‹ Le Seigneur est mon partage!Chapitre 16 sur 21 · LES POMMES · texte numérisé non relu

LES POMMES

Le Seigneur est mon partage ! C'était hier, mes chers enfants, je venais de dire la messe ; en passant dans la rue, j'avais rencontré le père Homfroy. Nous causions lorsque le facteur vint à passer et me remit une lettre. A l'inspection du timbre et surtout de l'écriture je sentis mon cœur battre de joie : il n'y a que pour vous que je ne vieillis pas. J'avais entre mes mains des nouvelles depuis longtemps attendues. J'ouvris la lettre en disant au père Homfroy : C'est de mes enfants. — Eh bienî comment vont-ils? comment va madame ? viendront-ils bientôt ? savent -ils déjà ce qui est arrivé ici le jour de la foire?» Pendant que le père Homfroy faisait toutes ces questions, moi j'en lisais la réponse. Je lui en fis part. Ohl le mauvais sujet! répétait-il en parlant du colporteur, dont votre réponse lui rappelait vivement le souvenir.

De mon temps on ne voyait pas tous ces gens-là : les affaires n'en allaient pas plus mal. Si j'étais roi, ajouta-t-il en branlant sa tête couverte de cheveux blancs, ils en verraient de belles ! On punit ceux qui vendent du poison sans autorisation, pourquoi ne punit- on pas ceux qui empoisonnent nos enfants?

A ces mots, le père Homfroy, d'un air mécontent, voulut me quitter, sans doute pour aller porter ses plaintes à quelque voisin. Je le relins, en le priant de m'accompagner jusqu'à ma solitude. « C'est bien de l'honneur, » me dit-il, et il remit son chapeau; puis, s'appuyant sur son long bâton blanc, et moi sur ma canne, nous prîmes lentement le chemin qui conduit par le grand verger à la porte de mon petit manoir. Nous dûmes passer, comme vous voyez, devant la maison de M. Frédéric. «Le pauvre Frédéric 1 me dit le père Homfroy, il doit être bien triste. — Pourquoi? — Ah ! on dit qu'il a reçu de bien mauvaises nouvelles. — De qui — ? De son fils. — D'Hippolyte ? — Oui. — Qu'est -ce donc? — Voici ce qu'on m'a rapporté il y a peut-être une heure :

« Hippolyte, comme vous savez, été amis

en apprentissage àL.... Il est parti deux ans après sa première communion. — Je me le rappelle parfaitement, dis-je au père Homfroy ; M. le curé m'a fait dans le temps beaucoup d'éloges de cet enfant : il était le plus instruit du catéchisme; sa piété allait de pair avec son instruction, chaque mois il fréquentait les sacrements. Son père, sa mère, tout le monde se louait de sa douceuret admirait sa modestie. — Il partit donc, reprit le père Homfroy. Le maître chez qui il fut placé avait plusieurs apprentis ; tous n'avaient pas la bonne religion d'Hippolyte. Cependant, lorsque le maître était là, ils n'osaient rien dire. Le malheur d'Hippolyte fut d'aller se promener aveceux après le travail. Ces jeunes libertins sepermettaientcinquante propos indécents et impies ; ils se moquèrent de la réserve du pauvre jeune homme. D'autres compagnons aussi corrompus se joignaient à eux. Hippolyte aurait dû se retirer tout de suite ; il n'en eut pas le courage. Bientôt il n'osa plus aller à l'église le dimanche, moins encore se confesser. 11 paraît qu'il est devenu tout comme les autres. — Pauvre enfant î m'écriai-je en poussant un profond soupir, voilà donc toujours les suites des mau-

vaises compagnies! C'est donc à ce cruel dénoûment qu'aboutissent et nos soins et les bonnes résolutions d'un si grand nombre d'enfants 1 Mon Dieu, se pourrait-il que notre ministère dans l'éducation de la jeunesse se réduisît longtemps encore à engraisser ainsi des victimes pour la corruption ? Hélas ! tant qu'il y aura des corrupteurs et que les enfants ne seront pas plus circonspects, voilà quel sera le fruit de nos travaux. »

Le père Homfroy remarqua mon émotion.

« Oh ! Monsieur ! me dit-il, j'en connais bien deux cette année qui vous donneront de la satisfaction ; » et il vous nomma. Ma pensée se reposa délicieusement survous; et je résolus, mes bien chers amis, de vous signaler cet écueil plus redoutable encore que les autres : les mauvaises compagnies.

