CHAPITRE II
Lorsque les* directeurs des diverses fractions monarchistes de l'Assemblée jugèrent que la présence de M. Thiers à la tête du gouvernement serait un obstacle insurmontable à leurs projets, ils imaginèrent le péril social, auquel ils opposèrent Tordre moral, dont ils seraient les représentants et les justiciers. M. Thiers et ses amis étaient signalés comme les complices, inconscients peut-être, mais d'autant plus dangereux, des vrais républicains, lesquels poursuivaient, disait-on, plus ou moins ouvertement l'application du programme dit de Belleville, sinon pis.
C'est ainsi que, pendant toute la durée de l'Assemblée nationale, et depuis, les représentants se trouvèrent classés en deux partis très tranchés, quelles que fussent les dissidences d'idées et les différences d'aspirations qui les séparaient, chacun dans le cercle de leur classement. Les uns voulaient fonder la République, et ils avaient pour eux le fait acquis : les autres tendaient à l'empêcher de s'établir; et malheureusement pour eux, ils avaient trois trônes en disponibilité. Opinions politiques, idées philosophiques ou religieuses, système de gouvernement, tout ce qui divise d'ordinaire les théoriciens et les praticiens de la politique disparaissait sous ces deux termes ; République ou Restauration. Et M. le Maréchal de Mac-Mahon avait été placé à la tête de ce, Singulier état de choses, aussi mal défini que mal équilibré. Mais il y avait été mis par les fauteurs de complots monarchistes; et quoiqu'il eût pris lui-même le titre de sentinelle, fidèle gardien de ce régime, et qu'en fait il ait gardé sa parole, les républicains le soupçonnèrent toujours de partager les espérances des monarchistes, de pactiser avec eux et de favoriser leurs desseins.
Après les échecs réitérés des tentatives de restaura-
iO LE SEIZE MAI 1877
tion, même après que la Constitution de i875 eut été votée, et qu'ainsi le provisoire fut devenu un régime définitif et légal, cet antagonisme persista presque avec les mêmes caractères. Le plus grand nombre des mem* bres de TAssemblée nationale se retrouvèrent soit au Sénat, soit à la Chambre, nouvellement constitués, avec les mêmes dispositions d'esprit^ quoique tout fût changé» L'opposition à la République recommença ou plutôt continua, comme si la République eût été encore en question; et les opposants reprirent les mêmes luttes^ comme s'ils avaient pu en .attendre une restauration. Et ce qui contribuait à maintenir l'équivoque, c'est que M. le maréchal de JViac-Mahou était resté, en vertu d'une disposition de la Constitution, faite pour lui, prési* dent de la République, après avoir été président de l'état de choses antérieur. Il en était résulté que, même sous le régime de la République fondée et organisée, les apparences étaient que le provisoire continuait. Aussi les sentiments de défiance des républicains contre l'Elysée tournaient-ils de plus en plus en hostilités : et réciproquement l'Elysée, persistant dans ses préventions, ne voyait plus, dans tous les républicains indistinctement, que des révolutionnaires.
On se trompait des deux côtés, et l'excitation des es- ,prits ne permettait pas de voir clair ni de juger équitablement. Mais ces aveuglements creusaient de plus en plus les fossés qui séparaient les hommes les plus faits pour s'entendre, et ils faussèrent — ce fut le plus grand mal — la politique des partis. C'est ainsi que l'état de guerre entretenu de part et d'autre contraignit toutes les fractions de la Gauche, très dissemblables pourtant et très divergentes dans leurs vues, à ne former qu'une cohorte très unie, dans laquelle chaque groupe fortifiait de son concours le groupe voisin, quoique leurs opi-