume à n'aimer que ce que le monde aime et à négliger ce que la religion prescrit. Voilà les fruits amers de ces lectures insinuantes et perfides. »

Quelques jours après elle revint. « Mon père, dit-elle au missionnaire, vous avez eu raison de me dire que je lirais mon histoire dans le livre que vous m'avez remis ; mais je dois à la vérité de dire qu'elle n'y est pas complète. La lecture des romans m'a fait encore bien plus de mal. Autrefois j'avais le cœur très-tendre pour les pauvres : depuis que je me suis mise à verser des larmes sur des infortunes imaginaires, je n'en ai plus pour des maux réels; autrefois j'étais heureuse parce que j'étais innocente, tout était calme dans mon âme : mais depuis mes funestes lectures je ne sais quelle vague inquiétude, quel malaise me poursuit ; je ne me trouve bien nulle part, parce que nulle part je ne rencontre ce beau chimérique dont mes livres m'ont donné l'idée. Ce n'est pas tout ; mes passions, nourries par des lectures qui, sous les plus innocents dehors, leur présentaient un aliment, se sont développées ; des pensées, "des désirs... Hélas! mon père, je suis bien punie de ma présomption... Ma mère m'avait sou-

vent répété qu'il est impossible de respirer longtemps un air contagieux sans que le tempéraments'affaiblisse. Je n'ai respiré dans mes lectures que l'air contagieux du monde, de la vanité, des plaisirs séduisants ; la tentation est venue. Ah ! si ma mère ne fût pas morte si tôt, je serais encore innocente ! »

11 ne fut pas difficile au missionnaire d'achever la conversion de cette âme ; sa franchise en avait heureusement préparé les voies. Instruite par une funeste expérience, elle renonça à toute lecture de romans; peu à peu des lectures plus sérieuses, par conséquent plus utiles, des prières moins distraites lui rendirent la ferveur et la paix.

A cet exemple je pourrais, mes chers amis, en ajouter une foule d'autres ; je pourrais en particulier vous citer celui de cette femme tristement célèbre du dernier siècle qui s'était gâtée par ces dangereuses lectures.

Croyant par là former son esprit, elle y perdit non-seulement lesmœurs,mais encore cette sensibilité vraie sans laquelle nous sommes comme un marbre poli,. mais bien dur et bien froid. Elle n'était susceptible d'aucun attachement; son propre fils s'étant poignardé de désespoir à la porte de sa chambre,

un événement si tragique ne dérangea pas, pour ce jour-là môme, son train de vie. Je vous ferais un gros volume, si je voulais recueillir ici toutes les histoires tragiques et scandaleuses, et surtout les suicides d'une multitude de jeunes gens et de jeunes personnes occasionnés parla lecture des romans.

Mais si tels sont les maux, hélas 1 trop réels que produit cette lecture,, je demande qu'on me fasse voir quel résultat avantageux elle a jamais produit. Depuis qu'on lit beaucoup de romans, les mœurs en sont-elles devenues plus pures, la foi plus vive, la piété plus tendre, les enfants plus soumis, plus appliqués à leurs devoirs, les domestiques plus fidèles, les pauvres mieux assistés, les familles plus unies? Écoutez : un ministre protestant disait naguère, à la vue des variations infinies de sa secte : « Je me fais fort d'écrire sur l'ongle de mon pouce tout ce qu'il y a aujourd'hui de certain parmi les protestants. » Et moi aussi, je me fais fort d'écrire sur l'ongle de mon pouce tout le bien produit par la lecture des romans.

Mais c'est assez, mes bons et tendres arnîs, je connais votre docilité et vos excellents principes. Je prêche des convertis : vous ne

lirez donc jamais des romans, dont on peut bien dire ce que saint François de Sales disait des bals: « Les bals sont comme les champignons, les meilleurs ne valent rien. » 0 mon Dieu ! source de toute vérité et de tout amour, ne permettez pas que j'abandonne jamais la source limpide de votre sainte doctrine pour aller boire à l'eau croupissante des marais. Soyez mon livre : en vous j'apprendrai tout ce que je dois savoir : à me connaître, à vous connaître vous-même et à vous aimer; j'apprendrai ce que je vous dois, ce que je dois à mes frères, ce que je me dois à moimême. Que pourraient me dire tous les livres où respire un autre esprit que le vôtre? Hélas 1 ils corrompraient mon cœur, mon cœur est aujourd'hui si pur et si agréable à vos yeux ; ils me raviraient votre amour et la douce paix de l'innocence. 0 Marie ! ma bonne mère, obtenez-moi un grand dégoût pour toutes les lectures dangereuses I

Pour pratique, faire chaque jour une petite lecture de piété.

Adieu, mes bons amis: le Seigneur est

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