‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 155 sur 171 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cette méthode fut adoptée par le conseil des ministres; et il fut convenu que M. Senart ferait lui-même la demande d'explication après la lecture du programme. M. Senart n'a jamais joué un rôle très important dans nos assemblées politiques; et pourtant il y a fait figure. Il avait présidé la Constituante de 1848, après Armand Marrast. Il appartenait à cette génération des républicains de 1848 qui avaient gardé l'auréole de je ne sais quelle illustration particulière des temps dits héroïques ; avec, je pense, quelque illusion due à Téloignement, mais non sans vérité. Ce temps est resté marqué d'un trait, celui de la probité politique, hautaine et fière, quelque peu hérissée, mais noble après tout, et qui contraste avec les caractères des temps qui ont suivi. Senart était plus avocat qu'homme politique; mais c'était un avocat achevé dans son genre. Il avait tous les dons du comédien, dans le sens artistique du mot. Chez lui, la physionomie, le geste, l'accent, l'attitude, tout était mis en jeu, quand il parlait. Ses plaidoiries ressemblaient à un drame ou comique ou tragique, dont il faisait jouer tous les ressorts et dont il mettait en scène tous les personnages, clients, adversaires, gens de justice. II était médiocre à la tribune. L'art oratoire de l'avocat diffère entièrement de l'art oratoire du politique. Le premier peut consister tout entier dans une science fugitive puisée dans l'étude d'un dossier; être à la fois artificiel et très remarquable. Il faut à l'autre une nourriture plus substantielle, celle que fournit à un esprit puissant des idées générales. L'avocat même éloquent peut être un homme médiocre, l'homme d'État éloquent est nécessairement un homme supérieur. On a vu dans le gouvernement des modèles de l'un et de l'autre.

Senart avait été, en 1870, je ne sais trop à quel titre,

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envoyé auprès de la cour d'Italie, à Florence, pour la déterminer à se ranger du côté de la France, dans Le duel engagé avec l'Allemagne. Dans le monde politique nouveau, il ne figura guère que comme un ancien; honoré et respecté plus qu'entouré. 11 était un peu l'ami de tout le monde; et, en résumé, son influence dans la politique du temps était nulle. Dans la circonstance présente, il se montra très dévoué à la cause politique que nous représentions au gouvernement.

Ce fut M. Dufaure qui exposa dans notre programme la politique générale du gouvernement; nous n'y ajoutâmes que des détails concernant chacun notre département. Il le lut au Sénat; et il fut accueilli avec une grande faveur. Ce fut moi qui le . lus à la Chambre; mais l'accueil que j'y reçus fut tout autre. C'était la première fois que je rencontrais cette mauvaise disposition de la Chambre, qui jusqu'alors s'était montré particulièrement bienveillante à mon égard. Je le sentis très vivement, quoiqu'on me donnât l'assurance que cet accueil était fait au manifeste plus qu'à ma personne. Mais j'eus l'impression très nette d'une défaveur réelle. La froideur accentuée par des murmures avec avec laquelle on entendit la lecture du manifeste était bien en effet l'indice des dispositions nouvelles de la Chambre, auxquelles étaient associés nos amis les plus proches, ceux du Centre gauche par exemple. Nous avions exposé une politique générale; mais il s'agisâait bien de cela! en vérité, quand les esprits n'étaient occupés que de la question du personnel administratif. Les habiles savaient bien que là était le point sensible. Dans toutes ses nuances, le parti républicain avait une clien-^ tèle à ménager et à contenter. J'ajoute, pour être juste; que les colères nées du Seize Mai n'étaient qu'assoupies, non apaisées, et que nos amis dans les provinces récla-

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mèrent sans cesse des exécutions qui, à leurs yeux, n'étaient que des actes de justice et des réparations nécessaires. Une lettre que je reçus d'un des députés avec qui je n'avais pas de relations pcurticulièrea d'amitié, peint exactement l'état d'esprit des fractions modérées de la Chambre.

« 11 n'y a, m'écrivait-il, qu'un petit nombre de députés qui parlent de renverser le ministère sans manifester aussitôt des regrets profonds de se séparer d'hommes qui ont tant fait pour le bien du pays et pour l'affermissement de la République. Pourquoi hélas I dans le programme a-t-on dit : « tums avons été et nous serons inexorables pour les fonctionsaires, etc., etc. S'il n'y avait eu que le second membre de phrase : nous serons inexorables, l'impression eût été moins mauvaise. Et cependant, je me refuse à croire qu'il soit pos-. sible, qu'après tous vos travaux, Exposition universelle I élections renouvelées I élections municipales! élections sénatoriales! et bien d'autres actes, tous faits dans l'intérêt de la République et de la France, que nous aimons tous et voulons tous servir, on vous renverse! M. Dufaure peut encore, j'en ai la conviction, sauver la situation! Qu'il dise qu'il sera ferme sur la question du personnel, et ne jugera pas seulement les fonctionnaires sur les faits futurs mais sur les actes passés, et tout peut s'arranger. S'il ne le fait pas, s'il veut sauver ses fonctionnaires, la partie est perdue, et les plus modérés, les plus dévoués aux ministres qu'ils respectent, qu'ils aiment et qu'ils ont bien souvent admirés, seront obligés de voter contre le ministère... Pardonnez-moi cette longue lettre, mais je tenais à vous dire combien j'étais persuadé du bien que vous pouviez faire à mon pays, et combien j'étais malheureux qu'un malentendu et une phrase mal comprise pût faire chuter un minis-t

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envoyé auprès de la cour d'Italie, à Florence, pour la déterminer à se ranger du côté de la France, dans Le duel engagé avec rAllemagne. Dans le monde politique nouveau, il ne figura guère que comme un ancien; honoré et respecté plus qu'entouré. Il était un peu l'ami de tout le monde; et, en résumé, son influence dans la politique du temps était nulle. Dans la circonstance présente, il se montra très dévoué à la cause politique que nous représentions au gouvernement.

Ce fut M. Dufaure qui exposa dans notre programme la politique générale du gouvernement; nous n'y ajoutâmes que des détails concernant chacun notre département. Il le lut au Sénat; et il fut accueilli avec une grande faveur. Ce fut moi qui le lus à la Chambre; mais l'accueil que j'y reçus fut tout autre. C'était la première fois que je rencontrais cette mauvaise disposition de la Chambre, qui jusqu'alors s'était montré particulièrement bienveillante à mon égard. Je le sentis très vivement, quoiqu'on me donnât l'assurance que cet accueil était fait au manifeste plus qu'à ma personne. Mais j'eus l'impression très nette d'une défaveur réelle. La froideur accentuée par des murmures avec avec laquelle on entendit la lecture du manifeste était bien en effet l'indice des dispositions nouvelles de la Chambre, auxquelles étaient associés nos amis les plus proches, ceux du Centre gauche par exemple. Nous avions exposé une politique générale; mais il s'agissait bien de cela! en vérité, quand les esprits n'étaient occupés que de la question du personnel administratif. Les habiles savaient bien que là était le point sensible. Dans toutes ses nuances, le parti républicain avait une clientèle à ménager et à contenter. J'ajoute, pour être justej que les colères nées du Seize Mai n'étaient qu'assoupies, non apaisées, et que nos amis dans les provinces récla-

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