CHAPITRE XIII
inconsidérée, après qu'ils Ty avaient poussé; par la la pudeur de s'avouer vaincu ; et aussi par l'appréhension patriotique d'un avenir livré aux partis avancés qu'il voyait déjà maîtres de tout. Il se résolut enfin à céder en comptant, comme nous le faisions nousmêmes, sur le bon esprit et sur la fermeté des conservateurs libéraux et des modérés. Sous ce rapport il n'était pas seul à se tromper.
Lors des premiers pourparlers engagés avec M. Dufaure pour la reconstitution d'un ministère Centre gauche, M. le Maréchal avait repris son idée persistante de se réserver le choix de trois des titulaires de portefeuilles; celui des Affaires étrangères, celui de la Guerre et celui de la Marine. Il marquait par là sa volonté de rester le maître et le directeur de la politique extérieure de la France. C'était une vue juste, et qu'il faudra réaliser sous une forme ou sous une autre, si l'on veut mettre la politique française à l'abri de la mobilité constante des Assemblées, et en état de lutter contre les nations étrangères, dans un temps surtout où le mot étranger semble reprendre le sens antique d'ennemi (hostis). Mais cette vue, si vraie qu'elle fût, se heurtait alors contre la passion du jour; et j'ajoute, pour être juste, qu'elle était en contradiction formelle avec la pensée de résistance au pouvoir personnel qui avait été le fond et la cause de la querelle du 16 mai. L'eût-il voulu, par sagesse, M. Dufaure ne pouvait l'accepter, sous peine de rendre toute combinaison ministérielle impossible. Cette première tentative de rapprochement avait échoué.
On raconta alors que M. Dufaure avait pourtant reconnu le bien fondé des prétentions du Maréchal, mais qu'il avait dû céder devant les injonctions de ce qu'on appelait alors la tyrannie des Dix-huit. Je déclare
que je n'ai jamais eu connaissance de ces tiraillements, ni d'entrevues que M. Dufaure aurait eues avec nous. Il n'était pas dans ses habitudes de négocier, au moins directement, avec les partis. Son caractère ne se prêtait guère à ces sortes d'accommodement; et d'ailleurs, il avait de l'autorité gouvernementale et de la dignité d'un homme d'Étal une autre idée, plus haute. Encore à cette époque, les ministrables n'étaient pas des courtisans, ni les ministres des subordonnés.
Cependant la fin de cette tragi-comédie était devenue tellement inévitable que les bruits d'arrangement et de combinaisons ministérielles ne cessaient de circuler. J'avais lu, comme tout le monde, dans les journaux, ces listes sur lesquelles mon nom figurait, sans que je fosse informé de rien. Cependant cette rumeur, en ce qui me concerne^ prit une certaine consistance dans un dîner qui fut donné, à Toccasion de la crise, par M. de Girardin, dans son hdtel de la rue Lapeyrouse. Girardin avait été très mêlé au mouvement politique. Il venait d'être désigné pour remplacer comme candidat à la députation dans le neuvième arrondissement de Paris M. Grévy qui y avait été élu en remplacement de M. Thiers et qui avait opté pour le département du Jura. Le choix de Girardin pour cette candidature dans l'arrondissement de M. Thiers, terrain particulier de la lutte engagée dans le pays contre le Seize Mai, témoigne du rôle que l'opinion publique attribuait, à juste titre, au journaliste, dans la campagne qui avait abouti aux élections du 14 octobre. Et, en effet, Girardin, avec son journal la France, avait porté les plus rudes coups à la politique et au gouvernement du Seize Mai. Ce jour-là, il avait réuni à sa table un grand nombre de personnes qui étaient mêlées à l'action politique; et, comme il s'agissait d'arriver à la fin de la