CHAPITRE III
Le maréchal me dit : c Eh bien I on vient de jouer la Marseillaise L,. — Oui, monsieur le maréchal». Le dialogue ne fut pas long. J'avais coupé court en disant avec quelque dureté : — t II n'y a pas si longtemps qu'on jouait cet air national sur tous les chemins et dans les rues de nos villes, c'était en 4870 ». Ce souvenir cruel pour nous deux termina l'entretien — que le Maréchal avait achevé en disant : « C'est vrai — mais on ne Ta jamais joué que dans les temps de révolution. »
Aucune fête officielle n'avait été préparée pour la journée du i«' mai, mais le peuple de Paris se chargea de s'en donner une. La population se répandait à flots sur tous les points où il y avait quelque spectacle à voir, et d'abord dans toutes les parties de l'exposition que le monde officiel avait parcourues dans la Journée. Tous les ateliers et toutes les maisons étaient vides, une foule immense emplissait les boulevards et les rues et offrait l'image, pour un jour du moins, d'un peuple heureux.
Nous voulions aussi donner une fête ofQcielle, et le Parlement, s'associant à nos vues, avait mis à ma disposition une somme de 500,000 francs. Je dus fixer le jour de cette fête; et avec la pensée d'y associer tout le monde indistinctement, j'adoptai un jour qui ne correspondît à aucun anniversaire susceptible de rappeler «des souvenirs fâcheux pour quelqu'un des partis qui nous divisent. Je fixai le 30 juin, mais le Conseil municipal s'était mis en tête de donner à cette fête un caractère politique et de la faire célébrer le 14 juillet. Je ne tins pas compte de cette fantaisie, contraire au but que
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je m'étais proposé, et je maintins la date du 30 juin. Mais alors le Conseil municipal se refusa à voter une subvention qui eût été la part de concours donné par la Ville de Paris à cette manifestation. Je n'y pris pas garde. Je convoquai tous les maires des arrondissements de Paris et je leur demandai leur collaboration, en les priant de susciter, chacun dans les quartiers à leur choix, des fêtes locales qui seraient organisées par les soins de la population elle-même. Les maires, avec un zèle où leur sympathie avait sa part et dont je leur suis encore reconnaissant, se prêtèrent à cette innovation. Des bals, des concerts, des banquets en plein air, avec chants, musique et fanfare , furent institués sur tous les points de la ville, et ce fut là l'origine des fêtes de quartier qui se sont données depuis lors, chaque année, à la fête du 14 juillet.
J'avais chargé M. Alphand de préparer la fête générale de la Ville de Paris, mettant à sa disposition les 500,000 francs votés par le Parlement. Il avait à peine un mois devant lui. Il devait tout improviser et inventer puisque c'était la première fête que l'on donnait à Paris depuis l'année 1870 — mais M. Alphand avait le génie de l'invention et de la décoration. Sa fête fut une merveille, et je pense qu'elle a laissé dans la mémoire de tous ceux qui l'ont vue des souvenirs ineffaçables. Le décor était beau, mais si l'on peut le dire, la foule fut plus belle encore. Je ne crois pas que l'on ait jamais vu un pareil déploiement d'illuminations, de pavoisement, de somptuosités de toute sorte. Jamais non plus on assista à un spectacle pareil d'une population tout entière versée dans les voies publiques, les rangs mêlés, les distinctions sociales fondues dans l'ensemble, tous côte à côte et joyeux^ et gais, et chantant et jouissant de cette union cordiale de tous les citoyens