LE POETE
Le Seigneur est mon partage ! Les larmes me sont venues aux yeux, mes tendres amis, en lisant votre réponse à ma dernière lettre. Vous avez vous-mêmes, me dites- vous, pleuré sur la perte du malheureux enfant dont je vous parlais. Sa triste mort vous a frappés de terreur, vous y avez rêvé toute la nuit. Plus que jamais vous avez en horreur les mauvaises compagnies. Je n'ai pas lu avec moins d'attendrissement la résolution quevousavez prise à cet égard. « Je prends la résolution ferme et inébranlable, me dites-vous l'un et l'autre, de fuir toute ma vie la compagnie et surtout l'amitié, 1° de toutes les personnes en qui je ne verrai ni vertu, ni perfection, ni piété : leur fréquentation affaiblirait bien vite en moi les sentiments de ma première communion ; 2° de toutes les personnes sujettes à quelques vices, tels que la médisance, la
coquetterie, l'amour des plaisirs du monde, l'habitude des paroles ou des chansons équivoques et légères, enfin à l'indifférence pour la pratique des sacrements. Je choisirai, au contraire, pour amis ceux qui me porteront à la vertu par leurs exemples et leurs conseils, ceux qui auront le courage de me reprendre de mesdéfauts et dont l'amitié aura pour règle la crainte de Dieu et pour fin mon salut. »
Je voudrais pouvoir écrire en lettres d'or ces salutaires résolutions. Heureux, mille fois heureux si vous y restez constamment fidèles î Vous avez grandement raison, mes tendres amis, votre cœur est trop précieux pourle donner au premier venu. Jésus-Christ y règne; qu'il doit réunir de qualités, l'ami que vous admettrez à partager ce sanctuaire avec votre divin Sauveur ! Je ne m'étonne plus d'entendre le Saint-Esprit vous dire : « Choisissez votre ami entre mille. »
L'amitié d'une personne vertueuse vous soutiendra contre un autre danger qui vous menace et dont je vais vous parler; ce danger, c'est le respect humain.
Le respect humain! "V oici le grand épouvantail, et, si vous me passez l'expression, le Croquemitaine des âmes faibles. C'est par la
crainte de ce vain fantôme qu'une multitude de chrétiens de tout âge sacrifient chaque jour leur salut; qu'ils deviennent infidèles aux engagements de leur baptême et aux promessesdeleur première communion; qu'ils en viennent jusqu'à abandonner la pratique des sacrements et à crucifier de nouveau Jésus-Christ. Ainsi le respect humain est le crime des lâches ; c'est cette frayeur coupable qui fait violer les lois de Dieu et de l'Église pour éviter la censure du monde. En effet, quand on leur demande : « Pourquoi avezvous trahi votre conscience? pourquoi, assis à une table chargée d'aliments gras, en avezvous accepté? pourquoi, lorsque le moment de vous approcher des sacrements, d'assister aux offices de l'Église est arrivé, ne remplissez-vous pas ces devoirs ? — Je n'ose pas ; qu'en dirait le monde? »
Qu'en dira le monde? voilà donc ce fantôme qui vous fait peur. Eh bien ! je vais essayer de vous guérir : écoutez cette histoire. J'avais à peu près votre âge, mes chers enfants; je voyageais à pied pendant une nuit d'hiver avec un de mes amis un peu plus âgé que moi et surtout beaucoup moins peureux. La terre était couverte de neige ; nous étions
au milieu d'une vaste plaine terminée par une forêt, en deçà de laquelle était l'endroit où nous allions. La lune, cachée derrière les nuages, ne laissait échapper qu'une lueur incertaine : suffisante pour nous faire apercevoir les objets, cette lueur était trop faible pour nous permettre de les bien distinguer. J'avais beaucoup entendu parler de loups qui rôdaient dans les environs; mon imagination effrayée m'en faisait voir partout : au moindre point noir que je voyais s'élever au-dessus de la blanche campagne, je me serrais contre mon compagnon. Il ne fut pas longtemps à deviner pourquoi. « Tu as peur! » me dit-il. Je ne répondis pas, et nous continuâmes à marcher. Tout à coup je lui saisis plus fortement le bras : j'avais aperçu dans le lointain quelque chose de vraiment effrayant; j'avais vu des pieds, une tête, une longue queue.... à n'en pas douter, c'était un loup! Sans rien me dire, mon ami me comprend et m'entraîne de ce côté-là. Je n'osais parler pour ne pas trahir ma peur ; mais mon cœur battait fortement, je suais de tout mon corps. Nous approchons; mes yeux, ouverts jusqu'au blanc, demeuraient fixés sur l'objet de ma frayeur. Arrivés à quinze pas, je n'osais
avancer. J'en étais plus sûr que jamais, c'était un loup qui nous attendait. Malgré moi, mon
ami m'entraîne; nous arrivons « Tiens,
voilà un loup, me dit-il, regarde. » C'était un vieux tronc d'arbre 1 ! ! ... Je respirai ; nous nous assîmes sur le dos de la prétendue bête, et, moitié confus, moitié content, je ne pus m'empêcher de rire de ma frayeur. « Comme tu vois, le vrai moyen de se guérir de la peur, me dit mon camarade, c'est d'approcher tout près de l'objet qui nous épouvante. » J'ai suivi ce conseil et je me suis tout à fait aguerri. Si j'avais été seul, je me serais enfui à toutes jambes, et j'aurais, de la meilleure foi du monde, raconté à tout venant que j'avais vu un loup. On m'aurait cru ; car j 'étais en état d'en donner une exacte description et d'indiquer le lieu précis où il était . Beaucoup auraient eu peur et n'auraient osé se mettre en voyage.
