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LES DEUX VIEILLARDS

Le Seigneur est mon partage! M. le curé et moi nous avons été, mes chers enfants, dans de bien vives inquiétudes pendant vingtquatre heures. Je vais vous dire à quel sujet. Comme vous savez, ce vénérable pasteur a dirigé autrefois la paroisse de R..., éloignée d'ici d'environ vingt lieues. Un de ses supérieurs, qui eût voulu lui confier un poste plus important, l'a appelé ici. Mais il a laissé dans sa première cure une mémoire en bénédiction. Sa sainteté, sa douceur, sa prudence, sa bonté tout ensemble ferme et compatissante édifieront longtemps encore le peuple autrefois commis à ses soins. Deux vieillards de son ancienne paroisse avaient formé le projet de venir le voir encore une fois avant de mourir. Ils partirent à pied, marchant à petites journées, et s'arrêtant de temps à

autre pour se reposer. Après trois jours de route ils arrivèrent sur le soir à l'entrée du bois des Charmes. Là ils rencontrèrent un voyageur. Un des vieillards s'arrêta pour causer, tandis que l'autre continuait son chemin; ils se perdirent de vue. Celui qui s'était arrêté prend une fausse route, et marche aussi vite qu'il peut pour rejoindre son compagnon. Celui-ci, de son côté, continue lentement. Enfin il s'arrête, il attend ; ne voyant pas venir son ami, il retourne sur ses pas ; personne ! Il appelle, c'était trop tard ; sa voix n'est pas entendue. Dans son embarras, il ne sait quel parti prendre. Enfin il se décide à continuer. Il arrive, en effet, au presbytère vers neuf heures de la nuit. Je m'y trouvais. Son premier soin est de raconter ce qui vient d'arriver; il donne toutes les indications possibles, et M. le curé envoie sur-le-champ quelques personnes à la recherche du voyageur. Deux heures après elles reviennent sans avoir rien découvert. Vous jugez de nos inquiétudes.

Le lendemain, de grand matin, partent de nouveaux éclaireurs avec ordre de ne revenir qu'après avoir obtenu des nouvelles. Enfin, vers le soir, ils arrivent conduisant

tavec eux le bon vieillard. Il s'était tout à fait égaré. Après des marches et des contremarches, il se trouvait avoir rétrogradé de trois lieues. Heureusement nul accident ne lui était arrivé.

Cet événement me conduit à vous parler, mes chers amis, d'une seconde récompense promise à l'enfant qui persévère : la connaissance de sa vocation. Faire le bonheur de Notre-Seigneur et de votre mère, telle est la première récompense de votre fidélité, et celle-là. je le sais, j'en ai la preuve entre les mains, est bien douce et bien chère à votre cœur. Non moins précieuse, non moins importante est la faveur que le Dieu des enfants vou* promet aujourd'hui.

Nous sommes tous ici-bas des voyageurs qui marchons vers une commune patrie; mais tous nous ne devons pas y arriver par le môme chemin ; chacun doit y arriver par une route différente. Or cette route, c'est la vocation, c'est l'état de vie auquel chacun de nous est destiné par la Providence, pour lequel chacun de nous a reçu des talents et-une aptitude particulière. A cette vocation sonl attachées les grâces et les lumières nécessai» res pour en remplir les devoirs.

Que chacun de nous ait une vocation propre, saint Paul se sert, pour le prouver, de cette belle comparaison : il compare le monde au corps humain. « Le corps humain, dit-il, est un, quoiqu'il ait plusieurs membres; chaque membre a sa fonction propre, sa forme particulière, d'où résultent la beauté et l'économie de l'ensemble : l'œil voit, l'oreille entend, le pied marche. Si l'œil n'accomplissait pas sa fonction ; si, au lieu de voir, il voulait parler, l'oreille regarder et le pied faire les fonctions de l'oreille, vous concevez que ce serait un désordre et un renversement ; l'homme serait malheureux et inutile à tout. Eh bien! de même, puisque nous sommes tous les membres du corps dont Jésus-Christ est la tête, nous avons chacun notre destination propre. Si chacun de nous connaît la sienne et l'accomplit, une parfaite harmonie règne dans le monde ; tout tend au même but : la volonté de Dieu est faite, quoique d'une manière différente, par des milliers d'hommes à la fois. Chacun est bien, parce que chacun est à sa place. Le monde ressemble à une lyre dont toutes les cordes sont à l'unisson. »

Si donc, mes chers amis, vous avez le bon-

heur de connaître votre vocation, vous serez infailliblement heureux; car vous serez comme le membre à sa place, comme le voyageur en son chemin, comme le poisson dans son élément; vous vivrez pour le bonheur de tous, et vous concourrez à l'harmonie générale. Si, au contraire, vous avez le malheur de la méconnaître ou de ne pas la suivre, vous serez infailliblement malheureux ; car vous serez comme le membre déboîté, qui souffre et fait souffrir tout le reste du corps ; vous serez comme le voyageur égaré, qui fait de grands pas, qui sue, qui se fatigue et se trouve, après bien des marches et des contre-marches, plus éloigné du terme de son voyage ; enfin vous serez comme le poisson hors de l'eau, étendu sur la plage aride, qui se débat, qui palpite et qui meurt. Vous concevez dès lors , mes chers enfants, qu'après la connaissance de votre fin dernière, la connaissance la plus importante pour vous est celle de la voie qui doit vous y conduire; or, cette voie, c'est la vocation.

