‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 32 sur 171 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

des éléments essentiels de toute monarchie, je veux dire l'existence d'une classe de citoyens intermédiaire entre le trône et le peuple, avait disparu, au moment même où se constatait, avec le sang et la ruine de la France sacrifiée en 1870, l'échec définitif des tentatives faites antérieurement pour fonder le régime durable de la Liberté. La République est née de ces ruines et de ces avortements.

Il est difficile de concevoir un état social plus beau que celui d'une nation, en possession de forces immenses, de richesses et de grandeurs en tous genres, qui l'ont rendue illustre entre toutes, accumulées dans un passé glorieux, et maîtresse d'elle-même, pouvant jouir librement de tous ces biens. Oui, mais à condition qu'elle en jouisse. Faire un départ entre nos droits, décréter des exceptions que des républicains inconséquents et imprudents prétendent y apporter, cela ne se peut ni ne se doit. Ni les convictions plus ou moins sincères des sectes, ni la subtilité des sophismes, ni les prétentions hautaines à des clartés supérieures reçues de je ne sais quel nouveau Sinaï, n'y peuvent rien.

Il me plaît de rattacher le présent au passé, malgré la dissemblance apparente des temps, et même après le cyclone de 89 qui a tout bouleversé. Aussi bien, les traditions d'un peuple ne peuvent être complètement rompues, pas plus qu'on ne peut changer radicalement les organes vitaux ni le tempérament d'un homme. Sous l'ancien régime, où l'absolutisme était tempéré par tant de causes, et en particulier par l'humeur des sujets et par l'humeur des rois, les Français ont toujours conservé le sentiment de leur personnalité et le goût de leur indépendance. Ils étaient soumis, non asservis. Ils n'ont plus aujourd'hui d'autre suzerain qu'eux-mêmes, et d'autre maître que la loi générale. Si cette loi deve-

nait oppressive, et s'ils n'avaient rien gagné à la Révolution, n'en doutez pas, ils demanderaient à être ramenés aux carrières, et chacun choisirait la sienne.

Je voudrais pour la France — que ne rêve-t-on pas pour elle! — qu'elle atteignît à ce dernier degré de perfection, qui est, pour les gouvernements, le loyalisme des citoyens, quelque chose comme la foi des Français de l'ancien régime en la royauté et leur attachement à leurs rois. Et que leur faut-il pour cela? La liberté, mais la liberté tout entière, celle qui donne la joie de vivre, et qui est indispensable à chacun de nous pour se défendre contre les entreprises d'autrui. A ce prix, mais à ce prix seulement, tous les Français pourront s'attacher à la République et l'aimer.

Je voudrais, puisque la volonté des hommes n'y suffît pas, qu'une institution pareille à celle de la Haute Cour fédérale des États-Unis sauvegardât nos droits contre la tyrannie des majorités; et que le suffrage universel, prenant une forme moins rudimentaire et moins primitive, mais maintenu en son entier, fût adapté au système corporatif qui a été de tout temps dans le génie et dans les traditions de notre pays.

Voilà ma politique. Elle contient en germe tous les progrès que l'on voudra, et qui, d'ailleurs, s'accomplissent d'eux-mêmes dans une société en travail. Elle est simple en sa doctrine et pratique en ses effets. Si j'en avais l'autorité, je conseillerais à mes concitoyens de s'y tenir, comme je l'ai fait.

La réunion du Grand-Hôtel fut nombreuse et calme. Le tumulte était au dehors. L'émotion produite par les

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