Jeunes voyageurs, qui n'osez peut-être continuer votre route vers le ciel par la crainte du respect humain, qu'avez- vous à faire pour vous guérir de votre peur? Vous approcher le plus près possible de ce vain fantôme. Voyons, donnez-moi la main et venez.
Lesgéographes partagent ordinairement le
nonde en quatre parties : l'Europe, l'Asie, Afrique et l'Amérique. Or, croyez-vous que, i vous faites votre devoir, on se moquera de ous en Asie, en Afrique et en Amérique? e présume que vos craintes ne vont pas jusue-là. Reste donc l'Europe ; mais en Euope il y a beaucoup de royaumes où l'on *nore même si vous existez. Reste donc le oyaume où vous êtes nés ; mais dans ce oyaume il y a bien des provinces dont les abitants ne s'occupent pas plus de vous que ous ne vous occupez d'eux. Reste donc votre trovince; mais dans votre province même il a beaucoup d'endroits où vous pouvez oyager incognito sans avoir besoin de vous éguiser. Reste donc voire ville, mais dans otre ville il y a bien des personnes qui ne ous connaissent guère, qui s'occupent encore loins de votre conduite. Restent donc les ersonnes qui vous connaissent; mais vous tes bien malheureux si, parmi ces personnes, i n'en est pas un certain nombre dont vous :'avez rien à redouter, que dis-je! dont vous agnerezl'estime en vousmontrant chrétiens. )ù est donc ce monde qui vous fait peur ? à juoise réduit-il? A trois ou quatre personnes . qui peut-être vous ne voudriez pas ressem-
bler. Voilà donc à quoi se réduisent pour vous les quatre parties du monde, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique! Voilà l'épouvantail ridicule auquel vous sacrifiez votre devoir et votre éternité. En vérité, n'avais-je pas raison de vous dire que vous aviez peur d'un fantôme? Craindre le monde, c'est donc, comme vous voyez, mes bons amis, une faiblesse qui fait mal au cœur ; c'est de plus une vraie folie. S'il y a quelque chose d'extravagant sur la terre, c'est de vouloir plaire à tout le monde; et s'il y a quelque chose d'impossible, c'est d'y réussir. Vous déplairez toujours aux uns par les mêmes endroits par où vous aurez su plaire aux autres; toujours et partout vous aurez des censeurs de votre condui te. Eh bien! mes chers enfants, seriez-vous sages, seriez-vous raisonnables de n'oser faire votre salut par la crainte d'un inconvénient que vous ne sauriez éviter même en ne vous sauvant pas? Censure pour censure, mépris pour mépris, ne vaut-il pas mieux être censuré des méchants que des bons ! Le mépris du méchant est une gloire, sa censure un éloge. Et puis, ne voulez-vous rester fidèles à Jésus- Christ et sauver votre âme qu'autant que ce sera le bon plaisir du monde? Mais si vous
vous damnez, le monde ira-t-il vous retirer de l'enfer?
