CHAPITRE XIII
dénombrement des amis et des ennemis de TÉlysée. Le Comité des Dix-huit était un centre où aboutissaient toutes ces rumeurs; mais la plupart de ses membres n'y croyaient guère; et ils résistaient à toute entreprise qui l'eût fait sortir de la légalité.
Un jour, cependant, Gambetta nous entretint de cette éventualité d'un coup d'État, et posa la question de savoir quelle attitude les députés de la Gauche devraient prendre, le cas échéant. Il croyait avoir en mains des moyens de résistance même par la force ; et il insinua, sans les dévoiler tout à fait, les raisons qu'il avait de penser que l'armée se mettrait du côté de la Chambre des députés. Ces propos tendaient manifestement à une proposition directe. Le moment me paraissait venu de rappeler l'engagement qui avait été pris, lors de la constitution du comité, de ne s'arrêter à aucun parti, dans un cas grave, sans avoir pris l'avis de Grévy. Il fut convenu que nous nous rendrions chez lui pour lui soumettre la grave question qui avait été posée; et ce fut fait.
Grévy qui était prévenu, sans doute, écouta avec sa gravité un peu narquoise, et sans trop de surprise, l'exposé qui lui fut fait par Gambetta de la situation, qu'il croyait plus critique encore qu'elle n'était; et il écouta les détails du plan de campagne qui fut développé à cette occasion.
J'ajoute, pour atténuer l'impression fâcheuse qui pourrait résulter contre le Comité des Dix-huit de cet incident, j'ajoute que des préoccupations du même genre hantaient certains esprits de l'entourage du Maréchal. Il fut beaucoup parlé dans ce temps-là d'une sorte de conseil de guerre qui aurait été tenu par les principaux chefs des corps d'armée, et auquel assistait en particulier le général de Gissey. On y aurait envisagé
l'éventualité d'un coup d'État; on aurait discuté les chances de succès, et, ce qui était plus délicat, la manière de s'en servir, ou la conclusion. On racontait que cette délibération, qui avait lieu hors de la présence du Maréchal, avait avorté sur un mot très topique du général de Cissey, lequel, après avoir entendu en silence les propos plus ou moins échauffés de ses camarades aurait dit ces simples mots : c Tout cela est très bien ; j'admets qu'on réussisse — et après?... C'est le mot de la fin qui a toujours enrayé les prétentions multiples et contradictoires des conservateurs de ce temps-là. Ces conciliabules furent-ils tenus? Nous le croyions alors; mais il est permis d'en douter depuis que nous avons vu les partis et même des gouvernements ingénieux à imaginer des complots et des chimères de guerre civile propres à servir leurs desseins.
Les députés de la Gauche n'étaient donc pas les seuls à envisager les tristes éventualités auxquelles il semblait qu'on allait être acculé par l'aveuglement supposé du Maréchal et par les dispositions très réelles de son entourage. Grévy avait écouté sans rien dire les propositions à peine dissimulées de Gambetta. Il prit la parole à son tour; et il parla longuement avec un calme, avec une sagesse, avec une hauteur de vues et sur un ton qui contrastaient avec les entraînements un peu factices, et avec la témérité de suppositions hasardées sur lesquelles on prétendait fonder les chances du succès de la résistance armée. 11 contesta d'abord qu'il y eût un danger sérieux de coup d'État; mais où il se montra surtout supérieur à son interlocuteur, c'est lorsqu'il exposa quel était, selon lui, le devoir en face d'éventualités de ce genre. Comme président de la Chambre et même comme simple député, il ne donnerait jamais le signal de la guerre civile : tant que les pouvoirs réguliers