J'ai connu une tendre mère qui était tellement pénétrée de la nécessité où nous sommes de connaître notre vocation, qui savait Le Seigneur. 13

si bien que c'est de là que dépend le bonheur, durant la vie et pendant l'éternité, que chaque soir, avant de les laisser prendre leur repos, elle réunissait autour d'elle ses petits enfants et leur adresiait ces paroles : « Mes amis, nous sommes tous ici-bas des voyageurs, nous devons tous aller au ciel; mais pour y arriver il y a plusieurs chemins ; chacun de nous doit y arriver par une route différente. Mettons-nous à genoux et disons un Notre Père pour obtenir la grâce de connaître notre vocation. » Cette pensée de la vocation, rappelée chaque jour, dès l'âge le plus tendre, leur est restée bien avant dans l'esprit. Peu à peu ils en ont compris toute l'importance, et c'est avec la prudence et toutes les précautions les plus chrétiennes qu'ils ont fait leur choix. Le Seigneur les a bénis.

Il vous bénira de même, mes bons amis, si comme eux vous persévérez dans la pratique de la vertu. La connaissance de la vocation est la récompense infaillible d'une jeunesse vertueuse. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, nous dit le Seigneur, car ils verront Dieu. Oui, ils le verront, non-seulement dans le ciel, où ils le contempleront face à face, mais sur la terre, où ils connaîtront ses

volontés et ses desseins sur eux. Il est inouï qu'un enfant fidèle aux engagements de sa première communion se soit trompé dans le choix d'un état de vie; au contraire, il n'est peut-être pas moinsrare qu'unjeunehomme, une jeune personne livrés au mal fassent sûrement ce choix décisif. Pourquoi? « Parce que lasagesse,nousditl'Espril-Saint, n'éclaire pas de ses lumières l'àme perverse et n'habite pas dans un corps esclave du péché. »

Pour assurer de plus en plus la connaissance de votre vocation, suivez encore, mes bons amis, les conseils suivants : 1° lorsque vous délibérez sur le choix d'un état de vie, remettez-vous devant les yeux les vérités de la foi ; pénétrez-vous bien de la fin pour laquelle Dieu vous a créés ; efforcez-vous de parvenir à l'indifférence pour toutes choses et de ne les estimer qu'autant qu'elles vous aident à obtenir votre fin ; cherchez toutes les raisons qui militent pour et contre l'état que vous avez en vue ; examinez leur vraie force, et voyez jusqu'à quel point cet état vous aidera à servir Dieu ; et prenez ensuite avec fermeté le parti qui vous paraîtra le plus avantageux sous ce rapport. 2° Si vos doutes subsistent, choisissez le parti que

vous voudriez avoir pris à l'heure de la mort. 3° Si cela ne suffit pas, supposez qu'un de vos amis se trouve dans le même cas que vous, qu'il vous consulte en ces termes : « J'ai un grand désir de sauver mon âme, mais je ne sais quel état je dois choisir pour mieux réussir. Tu connais ma position, mon caractère, mon tempérament, ma vie passée; dis-moi en bon ami quel état je dois choisir pour atteindre mon but avec sûreté. » Adoptez vous-même le conseil que la sagesse chrétienne vous dicterait pour cet ami, et votre élection sera excellente. 4° Lisez la vie de ceux qui ont fait de bons choix, telle que la Vie des saints et saintes de ces derniers temps. 5° Consultez le père de votre âme : homme intègre, éclairé, prudent, pieux, expérimenté, dépositaire de tous les secrets de votre vie, votre confesseur est ici l'homme de Dieu; faites-lui connaître de votre mieux tout votre intérieur, vos sentiments, vos inclinations, vos affections, vos passions, vos forces physiques, tout le pour et le contre; ne lui cachez absolument rien, et recevez avec confiance sa décision. 6° Priez; la prière est la clef qui ouvre les trésors des grâces célestes. Mais qu'elles doivent être assidues et fer-

ventes les prières que vous adresserez au Seigneur pour obtenir la connaissance qui doit décider de votre bonheur en ce monde et en l'autre ! Adressez-vous dès ce moment à votre bonne Mère.

Me voici à vos pieds, Vierge pleine de bonté, pour obtenir de vous, qui êtes la trésorière des grâces divines, celle de connaître ma vocation. Mère de bon conseil, parlez assez clairement à mon cœur pour dissiper tous mes doutes. Belle Étoile du matin, délU vrez mon âme des ténèbres de l'ignorance, et dès l'aurore de ma jeunesse enseignez-moi le chemin le plus sûr pour arriver au ciel. C'est à vous, Mère de mon Sauveur, d'être aussi la mère de mon salut. Qui m'instruira, si ce n'est vous, qui êtes la mère de la sagesse incréée? 0 Marie! écoutez donc mon humble prière : fixez mes pas incertains dans le chemin qui me conduira le plus sûrement à la vie éternelle.

Pour pratique, toutes les fois que l'on communie examiner sa vocation.

Adieu, mes bons amis : le Seigneur est mon partage!

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