LEURS CONSÉQUENCES DANS LA POLITIQUE GÉNÉRALE
J'étais allé à Lille pour prendre part à rélection en ma qualité de député du Nord. Quand je rentrai le soir à Paris, je trouvai l'hôtel Beauvau tout rempli de membres du Parlement, de journalistes, flot mouvant de curieux et d'amis, et je fus accueilli en triomphateur. Je n'avais appris le résultat de la journée qu'en arrivant à Paris, et ce résultat était en effet triomphal. Sur 47 sénateurs de la Droite qui s'étaient présentés comme candidats, 14 seulement furent élus. 70 candidats républicains étaient sortis de l'urne. La majorité républicaine au Sénat allait être de 40 à 50 voix. C'était un renversement complet des choses, puisque la majorité passait de droite à gauche. Désormais, à la Présidence de la République au Sénat et à la Chambre des députés, la République était maîtresse. Ce fut une acclamation.
Quand je pus m'arracher à cet enthousiasme — pourquoi n'eût-il pas été sincère, alors? on m'assurait, avec force protestations, dix années d'existence ministérielle ! — Je me retirai auprès de ma famille, tout émue, elle aussi, par ces manifestations; et je leur dis : oui, le succès est beau, mais il est trop grand. Comptez
que je suis perdu ! — Je ne doutais pas de la sincérité de la plupart de ceux qui me félicitaient d'un succès réel, mais je savais bien que certains républicains, des plus qualifiés, avec une sorte de naïveté quelque peu impudente, croyaient que tout ce qui touchait à la République ne regardait qu'eux, et qu'ils s'attribueraient le mérite des élections du 5 janvier. Ils ne manqueraient pas de considérer que cette journée était leur victoire personnelle, et d'en réclamer pour eux tout le gain, comme des dépouilles opimes qui leur étaient dues.
Les élections du 5 janvier marquaient une étape nouvelle dans la République. Les mouvements devenaient plus libres. L'harmonie étant établie entre les trois grands pouvoirs publics, Présidence Sénat et Chambre des députés, la tâche devenait plus facile, mais cette tâche grandissait en même temps. Sortie de la crise des luttes intérieures, la République se trouvait en demeure d'asseoir définitivement le régime démocratique et libéral que nous avions conçu en l'établissant. Tout en maintenant les règles essentielles de tout gouvernement, et les traditions de la politique française, nous savions qu'il serait nécessaire de modifier les institutions intérieures du pays dans le sens d'un accord avec l'esprit même du régime. Pour mon compte, en entrant dans la vie publique, et plus encore en entrant dans le gouvernement, j'avais eu la volonté de substituer au système administratif de l'an YIII, continué à travers le siècle, un système d'administration plus souple, propre à favoriser l'essor des forces individuelles et l'organisation des forces corporatives, nécessaires l'une et