CHAPITRE II
Gambetta et l'ancien parti républicain s'étaient trouvés dans l'obligation de conformer leur conduite, leur attitude et presque leur langage à ceux du Centre gauche, qui, plus rapproché de M. Thiers, avait la plus grande part dans la politique intérieure de TAssemblée. Non que les membres du Centre gauche partageassent toutes les idées politiques de M. Thiers : ils étaient en général beaucoup plus libéraux et plus réformateurs que lui. Mais ils se rapprochaient de lui par les traditions gouvernementales; et, par là, ils lui convenaient davantage. Témoins et confidents de sa politique pendant les deux années qui ont suivi la guerre, ils étaient, plus que d'autres, attachés à sa personne par les liens de la reconnaissance patriotique et de l'admiration. Nouveaux venus daus la politique, sans attaches avec les vieux partis conservateurs, ils avaient eu en province, dans le négoce ou dans l'industrie, dans les professions libérales, ou comme simples citoyens, des situations importantes. Ils exerçaient autour d'eux, chacun dans sa sphère d'action, une influence considérable. Ils avaient été poussés vers la vie politique par la fatalité des événements, ils y avaient apporté un sentiment dominant : rétablir par l'union la paix dans notre pays déchiré par tant de révolutions; et enfin il leur était apparu que le seul moyen qui restât aux Français de réaliser ces belles espérances, c'était de fonder un régime politique impersonnel qui s'appellerait la République. L'image d'un régime de désordre et de sang que le mot de République offrait encore au plus grand nombre des esprits devait être atténuée sinon tout à
fait effacée, du jour où des hommes entourés de considération, et jouissant d'une autorité morale incontestée, adoptaient pour eux-mêmes ce régime, et le proposaient à leurs concitoyens comme le meilleur, le seul môme qui pût être fondé pour le bien de la patrie.
Indépendamment du rôle que leur valeur personnelle assurait aux membres du Centre gauche — et beaucoup parmi eux en avaient une réelle — ce groupe avait donc ce qu'on pourrait appeler un rôle d'opinion. Eux seuls, sans doute, pouvaient alors amener à la République l'adhésion de la France. MM. Thiers, Jules Ferry, Gambetta le savaient, et c'était dans une vue très politique et très patriotique qu'ils laissaient au Centre gauche le péril de l'action, dont la République devait recueillir l'honneur. Ce fut lui qui, au premier rang, mena la campagne, dans l'Assemblée nationale, contre les tentatives des monarchistes de tout ordre, et contre les adversaires de la Constitution; ce fut lui qui, après la Constitution votée, mit la République sur les rails et présida à son organisation.
11 n'a jamais déserté son rôle. On le retrouva en tète des 363, et plus tard, sous d'autres dénominations, menant la défense contre le Boulangisme, dont, seul peut-être, il n'était pas responsable. Je m'imagine que, si la France était menacée de nouvelles révolutions, ce serait, sinon le Centre gauche, lequel a disparu, du moins un parli lui ressemblant par beaucoup de côtés, qui se présenterait le premier pour l'en préserver. Le Centre gauche d'alors était en réalité très différent du parti qui, à diverses époques, fut désigné sous ce nom dans notre histoire parlementaire. 11 était plus détaché du passé, indépendant, presque exclusivement libéral. C'est ce dernier titre qui lui eût plutôt convenu. Tel qu'il fut, l'idée qu'il représentait