‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 15 sur 171 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mais puisqu'elle n'avait pu relever un trône, devait-elle renverser un gouvernement qui venait de libérer le territoire? Toute la Gauche de l'Assemblée crut que le Maréchal avait été son complice. Il était plus fidèle que nous ne le pensions à la parole qu'il donna, dès le premier jour, de ne pas changer les institutions dont on lui confiait la garde. Peut-être la Droite elle-même futelle, un peu plus tard, déçue dans les espérances qu'elle avait fondées sur son concours présumé. Mais à partir du 24 mai, la Gauche de l'Assemblée, depuis les sommets jusqu'aux confins extrêmes du Centre gauche, ouvrit sans rémission la lutte contre la Droite et contre le gouvernement du Maréchal , que nous considérions comme solidaires.

M. Thiers, très irrité, avait, dans sa retraite, conservé son influence et la direction d'une grande partie de l'Assemblée. Il fut, à partir du 24 mai, plus engagé qu'il ne l'avait été jusqu'alors dans le mouvement républicain. Le pacte de Bordeaux était rompu, mais non par lui. Il n'avait plus les moyens ni même la volonté de contenir l'ardeur des partis avancés. La guerre était déclarée ; elle fut poursuivie sans trêve ni merci, et le Maréchal s'y trouva engagé presque de sa personne. La rupture se fit entre lui et la Gauche de l'Assemblée qui l'englobait, lui et surtout son entourage, dans l'animosité qu'excitaient et les desseins avoués de la Droite et les tentatives réitérées de renverser la République.

Le Centre gauche s'était trouvé enveloppé dans la déroute du 24 mai; et on le tenait d'autant plus en adversaire de la Présidence qu'il avait été plus attaché à la personne et à la politique de M. Thiers, et qu'il se serrait davantage autour de lui, depuis qu'il était un vaincu. Le Centre gauche, d'ailleurs, avait partagé la violente irritation de tous les républicains de l'Assem-

blée nationale, et il s'était ouvertement associé aux manifestations hostiles qui avaient accueilli l'avènement du Maréchal et la formation de son gouvernement. Il avait vu, dans cette transformation politique, une attaque dirigée contre la République elle-même, et non pas seulement contre la politique suivie par M. Thiers. Il n'avait ajouté aucune foi à la déclaration ministérielle de M. le duc de Broglie, qui affirmait l'intention de ne rien changer aux Institutions. Et il est vrai que cette déclaration avait été faite avec la réserve tacite que la majorité de l'Assemblée pourrait ultérieurement rétablir la royauté. C'est en effet ce que la Droite chercha à faire au mois d'octobre suivant. Il y avait donc, dans ce langage prêté à M. de Mac-Mahon, une équivoque qui justifiait notre attitude hostile.

Ainsi, d'un côté, M. le Maréchal se trouvait tout à fait séparé d'une grande partie de l'Assemblée; et il ne pouvait se méprendre sur ses dispositions d'esprit à son égard; il devait la considérer comme un foyer révolutionnaire, puisqu'on la lui avait dépeinte de la sorte, pour le décider à se mettre à la tête du parti de l'Ordre moral. Le monde au milieu duquel il vivait ne pouvait que l'entretenir dans ses sentiments de défiance contre les hommes, et de mauvais vouloir contre les choses de la République.

De notre côté, nous étions convaincus qu'il avait été dès le premier moment et qu'il était resté de connivence avec les chefs de la Droite; et ceux-ci n'avaient pas cessé de travailler au rétablissement de la monarchie. Notre opposition se manifestait avec une sorte de jactance, par nos votes, par nos délibérations, par notre langage et nos conversations, qui, à cette époque, où la vie politique était intense et sincère, étaient comme un livre ouvert. Elle se montrait plus encore par notre

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