LA FOIRE
Le Seigneur est mon partage ! Puisse-t-il l'être toujours ! C'est pour vous procurer ce bonheur incomparable, mes bien chers amis, que je vous signalais dans ma dernière lettre un des plus dangereux écueils qui vous attendent. Plein de confiance en votre docilité^ j'étais bien sûr que vous adopteriez pour règle de conduite les conseils d'un vieillard qui vous a vus naître et qui vous aime uniquement. En cela vous ressemblez à ces jeunes matelots qui partent pour leur premier voyage; avant de s'embarquer ils consultent les vieux marins qui ont couru toutes les mers ; celui-ci leur signale le cap des Tempêtes, celui-là un banc de sable, un autre un rocher à fleur d'eau, un dernier tel vent dangereux qui règne sur certains rivages ou à telle latitude. Les conseils des vieux experts de l'Océan sont recueillis comme des oracles ; on se ferait un cas de conscience de les négliger. Il est ainsi de vous : j'en étais sûr Le Seigneur. 1 9
d'avance : votre aimable lettre m'apprend que je ne me suis pas trompé. "Vous êtes bien décidés à ne lire jamais de romans ni aucun ouvrage inconnu, à moins que vous n'ayez demandé l'avis d'une personne éclairée qui vous répondra non suivant les fausses idées du monde, mais d'après les maximes de l'Eyangile. Rien de plus sage que cette règle : c'est d'après l'Évangile, et l'Évangile tout seul, que nous devons nous conduire ; car c'est sur l'Évangile que nous serons jugés. Laissez dire, laissez faire ; votre innocence avant tout : voilà votre devise.
C'est aussi celle de Paul et de Léonie ; vous les connaissez, vous connaissez également leu r excellente mère ; aussi heureux que vous, jamais page dangereuse ne souilla leurs regards ; vous jugerez par là de leur indignation en apprenant ce qui vient de se passer ici et dont tout le monde s'occupe. C'était la foire mercredi dernier: un marchand étranger s'était établi sur la grande promenade ; il vendait des joujoux et des bonbons, jugez de l'affluence ! Un peuple de petits et même de grands enfants assiégeait constamment sa boutique ; il vendait ! il vendait 1 Chaque acheteur s'en allait content, qui en mangeant
un bonbon, qui en agitant un grelot, qui en faisant danser un petit marmouset, objet de bien des vœux. Vers midi cet homme se mit à vendre de petits bonbons en chocolat, longs d'un pouce et demi, épais et larges en proportion. Or, il arriva que la bonne Marguerite, cuisinière de la mère de vos jeunes amis, vint à passer, tenant sa petite nièce par la main. Cette enfant, qui aura sept ans au mois d'août, jette des yeux de convoitise sur la jolie boutique ; la tante approche et lui achète un de ces petits bonbons en chocolat. On rentre à la maison. La petite montre son bonbon et essaye d'y mettre les dents ; elle éprouve de la résistance. Léonie, qui se trouvait là, regarde, prend le bonbon des mains de la petite pour le lui casser. Vains efforts, il plie et ne rompt pas. Paul arrive, et ôte l'enveloppe de chocolat,et il trouve... devinez quoi!... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille. Ruse infernale ! il trouve un mauvais livre, relié en maroquin rouge, doré sur tranche, très-bien imprimé et rempli de miniatures infâmes. Suivi de Léonie et de la petite fille, Paul accourt vers sa mère en criant : « Maman, maman, voyez donc ce qui était dans ce bon-
bon ! » La mère regarde et pousse un cri d'indignation. Sur-le-champ elle sonne et envoie chercher son cousin, qui est, comme vous savez, maire de l'endroit. « Voyez, lui dit-elle, ce qu'on vend pour des bonbons. » Le maire partage l'indignation de sa cousine : il court pour arrêter l'empoisonneur, mais il était parti.
Quant au petit livre, je l'ai vu de mes yeux ; je l'ai tenu dans mes mains. Je ne crois pas qu'il soit possible de renfermer dans un moindre volume plus de corruption et d'impiété ; or, quand on pense qu'il s'en répand ainsi des millions, on se demande ce que nous allons devenir, ce que va devenir surtout cette intéressante jeunesse contre laquelle le génie de l'enfer invente de pareils moyens de séduction.
Je ne saurais donc trop vous le répéter, mes bons amis, soyez bien sur vos gardes. A ce fait tout récent, puisqu'il ne date que de trois jours, j'en ajouterai un autre qui n'est pas moins certain, puisqu'il m'est personnel ; il vous révélera toute la malice de ces hommes qui ont entrepris d'anéantir parmi nous les mœurs et la foi. Il y a environ quinze ans que je passai à T..... Je me présentai chez
un libraire de cette ville pour acheter différents ouvrages ; mes yeux tombèrent sur un joli volume in-I8, relié et doré sur tranche. Le titre pieux me détermina ; je l'achetai dans l'intention de l'offrir à un de mes jeunes amis. De retour chez moi, je pris mon petit livre pour y faire, je crois, une lecture sainte : quelles furent mon indignation et ma surprise lorsque je m'aperçus que sous le titre séduisant d'un ouvrage de piété, j'avais acheté un ouvrage infâme 1 Sur-lechamp le feu en fit justice, et je me tins pour averti, et me promis qu'à l'avenir on ne m'y prendrait plus.
