‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 148 sur 171 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'autre au fonctioDDement des iustitutioDS politiques et en harmonie avec elles au lieu de les contrarier. Notre régime devait, dans notre pensée, être à la fois conservateur et libéral, traditionnel et démocratique.

Dans d'autres milieux républicains, on avait une conception différente du régime à fonder. Mais ces divergences, on ne les soupçonnait qu'à peine alors, tant était puissante la presque unanimité de l'opinion publique tout entière avec nous; c'est plus tard que nous avons pu mesurer la distance qui nous séparait. L'heure de la bifurcation n'avait pas encore sonné, et toutefois déjà on pouvait la pressentir. Gambetta l'avait indiqué, dans un discours prononcé à la fin d'un banquet offert par les voyageurs de commerce, c Dans quelques jours, avait-il dit, vous allez avoir la majorité partout, et c'est la responsabilité qui va naître. Vous avez échappé, je l'affirme, aux périls et aux conspirations : Tère des dangers est close, celle des difficultés va commencer... » Il pouvait, en effet, annoncer l'ère des difficultés^ car c'est lui et ses amis qui allaient l'ouvrir. Au moment où, dans ce même discours, il donnait des conseils pleins de modération et de sagesse, il se proposait de mener la République dans une voie opposée à celle que nous lui avions fait suivre pour la conduire, dès la première étape, au triomphe.

Singulière destinée de Gambetta, qui répond bien, du reste, au naturel de l'homme! C'était surtout un artiste, impressionnabîey ardent, passionné, à la manière méridionale, plus en surface qu'au fond, avec parfois des vues lointaines et lumineuses, et parfois des obscurités pitoyables, des élans en hauteur et des retours en bas; mobile, fougueux tour à tour et épuisé; tantôt politique avisé, comprenant les conditions du pouvoir, les avantages d'une société régulière, acceptant et goûtant

280 FIN DU SEPTENNAT

même une organisation sociale fortement hiérarchisée d'après le mérite et même avec la force morale acqaise ou reçue par tradition; et tantôt attiré vers les basfonds de la démagogie; incertain dans ses voies parce qu'il était incertain dans ses idées directrices, et plutôt soumis aux influences d'une science très courte et d'une philosophie erronée. Ses instincts le portaient en haut, ses habitudes le retenaient en bas. Lorsque, pendant quelques mois il fut chef du gouyemement, il eut l'intuition de ce qu'il fallait faire; mais il n'eut pas la force de se dégager des liens de diverses sortes qui le retenaient dans le servage d'une politique abaissée et te^ nant de la démagogie plus que des traditions de la France^ que cependant il était apte à comprendre et qu'il comprenait.

Dans le discours aux voyageurs de commerce, il disait : c Nous avons notre tradition nationale, nous avons une Constitution à part, des mœurs à part, une propriété constituée sur des bases immobiles et que le monde peut nous envier, et le mot n'est pas dans ma bouche une formule banale. Avec cette propriété, ce génie, ce goût, cette aptitude au raffinement en toutes choses, i la grandeur artistique et littéraire, est-ce que nous sommes chargés de penser, d'agir pour le reste du globe? » Et c'est ce même homme qui allait bientôt faire dévier précisément la France de ses voies, de sa tradition, de son génie propre, comme si, en devenant une République, elle avait changé de tempérament. C'est que ces traditions dont il parlait, il ne les avait pas dans les moelles; et avec une assurance un peu superbe, il allait entrer dans l'ère de ces difficultés que lui-même avait créées, qui ne sont pas encore surmontées, et qui ne font plutôt que s'accumuler à l'heure où nous sommes.

Page 1