CHAPITRE Vf
rencontrer trop de contradiction, que : « Si le cabinet Dufaure avait été un défenseur incorruptible de la Aépublique en attendant les élections sénatoriales, il n'était plus possible après les élections; et que l'union des Gauches devait se symboliser dans un nouveau ministère, représentation véritable de la majorité. » Sans doute, l'opinion des partis du Centre n'était pas aussi accentuée; mais il s'en fallait de peu; et nous étions défendus mollement, même par nos amis.
C'est alors que je fis ample connaissance avec un personnage qui jouait un grand rôle dans le monde parlementaire. C'était le temps où la lice parut décidément ouverte à tous, pour la dispute du Pouvoir ou pour son partage en petits lambeaux sous la forme de faveurs et des mille avantages qu'il procure. Ce personnage s'appelait le sentiment de la ChamWe. Ce mythe servait admirablement toutes les petites combinaisons, les traîtrises, les ambitions secrètes qui n'auraient pas osé se produire ouvertement et en face. Parfois même des amis sincères mais peu courageux, pour faire passer des conseils indirects, des avertissements plus ou moins menaçants, mettaient, eux aussi, ce personnage en avant. Quand on leur parlait de lui, à l'oreille, ou avec un air de conviction désolée, les ministres ne savaient plus i qui se prendre ni à quoi faire face. Ce sentiment de la Chambre répondait à tout; et on ne savait au juste ce que c'était. Il prenait tous les tons; l'intérêt sérieux et sincère, la sympathie, le mauvais vouloir discret, la menace cachée sous la louange, les reproches violents glissés souB un désaveu. Ah! le sentiment de la Chambre^ quel ministre n'a pas connu la colère réfrénée, le mépris secret et l'ironique gaieté que lui causait ce personnage, créé à l'image d'un temps où les petites lâchetés et la félonie se sont introduites dans la poli-
2»2 FIN DU SEPTENNAT
tique, en même temps que les partis abandonnaient pièce à pièce les idées politiques qui étaient leur apanage et leur raison d'être, pour un plat de lentilles. Le sentiment de la Chambre fut la tarte à la crème, servie à tous propos et dans tous les propos dans les relations du Parlement et du Cabinet.
J'insistai pour que le ministère sortît de la situation équivoque qui lui était faite; et il fut décidé que nous ferions un programme qui serait lu dans les Chambres, et qui serait soumis à leur acceptation. On s'entendit avec les présidents des groupes parlementaires sur la marche à suivre, qui fut réglée comme un scénario.
M. Senart qui était président de la Gauche s'entremit avec beaucoup de zèle dans cette affaire, avec l'intention sincère, je crois, de tirer le ministère d'un pas difficile. Il m'écrivit, t Cher ministre, j'ai vu notre président (M. Grévy). Le règlement est à peu près muet. Tout bien pesé et examiné, il est d'avis de ne mettre dans l'affaire ni les bureaux ni une commission, souvent source de grands ennuis et de grands embarras. Il pense que le ministre qui lira le programme peut y ajouter quelques explications et exprimer le désir de connaître le sentiment de la Chambre. Puis un député viendra exprimer aussi le désir de la Chambre de provoquer et de recevoir les explications propres à éclairer la situation, et à rendre possible un ordre du jour motivé, exprimant son sentiment définitif. Il ajoutera qu'il engage le gouvernement à faire connaître le jour qu'il accepterait pour la discussion. Puis, ce jourlà, discussion et ordre du jour. Sur quoi, aviser définitivement. — Sbnart. »