CHAPITRE VII 30èi
droit lui suggérer une succession qui allait s'ouvrir, et qui déjà, de la part de Gambetta, lui était offerte! que sais-je? La thèse parlementaire était d'ailleurs conforme aux principes de toute sa vie; et, en tout cas, son attitude, son langage, sa tenue générale, pendant cette crise, furent parfaitement corrects et dignes de lui.
Nous étions encouragés dans notre attitude par le parti républicain tout entier; les uns qui attendaient avec impatience le moment de prendre le Pouvoir et dont les convoitises allaient bien au delà de nous; les autres qui, avec quelque ingénuité plus ou moins sincère, ne voyaient dans cette crise qu'un incident d'ordre constitutionnel sans portée sur la politique générale. M. Senart m'écrivit, le 30 janvier, la lettre suivante :
« Cher ministre, j'entends parler de démission du ministère I Au nom du Ciel, n'entrez pas dans cette voie, pour rien au monde. Le ministère n'est pas ébranlé mais consolidé, par ce qui se passe ; car dans ce dissentiment, il lutte pour l'exécution de la loi et en se conformant à la volonté que la Chambre vient d'exprimer. A qui d'ailleurs, offrirait-il sa démission? A un homme qui veut et ne veut pas, et qui a perdu complètement le sens de la situation. Le devoir du ministère, dans cette circonstance, est de se tenir ferme et d'en référer au Parlement, qui avisera. Toute autre solution mène à un gâchis inextricable et à un ébranlement grave du pays. Voyez-vous le maréchal appelant M. de Broglie et consorts, et nous forçant à les mettre tous en accusation? Les règles parlementaires ordinaires n'ont rien à faire ici. Tenezvous fermes et rendez-nous compte en gardant les rênes du gouvernement. A vous tous et toujours. — Senart. »
M. Senart, qui parlait ainsi au nom d'une fraction importante de la Chambre, était mal au courant de ce qui se passait dans le gouvernement. Nous n'avions nul besoin d'être excités; etM.Dufaure était le plus décidé
peut-être d'entre nous. Il eut avec le Maréchal plusieurs entretiens, mais il ne parvint pas à modifier la situation née du conflit élevé entre le Président de la République et le Ministère. M. de Mac-Mahon se montrait aussi résolu que nous l'étions nous-mêmes. Je présume qu'il avait pris son parti et choisi son terrain. Il connaissait peut-être mieux que nous les desseins du parti républicain, il sentait décroître la force de résistance du parti modéré, mais il n'eut pas un instant l'idée de recommencer un Seize Mai.
J'avais prié un familier de l'Elysée d'agir sur M. le Maréchal pour le faire incliner à un arrangement. Il me fut répondu qu'il regardait comme un devoir d'honneur de maintenir ce qui est. Entre plusieurs issues douteuses, il choisit de tomber en défendant l'armée. Il fit bien.
Il nous fit savoir qu'il assisterait au conseil de cabinet qui serait tenu le 30 janvier, à Versailles, à une heure, et qu'il y apporterait sa démission. Dès la veille, toutes les mesures furent prises pour que l'Assemblée nationale formée par la réunion des deux Chambres fût tenue le soir même, afin de procéder à l'élection du nouveau Président. Le choix était déjà fait : M. Grévy avait été désigné unanimement. M. Dufaure était le candidat préféré de Gambetta, qui essaya de détourner vers lui le courant d'opinion. M. Dufaure ne se prêta pas à cette entreprise; il fît paraître dans l'agence Havas une note par laquelle il déclinait toute candidature. La Droite avait annoncé qu'elle porterait ses voix sur le général Chanzy, et elle le fit à son insu. Le général crut devoir s'en expliquer par un télégramme