‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 131 sur 171 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

sujet; et dans un entretien toujours facile avec les gens d'esprit — ils le sont tous! — j'obtenais sans peine que le caricaturiste modifiât son dessin. L'artiste n'y perdait rien, et je m'imagine que la chose publique y gagnait beaucoup. Anastasie avait du bon t

De même pour les manifestations dans la rue. Il y en eut beaucoup à cette époque, une notamment à l'occasion du centenaire de Voltaire, Les libres penseurs avaient jugé l'occasion bonne de manifester, non pour célébrer la mémoire de Voltaire, ce que personne n'aurait blâmé, mais pour faire acte d'hostilité contre la religion en général et contre le catholicisme en particulier. Ils avaient fait éditer en un volume un recueil de morceaux choisis pris dans l'œuvre immense de Voltaire, et ils avaient fait beaucoup de bruit autour de cette publication. Ils avaient résolu de parcourir les rues de Paris processionnellement, et de donner à cette cérémonie le caractère d'une protestation antireligieuse. L'intention était manifeste, mais les faits en eux-mêmes étaient licites, quoique j'eusse prescrit pour leur promenade un parcours déterminé qui rendait impossible tout désordre et tout scandale prémédité. Nous fûmes interpellés au Sénat à l'occasion de ces manifestations de la libre pensée; et ce fut pour M. Dufaure l'occasion d'un de ses triomphes oratoires. Il n'eut pas de peine à dégager le gouvernement de toute solidarité dans les intentions des organisateurs de la manifestation, et le fit dans un admirable discours, où il revendiqua, avec un grand bonheur d'expressions, ce que l'es-

prit français doit à Voltaire, et ce que l'esprit de tolérance doit à sa philosophie.

Et puisque le sujet m'y amène, je veux rendre à M. Dufaure la justice qui lui est due et qui lui a été parfois refusée, quand on le représentait comme un homme imbu de préjugés, conservateur renforcé, réfractaire à l'esprit nouveau. Rien n'est p\us injuste et plus contraire à la vérité. M. Dufaure était conservateur, comme les Français le sont tous, à moins que l'intérêt politique du moment ne les jette dans la voie révolutionnaire; il avait le goût de l'ordre en toutes choses, mais il avait l'esprit très ouvert et très libéral ; il était catholique par tradition, mais aussi par choix, avec une teinte de gallicanisme, bien loin d'être clérical. Il n'avait pas de parti pris contre les réformes ni contre les améliorations sociales ou politiques; mais il savait ce que valent les nouveautés que les charlatans de la politique offrent en pâture à la crédule bonhomie des badauds, et il appréciait à leur valeur les démagogues.

Ce n'était pas en vain qu'il avait vécu au milieu des politiciens, et qu'il avait traversé tant de révolutions. Il en était sorti intact et intègre — ce qui n'est pas un mince mérite — mais aussi, je pense, sans grandes illusions sur les hommes et sur les choses. Et cependant, ni les déceptions ni les amertumes de la politique à laquelle il avait été mêlé dans tant de circonstances lamentables et tragiques ne lui avaient fait perdre sa foi dans la liberté. Dans plusieurs circonstances, je fus amené à lui signaler des articles de journaux qui contenaient des injures, des outrages contre les personnes ou contre les institutions, et qui constituaient à un degré exceptionnel des atteintes aux droits d'autrui ou à Tordre public; et je lui demandais d'exercer des poursuites. Plus libéral que moi, qui crois pourtant l'être

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