CHAPITRE VI
fier, accompagnés d'un geste rendu noble par la grandeur de cette scène et par la hauteur de ce vieillso^d qui prenait son pays en témoignage, il atteignit les sommets de Part le plus achevé, et il fit passer devant les yeux éblouis et humides de ceux qui l'entendaient, l'image de l'éloquence même.
Rien n'y fit. MM. Madier de Montjau et Floquet, au nom de la Gauche radicale, déclarèrent sans ambages qu'ils avaient supporté le ministère faute de mieux, et en attendant qu'il leur fût possible de prendre en main le gouvernement; que le moment était venu de donner le Pouvoir au vrai parti républicain; qu'au surplus, on aurait bien tort de reculer; qu'un jour très prochain, il faudrait en venir là... t Cette séparation, dit M. Floquet, nous avons cru qu'entre le ministère et nous, elle pourrait s'opérer plus avantageusement, plus dignement, plus doucement pour tous, si on se séparait avant de discuter... » Au fond, M. Floquet avait raison. Du moment où le parti modéré n'était plus décidé à faire tête au parti radical, où par des raisons diverses il s'unissait à lui, au moins d'intention, dans ses projets ultérieurs, il eût mieux valu rompre sur l'heure.
M. Dufaure n'avait pas jugé à propos de répondre : il m'avait fait passer une note que j'ai gardée : t Jusqu'à ce moment, me disait-il, je ne vois rien à répondre. > Je présume qu'il avait le sentiment que la rupture était déjà arrêtée dans l'esprit de la majorité entre elle et le gouvernement issu de la victoire des 363. Cette rupture fut bien près de se faire dès ce moment, en effet.
On suspendit la séance pour laisser le temps de la réflexion aux partis qui étaient fort animés. Je l'avais demandé; et les ministres se retirèrent dans la pièce qui leur était réservée. Les groupes de la Gauche déli-
298 FIN DU SEPTENNAT
bérèreBt entre eux, et Jules Ferry fut chargé de nous faire counattre Tordre du jour qu'ils avaient préparé. Cet ordre du jour ne contenait pas la mention de confiance» 11 était muet, par conséquent, sur la question posée : à savoir si la Chambre était disposée à soutenir le gouvernement. Nous en délibérâmes et je déclarai à mes collègues que, en ce qui me concernait, je n'acceptais pas l'ordre du jour proposé par les Gauches. Bardoux émit un avis semblable, et nos collègues s*y rangèrent également. Je remis à Jules Ferry un papier que j'ai conservé et qui porte : c Amendement à l'ordre du jour présenté par MM. ***. Substituer aux mots : prenant acte, les mots : confiants dans les déclarations... Signé : de Marcère et Bardoux. » Jules Ferry, qui montra beaucoup de bon vouloir dans cette circonstance, promit de présenter cet amendement aux Gauches et de faire tous ses efforts pour le faire accepter. 11 le fit en effet; et, après une discussion assez longue dans les bureaux, il nous apporta l'assurance que les Gauches voteraient l'ordre du jour dont il nous lut la teneur : c La Chambre des députés, confiante dans les déclarations du gouvernement, et convaincue que le Cabinet, désormais en possession de sa pleine liberté d'action, n'hésitera pas, après le grand acte national du 5 janvier, à donner à la majorité républicaine les satisfactions légitimes qu'elle réclame depuis longtemps, au nom du pays, notamment en ce qui concerne le personnel administratif et judiciaire... passe à l'ordre du jour. Ce fut Jules Ferry qui lut cet ordre du jour, sans développement. Il fut adopté par 208 voix contre 446, et 177 abstentions.
Bien souvent, depuis, j'ai regretté d'avoir réclamé et obtenu ce vote de confiance. Il était évident que cette confiance n'était accordée que du bout des lèvres; et