Au reste, mes bons amis, voulez-vous que je vous dise toute la vérité ? jamais vous ne vous honorez devant les hommes en vous déshonorant devant Dieu; et en trahissant votre devoir vous ne recueillerez pour prix de voire prévarication que le mépris de ceux à qui vous vouliez plaire. Jugez-en vous-mêmes. Deux enfants se trouvent, un jour d'abstinence, assis à une table chargée d'aliments gras : l'un accepte complaisamment et souille sa conscience ; l'autre refuse : lequel des deux vous paraît le plus estimable? auquel des deux aimeriez-vous mieux ressembler? lequel des deux fait preuve d'un plus noble caractère? Eh bien! ce que vous en pensez, les méchants le pensent aussi. Pourquoi? Parce que cbez tous les méchants, même les plus pervertis, il y a encore certaines lumières secrètes qui leur font mépriser ceux qui leur ressemblent et estimer ceux auxquels ils n'ont pas le courage de ressembler. L'estime du monde est comme l'ombre qui court après celui qui la fuit, elle est comme la boue,qui ne s'attache qu'aux pieds de celui qui la foule.
Voyez donc s'il y a un être plus méprisable
que l'esclave du respect humain : comme une girouette, il tourne à tout vent; il n'a pas une pensée à lui. Jouet de tout ce qui l'environne, il change dix fois par jour de langage, de pensée, de conduite, suivant les personnes qu'il rencontre. Transfuge de tous les partis, il trahira pourle moindre mot la cause qu'il semble avoir embrassée. Boue de carrefours, que tous les passants foulent aux pieds et qui ne retient que l'empreinte du dernier pas qui la foule ! Et vous croyez qu'on estime un être pareil ? Non, non, mes enfants. Les hommes payent ces lâchetés par un amer mépris, et Dieu le hait en attendant qu'il le punisse ; car voyez combien il est criminel : il rougit de Dieu !
Le trait suivant vous fera comprendre toute l'indignité de sa conduite. Un poëte fameux du dernier siècle devait le jour à un honnête artisan : au prix de ses sueurs, de ses privations et de ses veilles prolongées, ce vertueux père avait donné à son fils une éducation distinguée. A tant de bontés le jeune homme répondit par un travail soutenu ; des succès brillants vinrent bientôt couronner ses efforts et révéler son talent. Une pièce de vers lui valut des applaudissements univer-
sels : jaloux d'en connaître l'auteur, un seigneur de la cour pria le jeune poète de venir réciter ses vers dans une réunion composée de tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la capitale. La proposition était trop flatteuse pour être refusée. A l'insu de son fils, le père sollicita et obtint la faveur d'être admis. Avec une grande assurance, le jeune poète commence sa récitation. Des applaudissements viennent bientôt l'interrompre ; il continue, et des couronnes lui pleuvent sur la tête; il achève, et le noble seigneur qui l'avait invité s'avance, et, en témoignage de son contentement, l'embrasse en présence de toute cette illustre assemblée. Au même instant on voit s'avancerdesderniers rangs un vieillardà cheveux blancs, couvert desvêtements d'une honnête indigence; les yeux mouillés de pleurs, les bras ouverts, il veut aussi embrasser le jeune lauréat. Celui-ci détourne la tête et refuse de le reconnaître; et ce vieillard, c'était... son père!!!... Une explosion décris d'indignation part de toutes les parties de la salle, et toutes les bouches murmurent ces paroles flétrissantes : Fils ingrat f... enfant dénaturé!...
Fils ingrat, enfant dénaturé 1 oui, voilà les
seuls noms qui conviennent au fils qui rougit de son père; mais quel nom mérite celui qui rougit de son Dieu?
Voulez-vous donc m'en croire, mes chers amis, arborez votre étendard et restez-y constamment fidèles. Je vous promets sur la terre l'estime des hommes, la paix du cœur et le ciel pendant l'éternité. « Car, vous dit votre aimable Sauveur, celui qui m'aura reconnu et glorifié devant les hommes, je le reconnaîtrai et le glorifierai devant mon Père. »
C'en est donc fait, ô mon Dieu, je suis chrétien, et je le serai partout, constamment et en dépit du monde. Sans orgueil comme sans faiblessq, sans ostentation comme sans crainte, je marcherai d'un pas ferme dans la voie de vos commandements. Si le monde m'attaque, il apprendra, par le mépris que je ferai de ses traits impuissants, que je suis le disciple de celui par qui il a été vaincu. O Marie, ma bonne Mère, obtenez moi la grâce de ne jamais rougir de l'Évangile.
Pour pratique, Penser à Notre-Seigneur, et donner quelque marque de respect en passant devant une église ou devant une croix.
Adieu, mes bons amis : le Seigneur est mon partage!