‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 18 sur 171 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

élections de février 1876, s'imaginait qu'a l'ÉIysée on le considérait encore comme un vaincu, et qu'on le traitait comme tel. Il croyait que la conspiration anti-républicaine y était en permanence; et^ par son esprit ombrageux, il donnait à des caquetages plus d'importance qu'ils n'en avaient. Mais ces rapports mutuels créaient, de ce côté du monde politique, un état d'animosité très vive, qui devait éclater à la première occasion; et ce fut le i6 mai qui suscita l'explosion.

D'ailleurs le parti républicain avait, lui aussi, ses salons et même son Elysée. M. Thiers s'était retiré, dès le lendemain du 24 mai 1873, chez son parent le général Charlemagne, dans un appartement du boulevard Haussmann; puis il habita un hôtel de la rue du faubourg Saint-Honoré (au n* 45, je crois); et il réoccupa plus tard son hôtel de la place Saint-Georges, incendié par la Commune, rebâti aux frais de l'État, et enfin prêt à le recevoir. Nous l'avions suivi dans les différentes étapes de sa retraite.

M. Thiers n'avait pas pardonné au Maréchal sa participation dans l'affaire du 24 mai. Il ne pardonnait pas davantage à M. le duc de Broglie, qu'il avait considéré pendant le second Empire un peu comme son disciple. Sa défaite l'avait lié d'intérêt, plus étroitement que dans les premiers temps, aux républicains de l'Assemblée d'abord^ et ensuite des Chambres. Dans l'effervescence passionnée des luttes d'alors, nous partagions ses ressentiments; et plus que jamais nous nous attachions à sa politique, devenue plus républicaine par opposition à la Droite. L'hôtel de la place Saint-Georges était exclusif, comme l'était l'Elysée, plein de projets et d'esprit de représailles, centre moins mondain mais plus politique, où l'on ne mettait aucune bride aux vivacités de langage, qui sans doute avaient ailleurs un écho.

Il faut dire que les maîtres de la maison n'auraient pas supporté volontiers de compromis avec l'hôtel d'en face. Là aussi, une sorte de point d'honneur nous maintenait dans une attitude d'hostilité à l'égard de l'Elysée officiel €t de ses amis.

D'autres salons encore étaient ouverts au parti républicain, et parmi eux le plus brillant et le plus fréquenté de tous, celui de Mme Juliette Adam, qui recevait au n» 23 du boulevard Poissonnière. Là, à l'époque où nous sommes, c'étaient plutôt les vétérans de la République et le parti nouvellement groupé autour de Gambetta qui eurent leurs entrées et qui tenaient leurs assises mondaines. L'intelligence enflammée, l'âme patriote, ouverte à tout ce qui est généreux, le charme personnel de la maîtresse de la maison faisaient de ce milieu un foyer ardent de politique militante, en même temps qu'un lieu de causerie éblouissante. Les hôtes habituels, Duclerc, Gambetta, Edmond About, de Girardin, Adrien Hébrard — il faudrait citer tous les noms célèbres de ce temps-là dans les arts, dans la politique, dans la diplomatie — faisaient de ce salon un véritable foyer de lumières et le rendaient très attrayant. C'était un honneur d'y être admis, et une joie pour l'esprit d'y être. Mais là encore les passions de parti étaient violentes, sans rémission, intransigeantes en tout ce qui touchait aux personnes. Il y avait plus de spontanéité, plus d'abandon, de franchise d'allure et de langage, quoique le ton général y fût toujours excellent; quelque chose de plus libre; un intermédiaire très habilement arrangé par la maîtresse de la maison entre un forum et un salon trop guindé, un salon de vrai monde pourtant avec un peu moins de contrainte. Ai-je besoin de dire qu'on n'y ménageait ni la politique, ni les personnes?

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