A quelques pas de là nous rencontrâmes le frère aîné d'Hippolyle. Nous n'osâmes l'interroger ; il vit cependant bien que nous savions quelque chose ; il ne put se contenir : on est si expansif dans la douleur 1 II se mit à pleurer. « Quel malheur ! mon frère est perdu : maman en mourra de chagrin. Mon pèrevapartir; je ne sais où tout cela en est. » Le Seigneur. 11

Et il nous confirma tous les détails rapportés par le père Homfroy. Il en ajouta de nouveaux. Et il paraît que ce malheureux Hippolyte s'est tout à fait livré à la débauche. 11 a fait des dettes, et pour les payer il a soustrait divers objets à son maître. La chose a éclaté. Le père va partir pour arrêter les suites de cette affaire ; je vous tiendraiau courant.

Les mauvaises compagnies! Où trouverai-je, mes tendres amis, des paroles assez puissantes pour vous éloignera jamais de ce funeste écueil? Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous êtes perdus si vous en approchez. C'est là une vérité tellement certaine qu'elle est passée en proverbe : « Dis- moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. » 0 mon Dieu ! il n'y a peut-être pas un seul réprouvé dans l'enfer qui ne puisse dire : C'est un tel, c'est une telle qui m'a perdu; avant d'aller dans telle compagnie j'étais innocent. Infortuné ! si jamais je n'y eusse mis les pieds, je serais un saint, et je suis un réprouvé ! Je suis perdu à jamais, perdu sans ressource, perdu pour une éternité !!!

Fuyez donc, mes bien-aimés, fuyez les mauvaises compagnies comme vous fuiriez à

l'aspect d'un serpent. Il faut les craindre autant que l'enfer, car elles en sont le vestibule. Je vousen supplie; ah! de grâce, ne méprisez pas la parole d'un vieillard. Sous quelque prétexte que ce soit, ne vous y trouvez jamais ; leur contact brûle comme le feu, salit comme la boue, tue comme la peste. Que deviendrait, grand Dieu ! la fleur si belle et si tendre de votre innocence ! Que deviendrait celte vertu qui vous égale aux anges, mais quune parole flétrit comme un souffle ternit une glace ? que deviendrait cette douce, cette aimable piété qui fait les délices de votre cœur et dont les charmes ravissent le coeur de Dieu même? Adieu à tous ces biens! à ces biens qui tiennent lieu de tout le reste et à quoi rien ne peut suppléer, à ces biens qui, une fois perdus, ne se recouvrent plus parfaitement, adieu pour jamais !....

Souvenez- vous de l'histoire du jardinier. Un jardinier avait un enfant élevé, comme vous, dans la crainte de Dieu. Ce fils bienaimé grandissait heureux à l'ombre de l'autorité paternelle. Doux, modeste, obéissant, pieux, il faisait les délices de ses vertueux parents. Un jour il lui arriva de se rencontrer avec des jeunes gens de son âge dont les scn-

timents et les paroles décelaient une grande malice et une corruption précoce. Le père vigilant s'en aperçut dès le soir même ; il voulut donner une leçon à son fils. Il cueillit sept pommes; six étaient les plus belles et les plus saines de tout le jardin : la septième était pourrie. Il les mit toutes ensemble dans une petite corbeille, et les offrit à son fils. L'enfant sauta de joie; mais apercevant la pomme pourrie : « Papa, dit-il, pourquoi cette pomme pourrie? elle gâtera les autres. — Au contraire, mon fils, les autres la guériront. » Le père prit ensuite la corbeille, et la mit sous la clef dans une armoire. Quelques jours après il appela son fils, et l'invita à venir voir ses pommes : trois déjà commençaient à se gâter, a Papa, je vous l'avais bien dit; vous verrez qu'elles pourriront toutes. — N'en croyez rien, mon fils. » En disant ces mots, il replaça la corbeille dans l'armoire, et emporta la clef. Cinq jours s'étaient écoulés lorsqu'il appela de nouveau son enfant. La corbeille reparut ; mais, hélas 1 elle ne contenait plus que des pommes pourries. A cette vue l'enfant fondit en larmes. Alors le père, prenant un ton grave et affectueux tout ensemble : « Mon fils, lui dit-il, ne pleurez

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pas, vous ne perdrez rien; j'ai voulu vous donner une leçon. Ne vous ai-je pas vu, il y a quelques jours, en la compagnie de quelques jeunes libertins ? J'en ai été effrayé. Sachez, mon fils, que leur fréquentation, même leur approche, corrompra aussi infailliblement votre cœur que cette pomme pourrie a gâté toutes les autres. Saint Paul l'a dit : a Les mauvaises paroles corrompent les bonnes mœurs. » Il ne faut qu'un seul libertin pour empoisonner votre cœur et celui de bien d'autres. Je remplacerai facilement les pommes que vous pleurez; mais votre innocence, mais votre piété, mais l'amitié de votre Dieu, mais votre âme, qui vous les rendra quand vous les aurez perdues ? L'enfant profita de la leçon. Heureux d'avoir un tel père ! plus heureux d'avoir mis en pratique ses sages conseils!

