CHAPITRE III
tous pleins des sentiments de joie patriotique et de fierté reconquise. Pas un cri en désaccord, pas une parole malsonnante, pas de poussée violente ni de remous dangereux dans cette foule immense, pas un accident. Tout un peuple en joie, avec la conscience d'avoir, chacun pour sa part, contribué à la renaissance de la patrie I Tel fut le spectacle qui, pour un jour, nous fut donné.
Les actes quotidiens d'un ministre ne méritent pas d'être rappelés, à moins qu'ils ne caractérisent une époque et le régime politique lui-même. Cela est vrai surtout pour le ministre de l'Intérieur, en qui se reflète plus directement la pensée dirigeante du gouvernement. Un petit fait presque insignifiant marque, d'un trait qui paraîtra aujourd'hui au moins singulier, la différence des temps. Le calendrier de la paroisse de Saint-Augustin désignait le ministre de l'Intérieur, à un certain jour, pour la distribution du pain bénit. C'est un usage de l'Église catholique, auquel les paroissiens qui se respectent ne manquent pas de se coi\former. C'était, me dit-on aussi, l'habitude que le ministre assistât en personne, et avec un certain cérémonial, à la messe où se distribuait le pain qu'il offrait. U m'eût paru malséant de rompre avec cette tradition, en accord d'ailleurs avec mes sentiments personnels. Mais surtout, j'aimais dans cette circonstance à conformer ma conduite à Tidée que je me fais du gouvernement. Son premier devoir est de témoigner hautement de son respect pour la religion, pour le culte national, en France, de sa déférence pour l'Église. Comment ce qui est en.
258 FIN DU SEPTENNAT
soi si simple paraît-il aujourd'hui si étrange? C'est ce que j'appelle la différence des temps.
Pendant les premiers mois de Tannée 4878, des événements extérieurs importants avaient appelé notre attention. Je n'en veux rappeler ici que quelques traits saillants. Presque en même temps, les deux souverains de l'Italie avaient été remplacés, Victor-Emmanuel par Humbert I", Pie IX par Léon XIII. La vacance du siège de Saint-Pierre intéresse toutes les nations catholiques; et trois d'entre elles avaient eu de tout temps le droit de veto qu'elles pouvaient exercer contre le choix d'un candidat à la papauté. Le Saint-Siège avait, depuis un certain nombre d'années^ refusé de reconnaître ce droit d'intervention par un pouvoir civil dans l'élection papale. Néanmoins, sans prétendre remettre cet antique privilège en honneur, la France résolut d'intervenir dans les opérations du conclave.
Nous avions chargé le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, de représenter particulièrement le gouvernement français dans cette circonstance. Nous désirions faire écarter le cardinal B..., qui passait pour avoir des tendances germaniques. Le cardinal de Bonnechose était un prélat de haute mine et de grande envergure. Très politique et du tempérament de ces prélats qui ont joué un grand rôle dans notre histoire de France, il était de plus très versé dans les affaires de l'Eglise et du Vatican, où il avait exercé pendant longtemps les fonctions d'auditeur de rote. Il était porteur d'une lettre de notre ministre des Affaires étrangères, par laquelle le gouvernement français faisait connaître, moins ses préférences que sa répulsion pour tel cardinal qui pourrait être désigné par le conclave. Le premier jour, Mgr de Bonnechose ne crut pas devoir faire connaître l'opinion du gouvernement français; mais le