‹ Le Seigneur est mon partage!Chapitre 4 sur 21 · BABYLONE · texte numérisé non relu

BABYLONE

Le Seigneur est mon partage ! Hier, -mes bons amis, nous nous promenions, M. R... et moi, dans le parc du château. Vous connaissez ce parc dans tous ses détails : pas une allée qui ne vous ait vuscourir et jouer bien des fois. Le petit enclos des oiseaux n'a pas été moins heureux, vous lui avez rendu de fréquentes visites : au besoin vous nommeriez par son nom chacun de ses habitants. Si, en particulier, je vous parle de la magnifique poule d'Inde que vous eûtes le plaisir de voir débarquer à la ménagerie pendant vos vacances, vous serez tout à fait, j'en suis sûr, en pays de connaissance. Eh bien 1 oui, c'est un de ses traits que j'aurai à vous raconter.

Nous passions devant l'enclos; elle se pro-

menait comme une héroïne à la tête de ses petits. Tout à coup nous l'entendons pousser un cri lugubre dont nous ignorons la cause et l'intention. Nous nous arrêtons pour regarder. Au cri de la mère, tous les petits se tapissent sous la haie, sous l'herbe, sousle premier objet qui se présente ; quelques-uns, ne trouvant pas de quoi se couvrir, s'étendent parterre et contrefont les morts. La mère cependant porte ses regards en haut d'un air alarmé; elle redouble ses gémissements, elle réitère le cri fatal qui abat tous ses petits. Frappés de l'embarras de cette pauvre mère et de son attention inquiète, nous cherchons dans l'air ce qui peut y donner lieu. A force de regarder, nous apercevons sous les nues un point noir que nous avons peine à démêler. C'est un oiseau de proie que l'éloignement dérobe à noire vue, mais qui n'échappe ni à la vigilance ni à la pénétration de notre mère de famille : c'est ce qui cause son effroi. Enfin l'oiseau disparaît; la mère change de note ; elle pousse un autre cri qui rend la vie à ses poussins. Ils accourent tous auprès d'elle, ils battent des ailes, ils lui font fête, ils ont mille choses à lui dire : on lui raconte apparemment tous les dangers qu'on a courus, on

la remercie de sa vigilance, on donne des malédictions à la vilaine bête.

Nous avions été de moitié dans les alarmes de la mère et dans la frayeur de ses petits ; nous fûmes aussi de moitié dans leur commune joie. Nous les laissâmes à leur bonheur, nous continuâmes notre promenade, ne sachant ce que nous devions le plus admirer ou la vigilance éclairée de la mère ou la docilité de ses petits. Nous bénîmes la Providence, qui a donné un si admirable instinct à ces petits animaux.

Me permettrez-vous de le dire, mes chers enfants? j'éprouve aujourd'hui la même inquiétude à votre égard : comme cette mère, je pousse le cri d'alarme; l'œil de mon cœur a entrevu dans le lointain, sous les nuages qui couvriront l'horizon de votre vie, un point noir et même plusieurs. Je m'y connais, ce sont des oiseaux de proie qui vous menacent. Pour vous parler sans figures,j'entrevois pour vous dans l'avenir une foule de dangers. Votre jeunesse vous empêche de les apercevoir, vous ne vous en doutez même pas; pas plus que les petits poussins ne se doutaient de l'existence de la vilaine bête.

Tous êtes riches, infiniment riches; vous

possédez Dieu même, et, ne vous y trompez pas, votre bonheur vous sera vivement disputé ; vous avez à craindre, beaucoup à craindre, de trois côtés différents : 1° du côté du démon ; 2° du côté du monde, 3° du côlé de vous-mêmes.

