CHAPITRE IV 27i
Au fond, on ne nous accordait qu'an répit. Nous ne le savions pas assez; et le pays y était pris comme nous. Une lettre que je reçus d'un député, le jour anniversaire de la formation du cabinet, le 14 décembre 1878, et que je retrouve, donnait la note exacte de l'opinion des modérés dans la Chambre et dans la nation tout entière : < Je vous souhaitais, disait-il, se reportant à une année en arrière, de durer assez longtemps pour prendre effectivement en mains le gouvernement du pays par l'opinion et par le Parlement. C'était, selon moi, le seul moyen de vous rendre maîtres de la place avant qu'on vous y attaquât. La France le demandait; la politique le commandait; et vous pouviez le faire, même en face de Gambetta qui n'avait dans le Parlement qu'une ac-. tion de circonstance. Vous et Freycinet l'avez essayé, je me plais à le constater. Mais à cet anniversaire du 44 décembre, je ne puis pas ne pas constater que l'année a passé et que le ministère, pris dans son ensemble, n'a pas su ou voulu assez gouverner pour que beaucoup ne prétendent aujourd'hui pouvoir faire mieux. Je doute qu'ils le puissent; mais je ne vous en crois pas moins menacés poilr la plupart, et je ne puis songer sans crainte au lendemain du 7 janvier (élections sénatoriales). Aussi, en ami très sincère, qui voudrait, autant pour le pays que pour vous, vous voir continuer la politique honnête et libérale que vous avez toujours pratiquée, je fais les vœux les plus vifs pour que vous, personnellement, vous gardiez longtemps encore ce ministère que vous avez si utilement dirigé jusqu'à
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ce jour, et j'espère un peu que mes vœux seront exaucés. »
Le ministère de l'intérieur était visé de tous les côtés. Dans les alentours de l'Elysée, où l'on me tenait particulièrement en vue, on me représentait comme étant en hostilité ouverte avec M. Dufaure. On me rapporta un jour que Mme la maréchale avait dit : « Mais pourquoi M. de Marcère est-il mal avec M. Dufaure? » A quoi son interlocuteur, M. W..., répondit: c Comment! Madame, vous m'étonnez beaucoup, car je n'ai jamais entendu dire que du bien de M. Dufaure par M. de Marcère; et même il s'est expliqué très nettement devant moi, au sujet de combinaisons dans lesquelles on l'envoyait au ministère de la justice. Il a déclaré très nettement qu'il ne voudrait à aucun prix remplacer M. Dufaure, qu'il considère comme indispensable. — Cependant, ajoutât-elle, tout le monde dit qu'ils ne s'entendent pas. Cela est très fâcheux, et fait mauvais effet! » Sans doute, et c'était pour ce mauvais effet à produire que Ton propageait de tels bruits. La vérité est que, surtout pendant ce second ministère, j'étais, en parfait accord avec M. Dufaure; que j'ai trouvé près de lui un concours constant; que j'avais enfin pour lui une haute déférence, et que je n'aurais jamais songé à le remplacer, encore moins à le supplanter.
Comme il arrive quand les temps de désarroi commencent, mille bruits circulaient, sortis d'on ne sait où, qui entretenaient une agitation factice, et qui avaient surtout pour but de susciter et d'accréditer des griefs sans fondement, soit contre le Maréchal, soit contre nous. Ainsi avait-on donné la nouvelle que le Maréchal se retirerait après l'Exposition universelle. Ainsi encore on annonçait que le ministère avait l'intention de reculer la date des élections sénatoriales qui était*