CHAPITRE XII in
cabinet actuel est un ministère de transition, chargé d'expédier les affaires du pays et de voir venir. Je vous ai nommé et je compte sur vous. — Alors, j'accepte », répondit M. de Rochebouët.
Ainsi donc avait été constitué le cabinet, avec, dans la pensée du Maréchal, un caractère provisoire. Mais personne n'en savait rien; et nous étions tous persuadés au contraire, que les desseins les plus inconstitutionnels étaient agités à l'Elysée. Et, au surplus, toutes les apparences pouvaient justifier les alarmes du public. Le comité des Dix-huit se réunissait chaque jour; et il était le centre de mille bruits contradictoires. Chacun de ses membres, disait-on, était désigné pour servir d'exemple, et être des premières victimes du pouv^oir exécutif. Et il est de fait que chacun de nous était surveillé par des agents qui ne dissimulaient même pas les instructions qu'ils avaient reçues. Les bruits de coups de force en haut, de violences contre les personnes en bas, provoquaient et entretenaient une émotion populaire qui se tournait en malaise et en angoisse véritables. L'esprit public en était de plus en plus désorienté; les intérêts étaient de plus en plus alarmés; et le commerce, l'industrie aux abois s'adressaient de toutes parts aux pouvoirs publics pour que l'on mît fin à une situation anxieuse, périlleuse et ruineuse à la fois.
Les manifestations de la souffrance et bientôt de la colère publique se produisaient de tous côtés dans les provinces. C'est ainsi que la Chambre consultative des arts et manufactures d'Avesnes m'avait envoyé une pétition ainsi conçue — je la cite comme un spécimen de mille autres délibérations émanées à cette époque de tous les corps constitués du pays : « Monsieur le Président de la République, la misère et la ruine sont à nos
portes. Parmi les nombreuses causes de cette déplorable situation, il en est une, l'incertitude du lendemain^ contre laquelle se brisent tous nos efforts pour combattre les autres. Confiants dans votre patriotisme^ nous venons avec respect, monsieur le Président, vous supplier de mettre fin à cette incertitude, en accordant votre confiance à la majorité de la Chambre qui représente l'opinion de la France... » — Ont signé : Aubry, H. Horrie, Eug. Georges, Achille Carlier, Dubois, Boussu, Peiqueriaux, Bailly, A. Imbert. — Un homme que j'aime à citer, parce qu'il exprimait avec certitude et avec calme les sentiments de toute la région du Nord, M. H. Verly, m'écrivait : « On est terriblement inquiet ici, mon ami, sur les suites du conflit. En aucun temps, si ce n'est pendant la guerre, je n'ai vu les affaires si bas, et les gens si alarmés. Si la situation persiste avec ses incertitudes et ses éventualités menaçantes, il y aura à Lille dix mille ouvriers sans travail et sans ressources, sur le pavé le lendemain du 1" janvier. Chacun se demande, et moi comme les autres, où l'on va : à la dissolution? à la guerre civile? Triste! triste! triste! Que devient notre réorganisation nationale au milieu de tout cela, et notre Exposition?... »
Un autre correspondant de Paris, M. Angot, sans me connaître, m'écrivit : « J'ai eu à parcourir aujourd'hui une grande partie de nos quartiers ouvriers et manufacturiers de Paris, et j'ai pu constater de visu et de ayditu combien vous avez été l'interprète fidèle des misères et des ruines causées par le Seize Mai, cet espoir des bonapartistes!... »
En même temps affluaient à TÉlysée des pétitions venues de province, mais assez mal accueillies par le Mairéchal qui ne voulait pas paraître céder à des injoncr tions du dehors. Plus près de lui, des fractions imporr