Je le sais, mes chers enfants, vous n'avez rien à redouter pour le moment des mauvaises compagnies : votre excellente mère veille, avec une sollicitude qui devrait être celle de bien d'autres, à ce que rien ne puisse porter atteinte à votre innocence. Mais vous ne serez pas toujours sous l'aile maternelle; bientôt \ ous prendrez votre essor : ce sera le

moment du danger, ce sera aussi le moment de vous armer de précaution et de vous souvenir de mes conseils. 0 mon Dieu ! qu'elle est périlleuse la position d'un enfant innoccnx au milieu du monde 1 mais qu'elle est affreuse au milieu des mauvaises compagnies! C'e^t un tendre agneau au milieu des loups, c'est une perle au milieu des pourceaux, c'est une rose au milieu des limaces dégoûtantes qui la souillent de leur bave impure, c'est un ange au milieu d'une troupe de démons. Et vous seriez un jour cela, vous, les enfants de ma tendresse ! Je ne puis me faire à cette idée. Non, mes yeux ne seront jamais condamnés à voir un pareil spectacle 1 Mais, je le répète, si vous restiez volontairement dans les mauvaises compagnies, vous seriez perdus.

Témoin ce malheureux enfant dont la mort funeste épouvanta le siècle dernier, comme elle m'épouvante encore aujourd'hui et comme elle doit épouvanter à jamais tout enfant qui ne craint pas assez les mauvaises compagnies. Élevé par des parents chrétiens, cet enfant fut placé, vers l'âge de douze ans et demi, dans un collège de la capitale; il y entra avec son innocence. Pourquoi faut-il

qu'il se rencontre dans presque toutes les maisons d'éducation, môme les mieux surveillées, quelques-unes de ces pestes vivantes, de ces démons incarnés qui prennent à tâche de corrompre tout ce qu'il y a de plus aimable au monde, un enfant innocent? Par un malheur trop ordinaire, notre malheureux jeune homme tomba dans la compagnie d'un scélérat livré aux plus honteuses passions ; il alluma dans ce jeune cœur le feu criminel dont le sien était dévoré. Dès lors on ne vit plus en lui qu'un libertin affreux. Mais voilà qu'une nuit il se sent saisi d'un mal inconnu : on accourt, on veut le calmer; un prêtre se penche vers lui et lui demande ce qui le fait souffrir. Le moribond jette sur lui des regards égarés, et prononce d'une voix effrayante ces lugubres paroles : « Malheur à celui qui m'a perdu ! — Calmez-vous, mon fils, lui dit le prêtre. — Malheur à celui qui m'a perdu! — Mon fils, ayez confiance. — Malheur à celui qui m'a perdu I » A ces mots il expire.

Au reste, mes chers enfants, il est bon. de vous dire que la compagnie la plus dangereuse n'est pas celle des malheureux qui tiennent ouvertement des propos impies ou

obscènes, ou qui sollicitent directement au mal.

Dans ce cas, toute âme honnête est avertie de se tenir sur ses gardes et de s'éloigner au plus vite. Les plus perfides de ces compagnies sont celles où l'on cache le poison sous des dehors honnêtes et des manières prévenantes; où l'on ne dit les choses qu'à demi-mot; où l'on ne se raille pas ouvertement de la religion et de ceux qui la pratiquent, mais où l'on vante les maximes, les usages, les modes, les plaisirs du monde ; où l'on tend ainsi peu à peu à inspirer un autre esprit que l'esprit de Jésus-Christ : voilà celles que vous avez le plus à redouter. Puissiez-vous en être bien persuadés!

0 mon Dieu et mon Père ! je me jette à vos pieds, tremblant sur les dangers qui me menacent. Venez à mon aide, Seigneur, hâtez-vous de me secourir. 0 mon Père! prenez votre enfant par la main, conduisez-moi, protégez-moi, préservez-moi du mal, imprimez si avant dans mon âme la crainte des mauvaises compagnies, que jamais, jamais je n'en fréquente aucune. Éloignez de moi l'occasion du mal. Hélas! Seigneur, vous connaissez ma faiblesse : j'y périrais comme tant

d'autres. De mon côté, je prends la ferme résolution de fuir toutes les personnes qui, par leur indifférence pour la religion, par leur amour du monde et de la vanité, par des paroles équivoques, des chansons légères, pourraient affaiblir en moi les sentiments de ma première communion. 0 mon Père! pourraije jamais me plaire avec ceux qui vous outragent! Oui, je le crois, je me perdrais infailliblement si je fréquentais de mauvaises compagnies. 0 Marie ! ma bonne Mère, obtenez-moi la grâce de ne jamais l'oublier !

Pour pratique, examiner qui on fréquente.

Adieu, mes bons amis : le Seigneur est

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