1° Du côté du démon. Cet antique ennemi du genre humain ne peut voirsans unecruelle jalousie le bonheur dJAdam et d'Eve dans le Paradis terrestre. Il résolut de les attaquer et de les rendre d'abord aussi coupables et ensuite aussi malheureux que lui. Il n'y réussit, hélas 1 que trop bien. Or, non content d'avoir corrompu la race humaine dans sa source, il fait de persévérants efforts pour séparer de Dieu chacun de nous, et nous entraîner avec lui dans le mal. Rien n'égale sa fureur : Ggurez-vous un lion rugissant qui, la gueule béante, la crinière hérissée, les yeux étincelants, rôde autour d'une bergerie, et vous aurez une image de ce qui se passe nuit et jour autour de vous. Figurez-vous encore un de ces énormes serpents que les voyageurs épouvantés rencontrent quelquefois dans les déserts de l'Afrique. A une grande force musculaire ces dangereux reptiles joignent une surabondance de ruse pour surprendre

leur proie : ils entortillent leur queue autour d'un arbre, et cachent le reste de leur corps dans le feuillage ; de là ils s'élancent avec la rapidité d'un trait sur l'imprudent animal qui vient à passer; ils l'enveloppent de leurs plis tortueux, le pressent, l'étouffent et en font leur pâture.

Tel est l'antique serpent. Il se cache, il se déguise, il multiplie les embûches, il fait naître les pièges sous nos pas. Un regard, une parole, un geste, un instant d'oisiveté, la moindre imprudence lui suffisent ; il est à l'affût, il profite de tout, et nous devenons ses victimes avant même que nous ayons eu le temps de soupçonner le danger. Il s'attaque à tous, mais surtout aux enfants. Pourquoi ? parce que leur faiblesse et leur inexpérience lui promettent une plus facile victoire. Pourquoi encore? parce que les jeunes années sont les prémices de la vie. Si les prémices sont à lui, la possession du reste lui est comme assurée. Pourquoi enfin? parce que les enfants, surtout après la première communion, sont les tendres objets de l'amour du Sauveur. Dans son implacable rage, il brûle de les loi enlever, afin de se venger de la défaite nwe Jésus-Christ lui a t'ait essayer.

Tel est, mes enfants, le premier danger qui vous menace ou plutôt le premier ennemi que vous avez à combattre. Si donc j'envisage, d'une part, la malice et la haine du démon, de l'autre votre inexpérience et votre faiblesse, comment voulez-vous que je puisse me défendre d'une vive inquiétude?

2° Du côté du monde. Jusqu'ici, mes bien chers enfants, vous avez vécu dans l'heureuse ignorance du monde. A l'ombre du toit paternel, tout ce qui a frappé vos yeux et vos oreilles a porté la piété dans vos jeunes cœurs, et les discours, et les lectures, et surtout les exemples de votre vertueuse mère. Vous vous imaginez peut-être qu'il en est de même dans toutes les familles et surtout dans cette grande réunion de familles qu'on appelle le monde. Pauvres enfants ! pourquoi faut-il que je vienne si tôt dissiper cette douce illusion? pourquoi faut-il que je vienne vous apprendre que le monde est tout entier livré au mal ; que c'est un grand séducteur qui attend à leur entrée dans la vie toutes les générations naissantes pour les arracher à Jésus- Christ? En effet, ce monde que je vous signale, ce monde au milieu duquel vous serez obligés

de vous rencontrer est cette foule de personnes de tout âge et de toute condition qui, ayant abjuré les maximes de l'Évangile, ne connaissent d'autre règle de conduite que leurs penchants corrompus. Son langage, ses maximes, ses exemples, ses modes, ses spectacles, ses usages, ses livres, ses chants, ses réunions et jusqu'à ses plaisirs, tout est organisé avec une perfidie diabolique pour corrompre l'aimable pureté de vos mœurs, ébranler votre jeune foi, vous conduire à l'oubli de vos devoirs les plus sacrés et faire de vous des apostats et des parjures.

