‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 17 sur 171 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

pas de nature à gêner personne. Mais ce monde brillant n'y* était pas attiré seulement par des relations aniciennes; il y mettait quelque affectation, et par son ton il faisait entendre qu'il était là chez lui, et que les autres y étaient quelque peu des intrus. Je crois que les maîtres de la maison auraient préféré qu'il en fût autrement; et le Maréchal n'a jamais manqué aux plus simples devoirs de l'hospitalité ni à la courtoisie qui lui était naturelle. Ils firent, je pense, quelques efforts pour Tendre neutres les salons de l'Elysée; mais ils ne pourraient guère rencontrer, d'un côté comme de l'autre, dans la société mondaine ou politique, ni le désir ni la bonne volonté nécessaires pour opérer, non pas même une fusion, mais les simples rapprochements sans conséquences et commodes, que rend si faciles la politesse banale des salons.

Ce fut un des malheurs du temps. Encore, est-ce bien du temps qu'il faut dire? et n'est-il pas vrai que nos dissentiments politiques, à toutes les époques, ont été avivés, entretenus, et parfois uniquement causés par cette manie de distinctions sociales, qui ne sont pas d'ailleurs particulières à une classe plutôt qu'à une autre, mais qui travaille du mal François chacune des classes, depuis les plus hautes jusqu'aux dernières, selon qu'elle regarde en bas ou en haut? Ce vice national a sévi à toutes les époques. On pourrait s'étonner qu'il se soit plutôt développé dans ces temps de démocratie, si on n'était pas averti, par mille traits de la société contemporaine, que si nos lois et nos institutions éont démocratiques, nos mœurs ne le sont pas.

Au surplus, dans cet ordre d'idées comme dans tout autre, on ne peut aller contre la nature des choses. Il y •a dans les races comme dans les hommes un fond de naturel que la politique elle-même ne modifie pas. Si

on voulait faire d'une nation élégante et policée un clan de Spartiates et une cohue de démagogues, si surtout on avait la prétention de soumettre toutes les intelligences et toutes les âmes à un régime de nivellement aussi abaissé qu'uniforme, il faudrait renoncer au rêve d'une République athénienne; et la France n'acceptera jamais définitivement que celle-là, parce que c'est la seule qu'elle puisse aimer.

Que ce fût légèreté ou sentiment irraisonné, le mot seul de République causait je ne sais quel frisson d'impatience, de répulsion ou même d'horreur dans beaucoup de milieux mondains qu'il ne faut pas dédaigner, quand on veut implanter un gouvernement. C'est un grand tort de croire qu'on peut se passer de l'opinion des salons, et surtout de l'opinion des femmes qui y régnent en souveraines. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent se résoudre à subir leur ostracisme. Et il est vrai que les femmes avaient alors décrété qu'il était du plus mauvais ton d'être républicain) Songez donc) il était bien plus noble d'être bonapartiste même après Sedan; et on a vu que le Boulangisme lui-même, auprès de femmes des plus distinguées, paraissait être d'assez bonne maison. Beaucoup d'hommes qui auraient servi avec honneur la République se tinrent à l'écart, par crainte de si redoutables arrêts.

Cet état d'esprit, dans le monde et dans la politique, avait amené une tension pénible dans les rapports entre les hommes placés dans des camps différents. Vers cette époque du 16 mai, le parti républicain, qui pourtant avait triomphé avec le vote de la Constitution et les

Page 1