CHAPITRE III
premier tour de scrutin ayant laissé le choix incertain entre Mgr Pecci et le cardinal que nous désirions voir écarter, notre représentant au conclave fit connaître discrètement à ce dernier le contenu de la lettre officielle dont il était porteur. Cela suffit; le cardinal déclara le lendemain qu'il n'était pas candidat à la tiare, et ce fut le cardinal Pecci qui fut élu. Je ne fais que devancer l'histoire en disant que Léon XIII aura été un des plus grands papes qui ait occupé le siège dé Saint-Pierre.
Des événements graves s'étaient accomplis à l'Orient de l'Europe. La guerre de la Russie contre la Turquie avait tourné à l'avantage de la première, après de rudes combats; et elle s'était terminée par le traité de San Stephano. Puis, la jalousie de certaines puissances européennes obligea la Russie à accepter un congrès, qui se réunit à Berlin, et où elle se vit disputer et enlever en partie les fruits de sa victoire. C'était la première fois, après le traité de Francfort et de Versailles, que la France prenait sa part des affaires générales de l'Europe. Nous déléguâmes le ministre des affaires étrangères, M. Wad* dington, pour la représenter dans le congrès. Je n'ai pas le dessein de rendre compte des actes de ce congrès, de l'attitude qu'y tint la France, et d'apprécier ses résultats : tout cela sortirait de mon cadre.
Je rappelle seulement, comme un détail curieux, que M. de Bismarck, qui exerçait sa profession de courtier, nous fit entendre que nous pourrions nous emparer de la Tunisie sans qu'il y vît rien à redire. Il traitait fort légèrement à ce propos l'Italie et ce qu'elle en pourrait penser. La question se posa au conseil de savoir si nous ne devions pas profiter de cette sorte d'ouverture. Quelques-uns d'entre nous rappelaient l'adage : Timeo Danaos et dona ferentes. Quant à moi, je n'éprouvais pas
260 PIN DU SEPTENNAT
ce scrupule. Je pensais depuis longtemps, et le général Chanzy, alors gouverneur de l'Algérie, m'avait confirmé dans mon opinion, que la possession de la Tunisie était indispensable pour la sécurité de notre colonie d'Afrique. Le maréchal de Mac-Mahon partageait cet avis. Il était très résolu ; et il aurait volontiers engagé l'affaire, dont le succès assuré souriait à son patriotisme et aurait jeté un reflet de gloire sur sa présidence. Le conseil des ministres ne jugea pas qu'il y eut lieu pour le moment de donner suite à cette affaire. Un peu plus tard, ce fut J. Ferry qui l'entreprit, et qui l'acheva de la façon la plus heureuse pour son bon renom et pour la France. Ce fut le début de sa politique coloniale, qui a été tout à son honneur.