CHAPITRE V
La République conservatrice arrivait à son terme. La dernière victoire de notre politique, l'élection du 5 janvier, marquait en même temps la date de sa défaite. Les vieux républicains, qui attendaient leur heure, allaient presser le dénouement. Ils y étaient précipités, presque inconsciemment, avec, pourtant, une sorte d'instinct secret qu'ils commettaient une ingratitude et qu'ils entraient dans une aventure; mais poussés par la troupe qu'ils avaient derrière eux et qui avait hâte d'arriver, entraînés peut-être plus encore par la passion d'appliquer la doctrine qui était le fond de leur foi politique, la doctrine positiviste, et d'engager la guerre non ouverte, mais dissimulée et implacable, contre toute institution religieuse et contre le catholicisme en particulier.
A la suite de sa victoire, le parti républicain avait tout d'abord entrevu son entrée en possession. A peine accorda-t-il une trêve à ses désirs, par un sentiment de gratitude qu'il ne pouvait s'empêcher de témoigner au gouvernement. Il pouvait savoir d'ailleurs que, sans y être poussés par le désir de gagner ses faveurs, nousmêmes nous avions compris que le changement si considérable intervenu dans la majorité du Sénat entraînait avec lui d'autres changements dont devait profiter le parti républicain. Pour mon compte, et je pense que c'était aussi l'opinion de M. Dufaure, j'aurais voulu que la transition se Ht sans brusquerie, et que les satisfactions à donner n'eussent pas le caractère de représailles, qu'elles ne fussent pas le signal d'une rupture avec le parti conservateur. Ce fut sur cette
282 PIN DU SEPTENNAT
question de procédé politique que se fit la scission, d'abord adoucie, toute enguirlandée de politesse i notre égard, mais de plus en plus sensible, et avec, du côté républicain, un air de gens pressés d'en finir. A l'Extrême gauche, MM. Louis Blanc et Floquet ne cachaient pas que leurs visées allaient plus loin et plus à fond que le changement de quelques fonctionnaires, mais c'étaient là les secondes vues d'un avenir qu'il ne convenait pas encore à l'ensemble du parti de découvrir tout à fait.
Tout d'abord, le changement de front se fit au Sénat, ce qui était naturel, puisque c'était le Sénat qui avait subi la transformation, point de départ de la politique nouvelle. L'élection du bureau du Sénat se fait chaque année à la session de janvier. M. le duc d'Audiffret- Pasquier était président en fonctions. Il avait déjà occupé ce haut poste à l'Assemblée nationale, lorsque M. Buffet était devenu président du Conseil des ministres. Le Sénat constitué en 1876 Tavait élu président. Il y avait d'ailleurs fait bonne figure, à Versailles, après M. Grévy et M. Buffet, et depuis 1876, au palais du Luxembourg. Il avait de l'autorité dans sa personne, de la présence d'esprit, une parole vive, frappante, et très à propos au milieu des incidents. Il avait toujours eu, dans ses rapports avec le parti républicain, de la courtoisie; et on savait qu'à la fin de l'aventure du Seize Mai, à laquelle d'ailleurs il ne s'était pas mêlé, il était intervenu utilement auprès du Maréchal pour mettre fin à la crise. En général, il avait dans ses relations avec les hommes une manière de familiarité, tou*