CHAPITRE IV 5T
jusque dans la conversation; en politique resté royaliste, mais d'humeur très indépendante; plus attaché peut-être à la forme constitutionnelle du régime de 1830 qu'aux principes vrais de la royauté, mais sincèrement libéral, et opposé, avec une passion qui l'honore grandement, à tout ce qui ressemble à un coup d'État ou au césarisme. Il avait, avec nous, plus que la plupart des membres de la Droite, des rapports faciles et dégagés de contrainte; point trop de préventions contre les personnes, quoique avec des préjugés, — mais qui n'en a! — Il dut donner des conseils de prudence.
M. le duc Decazes était venu, de son côté, à l'Elysée. Lui aussi, avec un peu plus de machiavélisme, — habitude de diplomate sans doute, — était un esprit sagace, prudent et libéral, avec moins de rondeur et toutefois plus d'entregent. Sans trop de parti pris sur la forme du gouvernement, le dilettantisme avec lequel il traitait volontiers toute chose, y compris la politique, l'éloignait des mesures violentes et des câbles rompus. Il dut opiner pour la modération, vers laquelle le Maréchal inclinait à ce moment.
Le Président était embarrassé de la situation qu'il avait lui-même créée. 11 n'avait pas, dans les milieux politiques, le sang-froid qu'il aurait eu sur le champ de bataille. Il était partagé entre les vivacités de son caractère qui le poussait à mener l'affaire à fond, et la crainte de faillir à sa parole de gardien fidèle de la Constitution.
11 fit publier dans V Agence Hâtas une note destinée à justifier son acte. « Le Président de la République, y disait-on, a reçu ce matin plusieurs personnages politiques. Le Président a exprimé à tous sa ferme volonté de maintenir la politique de paix avec toutes les puissances, et de réprimer avec la plus grande fermeté les
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démonstrations ultramontaines qui pourraient se produire. » C'était presque la reproduction de notre ordre du jour du 4 mai qui avait soulevé naguère l'indignation de rÉlysée. En môme temps, dans une lettre rendue publique, adressée à M. le duc Decazes, le Maréchal conjurait en quelque sorte celui-ci de conserver son portefeuille. D'autre part, il avait fait prier M. Dufaure* de le venir voir à l'Elysée. Mais le vieux parlementaire ne se souciait pas alors de reprendre une partie qu'il venait de perdre. 11 prétexta de sa santé, et il s'excusa» en ajoutant que, d'ailleurs, dans les circonstances présentes, il ne pouvait être d'aucune utilité. Toutefois une note publiée dans l'Agence Havas donnait à l'appel fait à M. Dufaure un caractère officiel. Évidemment, le Maréchal, étonné, effrayé peut-être de l'explosion de l'opinion irritée qui avait suivi de si près la lettre à M.Jules Simon, cherchait à atténuer l'effet que cette lettre avait produit.
Mais rien n'y fit, et rien n'y pouvait faire. Une circonstance peut-être fortuite avait remis tout à coup face à face, d'un côté les ennemis invétérés de la République, les partisans résolus de régimes monarchistes d'espèces variées; et de l'autre côté le parti républicain tout entier, animé, les uns d'un esprit de rancune et de guerre d'autant plus vif qu'ils s'étaient crus plus près de prendre le Pouvoir, les autres irrités d'une agression qu'ils jugeaient sans excuse, et tous unis pour la défense des institutions. C'était la guerre; et elle fut déclarée saps rémission, dès qu'on vit apparaître les champions véritables de la révolution du Seize Mai,