Vous dire combien ce second ennemi est dangereux, c'est ce qui ne se peut dans les étroites limites d'une lettre. 11 suffit que vous sachiez, ô mes tendres amis 1 qu'un enfant qui garde intactes son innocence et sa foi au milieu du monde n'est pas un moindre miracle que la conservation des jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone ou du Buisson au milieu des flammes. Le monde est une arène sanglante, où l'on se fait un jeu, une gloire, une étude de tuer les âmes. Là vous trouverez des hommes qui se moquent delà piété et de toutes les pratiques de la religion ; d'autres qui attaquent la foi par des plaisan-

teries et des sophismes : ceux-là foulent publiquement aux pieds les plus saintes lois de l'Eglise; ceux-ci insultent à ceux qui osent se montrer fidèlesauxpromessesdeleurbaptême et de leur première communion. Combien n'en est-il pas qui chercheront à vous éloigner des prêtres saints qui ont pris tant de soins de votre enfance; qui vous en diront du mal, qui s'en moqueront, qui chercheront à vous rendre leurs soins odieux et leur voix importune ! C'est une guerre ouverte, acharnée, continuelle contre les maximes de l'Évangile, et, pour tout dire en un mot, c'est la continuation de ce qui se passa à l'égard du Sauveur au jardin des Oliviers, à Jérusalem et au Calvaire. Voilà le monde! Maintenant vous comprenez, mes chers enfants, pourquoi le Sauveur l'a souvent frappé d'anathème ; pourquoi tous les prédicateurs de la religion prêchent la fuite du monde ; vous comprenez mes inquiétudes, enlin vous comprenez pourquoi je joins aujourd'hui ma voix à celle de Jérémie pour vous dire, à vous qui entrerez bientôt dans ce monde, comme autrefois ce prophète aux enfants d'Israël emmenés captifs à Babylone : Vous allez à Babylone, leur disait-il : là vous verrez des hommes qui adorent

des idoles d'or et d'argent, de pierre et de bois qui leur consacrent leurs affections, leurs pensées. Prenez garde de faire comme eux; soyez insensibles à tous ces faux biens. Lors donc que vous verrez la foule se prosterner devant ces ridicules divinités, prosternez-vous intérieurement et dites dans le fond de votre cœur : Seigneur, vous êtes seul digne de mes hommages et de mon amour. Comme les Israélites, vous serez quelques années captifs dans cette Babylone du monde, témoins malgré vous de ses scandales; mais consolez-vous, votre exil aura son terme. Seulement imitez les Israélites ; n'ayez point de commerce avec les adorateurs des faux dieux, et dites toujours : « Seigneur, Dieu de mon enfance et « de ma première communion, c'est vous t( seul que je veux aimer et servir. »

Tel est, mes chers enfants, le second danger qui vous menace, le second ennemi que vous avez à combattre : si donc j'envisage d'une part la profonde corruption du monde, le nombre infini de ses victimes, et de l'autre votre inexpérience et votre faiblesse, comment voulez-vous que je me défende d'une rive inquiétude?

3° Du côté de vous-mêmes. Dans une de Le Seigneur. 3

nos dernières guerres un habile général s'était renfermé dans une citadelle avec une nombreuse garnison. La place était forte et abondamment pourvue. Bientôt les ennemis viennent l'assiéger : plusieurs fois ils essayent de monter à l'assaut. Inutiles efforts; toujours ils sont forcés de se retirer avec perte. Ils songeaient à lever le siège, lorsqu'ils trouvent le moyen de corrompre un soldat de la garnison. Le traître leur ouvre pendant la nuit une porte dérobée. Les ennemis se jettent dans la place, égorgent dans leurs lits une partie des soldats, font les autres prisonniers, et au lever du soleil le drapeau étranger flottait sur les remparts : la place était orise.

