CHAPITRE III
fait lui-môme qu'à cheval, au milieu des batailles, admirable soldat, et, quand il le fallait, chef et entraîneur d'hommes. Dans le monde politique et avec nous, il avait plutôt l'air embarrassé d'un homme qui ne se sent pas sur son terrain, et qui n'est pas à Taise. Il parlait bref lorsqu'il était sous une impression de colère, ou seulement fâcheuse. Sa parole alors s'embarrassait, son œil s'enflammait vite et son teint s'empourprait. Pendant mon premier ministère surtout, j'ai eu bien souvent la peine très réelle de réclamer de lui des mesures qui coûtaient beaucoup à sa chevalerie, plus encore qu'à sa conscience, car il savait qu'au fond les mesures de rigueur que je devais prendre contre des fonctionnaires étaient justifiées par leurs sentiments connus contre la République. Obligé par devoir de lui imposer des exécutions qui lui coûtaient beaucoup, — pas plus qu'à moi, sans qu'il s'en doutât, — j'entretenais en lui des préventions dont on l'avait comme bourré à mon égard.
Tout l'entourage et le monde de l'Elysée me tenait à distance comme un révolutionnaire de la pire espèce; quelquefois, m'a-t-on raconté, on m'appelait Marat dans ces milieux où les dissentiments politiques prenaient alors la forme de la haine. Il ne m'a jamais convenu de faire ce qu'il aurait fallu pour faire tomber ces préventions : l'injustice m'a toujours révolté sans me faire fléchir. Je pense que cette défiance du Maréchal à mon égard n'aurait pas tenu contre des explications franches entré nous; mais il se mettait trop en garde pour provoquer ces explications, et il ne me plaisait pas de lui en donner. C'était peut-être un tort. Le Maréchal était un parfait galant homme ; si parfois il était prêt à s'em- . porter, il sut toujours se contenir, et d'ailleurs j'apportais dans mes rapports avec TÉlysée en général et
iU FIN DU SEPTENNAT
môme avec lui, une froideur qui maintenait la glace sans que personne pût la rompre. Souvent il m'a fait à propos des mesures que je lui imposais, des réflexions justes auxquelles je ne croyais pas, pour des raisons du moment, pouvoir m'arrôter. Il avait un grand bon sens, et dans le conseil, lorsqu'il se départissait du silence qu'il gardait le plus souvent, c'était pour donner un avis raisonnable et souvent utile.
Il est à regretter que le Maréchal soit arrivé à la présidence de la République à la suite d'une bataille — c'était le 24 mai 1873 — dans laquelle le parti républicain avait été vaincu. Il en est résulté entre lui et nous un antagonisme que rien n'avait pu faire cesser, quoique peut-être il eût désiré un rapprochement. Il s'est trouvé, par l'origine de son élévation, par son entourage, par les passions politiques des partis qui le considéraient comme leur otage, entraîné dans une sorte d'état de guerre contre le parti républicain, et, du moins en apparence, contre la République elle-même. De là dans ses rapports officiels, quelque chose de faux qui était en contradiction avec sa droiture; et de là aussi dans la politique, la Présidence c'est-à-dire un des Pouvoirs essentiels de la Constitution comme désarticulé. Ainsi s'était introduit dès le début, dans notre régime politique, un élément de faiblesse, qui en s'aggravant à chaque Présidence nouvelle, nous a amené jusqu'à la v ruine du système tout entier. La Constitution de 4875, ! comme un mécanisme trop délicat, exigeait chez les | hommes chargés de son exécution, une perfection mo-'j raie et une hauteur d'intelligence qui ne se rencontrent I guère. Il devra y être pourvu, afin que la Constitution républicaine supplée par les Institutions à l'infirmité des hommes et tienne mieux compte aussi des conditions de vie de notre race.