Je vous ai cité ces différents traits, auxquels il me serait facile d'en ajouter d'autres, pour vcusmontreravec quelle fureur et quelle perfidie l'impiété s'efforce de propager les mauvais livres. De là que faut-il conclure ? sinon qu'aux yeux des ennemis de la religion les mauvais livres sont le plus puissant moyen d'éteindre la foi et de corrompre les mœurs. Hélas ! ils ne se son t pas trompés ; ce sont les mauvais livres, surtout les livres contre la foi, qui ont amené tous les bouleversements, tous les désordres, tous les scandales et par suite toutes les calamités dont nous sommes
les témoins ou les victimes. Ce n'est point ici une exagération, toutes les personnes sensées l'avouent; ce n'est pas non plus une imputation calomnieuse, les impies eux-mêmes s'en sont vantés. Ainsi l'effroyable naufrage dans lequel des générations entières ont péri sera pour vous, mes amis, une grande leçon et un terrible avertissement de ne jamais lire, sous quelque prétexte que ce soit, des ouvrages contraires à la religion.
Quelle pitié d'entendre certainsjeunes gens qui se livrent imprudemment à cette lecture, afin, disent-ils, de connaître le pour et le contre ! Est-ce donc que la certitude des vérités cbrétiennes dépend des objections ou des raisonnements humains? Qui êtes-vous pour trancher, admettre ou rejeter les oracles de Dieu ? D'ailleurs le prétendu désir de connaître le pour et le contre n'est qu'un prétexte, et la preuve en est qu'après avoir lu les objections dans les livres impies on ne se donne pas la peine de chercher la réponse dans les défenseurs de la foi. Tel qui sait par cœur le nom de beaucoup de mauvais livres serait embarrassé de nommer un seul apologiste. En revenant de Barcelone, je me trouvais dans la voiture avec un jeune homme d'envi-
ron dix-neuf ans qui se permettait d'afficher l'incrédulité, en ajoutant : «Voyez-vous, je sais ce que je dis; j'ai lu le pour et le contre.» Je m'avisai delui demander : « Connaissez-vous Bergier, la Luzerne, Tertullien?... » Il crut que je lui parlais arabe : son embarras mit les rieurs de mon côté; et l'affaire fut finie.
Au reste, mes bons amis, voulez-vous que je vous dise le fond de tout cela? Le voici : lorsque, vers l'âge de dix-huit ou vingt ans, les passions, impatientes du frein, commencent à gronder, le cœur se gâte ; on a besoin de calmer les remords qui suivent toujours un premier écart; au lieu de chercher la tranquillité dans le retour à la vertu, on la cherche dans des objections contre des vérités si contraires aux penchants corrompus. Bonnes ou mauvaises, toutes les raisons paraissent sans réplique; une équivoque, une plaisanterie, une fausseté insigne qu'on répète ensuite avec assurance passent pour des démonstrations dès qu'elles sont d'accord avec les désirs d'un cœur qui n'est plus innocent : c'est ainsi qu'on devient incrédule, non par conviction, mais par cowuption.
Voilà l'histoire de tous ces philosophes imberbes, qui se croient d'autant plus éclairés
qu'ils sont moins vertueux : c'est le cœur qu. leur fait mal à la tête. La preuve : tant qu'ils tinrent leur âme en état de désirer que la religion soit vraie, jamais ils n'en doutèrent. Mais, hélas! les pauvres enfants, que je n'accuse point ici, à Dieu ne plaise! mais que je plains dans toute la sincérité de mon âme, leurs doutes n'ébranleront pas plus la certitude du christianisme que les objections des impies depuis Celse jusqu'à Voltaire, pas plus que le glaive de Néron et de Dioclétien n'ont pu l'abolir. Ce n'est pas leur main débile qui effacera ces divines paroles, gage d'immortalité : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Elle n'effacera pas non plus la signature sanglante de vingt-deux millions de martyrs morts en témoignage de la foi ; ils n'obscurciront pas ce miracle, aussi éclatant que le soleil : le monde converti par douze pêcheurs!... Ce miracle est tellement puissant, tellement inattaquable que les plus incrédules, les plus intrépides n'osent pas même le regarder en face. Si donc jamais vous entendez des objections, si jamais votre foi éprouve quelques frayeurs, souvenez-vous des
douze pécheurs qui ont converti le monde; réfugiez-vous derrière ce rempart indestructible : de là vous pourrez tout a votre aise défier l'incrédulité et rire de son impuissance.
Mon Dieu 1 je crois fermement toutes les vérités enseignées par l'Église catholique, dans le sein de laquelle j'ai eu le bonheur de naître. Établie par le plus grand de tous les miracles, elle est évidemment divine et l'organe infaillible de votre parole. Vous êtes la vérité môme, ô mon Dieu! vous ne pouvez ni tromper ni autoriser le mensonge; je crois donc, et je suis prêt, s'il le faut, à signer ma foi de mon sang. Conservez en moi cette foi vive : ne permettez pas que jamais je m'expose à la perdre. Je renonce pour toujours à toute lecture capable d'y porter atteinte. "Votre sainte loi, ô mon Dieu! sera l'objet de mes études et de mes méditations; car craindre Dieu et observer ses commandements, c'est là tout l'homme. O Marie! ma bonne mère, obtenez-moi la grâce d'une foi vive, généreuse et agissante.
Pour pratique, réciter le Credo dans les tentations contre la foi.
Adieu, mes bons amis : le Seigneur est