Vous êtes ce général d'armée. Celte cita- 3*lle est votre âme. Cette garnison, ce sont jos facultés, votre esprit et votre cœur, votre mémoire ; ce sont vos sens, vos yeux, vos oreilles, votre langue, qui tous doivent veiller à la garde de votre âme. Ces munitions, ce sont les grâces nombreuses dont le Seigneur vient de vous enrichir. Ces ennemis, c'est le monde et le démon. Ils vous assiègent, mais en vain; vous êtes plus forts qu'eux, car Jésus-Christ est avec vous. Mais prenez garde ;

malheureusement ils ont des intelligences dans la place. Au fond de votre âme vivent des passions nées avec vous. Perfides soldats, elles cherchent continuellement à livrer la placeen ouvrant les portes à l'ennemi. En un mot, sachez-le hien, mes chers enfants, votre propre cœur est d'intelligence avec le monde et le démon pour vous trahir et pour vous perdre. Si vous le surveillez bien, si vous surveillez bien vos yeux, vos oreilles, votre langue, votre imagination, qui sont ses sentinelles, votre âme est imprenable. Comme un chien furieux, le démon pourra bien aboyer autour de vous, mais il ne pourra vous mordre. Comme un ignoble ennemi, le monde pourra bien lancer contre vous le venin de ses discours et de ses scandales, mais il ne pourra le faire pénétrer jusque dans le sanctuaire de votre âme.

Quel est donc votre plus dangereux ennemi ? C'est vous-mêmes : c'est donc de vousmêmes que vous devez le plus vous défier. Mais qu'est-ce à dire que vous devez vous défier de vous-mêmes ? Le voici :

Vous avez entendu parler de cet homme repris de justice qui est revenu depuis quelques mois des prisons publiques. Sa condam-

nalion porte qu'à l'expiration de sa peine il restera cinq ans sous la surveillance de la police. Ainsi, pendant cinq ans les agents de la police auront l'œil ouvert sur lui. Ses paroles, ses actions, ses démarches seront surveillées, étudiées, jugées : chaque mois il sera obligé de se présenter en personne devant les magistrats. Voilà précisément ce que vous devez faire à l'égard de vous-mêmes. Mettez votre cœur sous la surveillance d'une police toujours attentive. Surveillez ses mouvements, ses désirs, surveillez vos pensées, vos paroles, vos regards ; citez-les souvent au tribunal de votre conscience, afin de les juger. Chaque mois, au plus tard, comparaissez en personne devant le juge revêtu de l'autorité de Jésus-Christ, faites-lui une confession sincère et suivez ses conseils. Or, voici ce qu'il vous dira : « Mon enfant, ne laissez point à vos yeux la liberté de tout voir, nia vos oreilles la liberté de tout entendre, ni à votre langue la liberté de tout dire : faites bonne garde sur tous vos sens; ils sont les portes de votre âme : un moment de négligence peut vous être fatal. Gardez- vous surtout de vous exposer au danger : quiconque aime le danger y périra. » Tels seront les conseils de

votre confesseur. Heureux si vous y êtes fidèles !

Pour moi, je vousparleraiplus tard de ces dangers particuliers qui vous attendent. Il me suffit, pour le moment, de vous avoir signalé votre plus redoutable ennemi et d'avoir mis sous vos yeux la lutte terrible que vous aurez à soutenir contre le démon et le monde. Toutefuis que cette perspective alarmante ne vous décourage pas. Sans doute de vous-mêmes vous ne pouvez rien, mais avec Jésus- Christ vous pouvez tout; la victoire est entre vos mains. 0 mon Dieu ! vous connaissez ma faiblesse et la force de mes ennemis; que deviendrai-je?Le monde, le démon, mon propre cœur se réunissent pour me faire la guerre et m'arracher mon précieux trésor. Ah ! Seigneur 1 ne vous éloignez pas de moi. Demeurez toujours avec votre enfant, prenez votre cause en main ; dissipez les ennemis de votre gloire et de mon bonheur. En vous seul je mets toute mon espérance : soyez mon appui. Et vous, Marie, ma bonne mère, soyez ma protectrice et mon refuge.

Pour pratique, réciter trois fois cette prière de saint Philippe de Nérî : « Défiez-vous de moi, mon Dieu; tenez-moi bien: si vous m a-

bandonncz un instant, je vous trahirai. » Adieu, mes bons y mis; ls Seigneur est

MON ÏAHTAUE 1

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