CHAPITRE II
de ses ardeurs des temps où il était jeune représentant du peuple à la Constituante de i848, et où il avait joué un rôle si brillant et si important, dans l'opposition, sous le second Empire. Les épreuves du siège de Paris et du Gouvernement provisoire, les hautes leçons de gouvernement qu'il avait puisées dans le Conseil ministériel et sous la direction de M. Thiers, l'avaient mûri, l'avaient préparé à suivre ses inclinations naturelles, qui le portaient à la modération et aux accommodements. On put croire qu'il se proposait de gagner les bonnes grâces du Maréchal et de l'Elysée, comme une gageure dans une partie difficile. Il avait compté sur l'appui du Maréchal plus peut-être qu'il n'eût fallu. On croyait généralement que son prédécesseur à l'Intérieur s'était aliéné l'Elysée par une sorte de raideur et de tenue de caractère. Il lui serait facile, s'il le voulait, de se disculper de ce reproche et d'en disculper l'Elysée, mais je crois que cela se disait; et Jules Simon s'était promis peut-être d'adopter des procédés meilleurs. S'il en fit Tessai — ce que personne ne pourrait dire — ce fut peine perdue. Il n'avait gagné ni les sympathies, ni la confiance, confiance politique s'entend, de l'Elysée.
Jules Simon, avec son programme 'profondément conr servateur et profondément républicain, resta ainsi entre les deux camps ennemis, celui de Droite et celui de Gauche, sans avoir rien gagné ni sur l'un ni sur l'autre, sans les avoir rapprochés d'un pas; plus remplis que jamais d'aigreur, de suspicions et de sentiments hostiles qui ne demandaient qu'à faire explosion. Il sentait derrière lui les exigences de son parti. Il comprenait sans doute que ces exigences étaient impolitiques, et il aurait voulu s'y soustraire, sans rompre. Du moins, cela semblait ainsi. Il n'avait jamais pu vinacre les préventions dont il était l'objet à l'Elysée; il était soutenu molle-
ment par le Centre gauche de la Chambre qu'il avait supplanté; il était devenu suspect à la Gauche proprement dite dont il trompait les espérances, et dont il arrêtait la marche vers le but auquel elle tendait. Aux approches du 16 mai, son gouvernement était sans force; et il serait tombé sous les coups de la majorité de la Chambre, si le Maréchal ne les avait devancés. Le parti républicain, qui avait rendu le coup d'État presque inévitable, reporta injustement sur Jules Simon tout le poids d'une responsabilité qu'il n'aurait pas dû être seul à porter, et le lui fit sentir durement. Une noble et belle fin de vie a fait justice de cette iniquité des partis.
Ainsi dans toutes les fractions du monde politique d'alors s'accusait la fausseté de cette situation, résultant de ce que l'état provisoire du temps de l'Assemblée nationale semblait se perpétuer, bien que la Constitution eût été votée, et déjà mise en œuvre depuis plus d'un an. L'Elysée avait conservé, sous la Présidence définitive, le caractère qu'il avait sous la Présidence provisoire, ces deux présidences n'ayant eu qu'un seul titulaire qui était le Maréchal. Mêmes divisions, mêmes luttes, mêmes dénominations pour désigner les mêmes choses; il semblait que rien ne fût changé depuis l'Assemblée nationale. Ces anomalies, en se perpétuant, ne pouvaient que s'accentuer davantage; et l'éloignement et les antipathies entre les hommes entretenaient et aggravaient l'antagonisme entre les partis. Le mal sous ce rapport datait de loin.
Pendant les premiers mois de la réunion de l'Assemblée nationale, les familles dispersées, occupées à se