CHAPITRE II
nions fussent souvent différentes et même contradictoires. La nécessité faisait loi.
Et d'ailleurs chacun de nous ne savait pas encore exactement jusqu'à quel degré nous différions de vue sur des points essentiels. Intentionnellement ou non, bien des projets d'avenir avaient élé tenus voilés. Ces projets avaient pu être pressentis par la Droite que son intérêt rendait plus clairvoyante; mais nous, tout entiers à l'œuvre de la fondation d'un régime, nous nous défendions de soupçons pareils à l'égard de nos alliés. Les obstacles que nous rencontrions dans cette œuvre éveillaient en nous une sorte de sainte colère, tant l'œuvre nous paraissait nécessaire et liée au bien public; et ces Sentiments violents nous jetaient dans la lutte sans discuter les concours. C'est ainsi que le Centre gauche fut conduit souvent à donner son appui à des opinions qui l^'étaient pas les siennes, à s'associer à des mesures et à voter des lois qu'il n'aurait pas adoptées, s'il avait été plus libre dans ses alliances. Cela fut vrai surtout après le 16 mai, quand, la bataille gagnée, tout le monde à la fois, sous l'empire de la colère publique, fut entraîné dans l'irrésistible mouvement des représailles.
La Gauche de l'Assemblée nationale était composée de groupes très différents par leur origine et par leurs doctrines. On comprend mieux aujourd'hui, à la lumière des événements, comment ces diverses fractions, après avoir été unies dans la lutte, se divisèrent plus tard, pour se culbuter les unes après les autres, jusqu'à leur entier épuisement: et c'est le point où nous en sommes.
A la Gauche de l'Assemblée nationale, on avait pu voir toutes les nuances du républicanisme, depuis ceux
que Ton appelait les rottges en 4848, jusqu'à ceux que. Ton a quelquefois désignés, par une appellation quelque peu dérisoire, les centre gauchers. Toutes ces nuances d'ailleurs, comme celles de la Droite, s'étaient, au début, fondues dans une harmonie parfaite, lorsque — admirable paix d'un jour — tous se trouvèrent unis, dans les premiers temps de la douleur publique, pour panser les plaies communes.
A l'extrémité de la Gauche, après que furent partis, dès Bordeaux, les hommes qui allèrent se perdre dans la Commune, on voyait les derniers représentants de la République de 1848, dont les prototypes étaient Louis Blanc et Ledru-Rollin; mais peu assagis par l'âge et quelque peu désorientés au milieu de générations nou« velles. Après eux, l'Union républicaine, absorbée par un grand orateur, Gambetta : c'étaient des demeurantSi aussi de l'ancien parti républicain, dont la foi s'étendait jusqu'aux articles quelque peu révolutionnaires du programme dit de Belleville. La Gauche républicaine était représentée dans ses principales figures par Grévy et par Jules Ferry : elle se composait en général des hommes qui, dans l'opposition libérale faite à TEmpire, avaient pris parti, dès cette époque, pour la République. Enfin le Centre gauche était formé en grande partie par des hommes qui n'avaient pas encore figuré dans la politique et qui recevaient plus directement leurs inspirations de M. Thiers, quoique toute la Gauche, alors, ait accepté, avec plus ou moins de bonne grâce, sa direction. C'est môme à cette dernière œuvre d'harmonie et de sagesse que Gambetta employait alors ses facultés très supérieures d'orateur et de chef de parti, en disciplinant tous les républicains : c'est à elle qu'il doit sa meilleure gloire, après celle que lui vaut la défense nationale.