CHAPITRE IV
Pendant la nuit du 16 au 17, j'avais reçu un mot d'un homme bien placé pour savoir ce qui se passait et qui me disait : < J'apprends de source certaine que c'est la présentation de l'ordre du jour adopté hier (au Grand- Hôtel) qui servira de justification à un ministère de Droite. On les embarrassera énormément si l'on se tait; et le plus fin serait encore de proposer une résolution exprimant le regret de la Chambre de la chute du cabinet républicain. » Était-ce un simple avis ou une insinuation? Je ne sais. Mais, ainsi qu'on l'a vu, je n'hésitai pas à voter avec mes amis l'ordre du jour qui avait été arrêté au Grand-Hôtel.
Il semble bien qu'en effet la discussion à la séance de la Chambre du 17 et le vote de l'ordre du jour firent cesser les hésitations du Maréchal, ou permirent à ses conseillers d'imprimer à la crise le mouvement et la direction qu'ils en attendaient.
M. de Fourtou était absent de Paris. Mais il était depuis longtemps désigné pour la politique de réaction préparée : on le manda par télégraphe. M. le duc de Broglie, le chef reconnu par tous du parti composite qui avait renversé M. Thiers, le 24 mai, fut appelé à l'Elysée. Le mouvement décisif était dès lors imprimé à la politique issue de la lettre. Le 18 au matin, le Journal officiel annonçait le nouveau ministère, dont M. le duc de Broglie, ministre de la Justice, était le président. Les autres ministres étaient : M. de Fourtou, à l'Intérieur; M, Caillaux, aux Finances; M. Brunet, à l'Instruction publique; M. Paris, aux Travaux publics; M. le vicomte de Meaux, à l'Agriculture et au Commerce; M. le duc Decazes et M. le général Berthaud restaient, . l'un aux Affaires étrangères, l'autre à la Guerre. M. Berthaud fut chargé de l'intérim du ministère de la Marine en remplacement de l'amiral Fourichon dont la démis-
sion était acceptée. M. le baron Reille était sous-secrétaire d'État à rintérieur.
Les noms des nouveaux ministres donnaient à la lutte ouverte son vrai caractère. Ils mirent d'ailleurs une certaine crânerie à ne pas le dissimuler. Ils voulurent, dès la première heure, faire front à l'opinion publique, par une note qui parut dans la forme officielle à l'Agence Havas : < La politique de M. le Président de la République se résume en deux mots, y lisait-on : à Tintérieur, l'ordre public rigoureusement maintenu; au dehors, la paix scrupuleusement sauvegardée. Le gouvernement dirigera tous ses efforts vers ce double but que lui commandent à la fois les intérêts et les vœux de la nation. M. le maréchal de Mac-Mahon compte, pour le seconder dans cette tâche patriotique, sur le patriotisme de tous les bons citoyens. »
Le pouvoir personnel était ainsi affirmé et placé directement en face du pays seul. On peut juger de l'effet que produisit cette déclaration de guerre faite au Parlement. Les partis relevèrent aussitôt le gant : et ce ne furent, à Versailles et à Paris, que convocations, motions, manifestations de toute sorte, immédiatement recueillies, publiées et répandues à flots par la presse. A cette époque, les groupes parlementaires représentaient vraiment des partis politiques, compacts, homogènes, où la vie et la passion étaient intenses; c'étaient autant de personnalités actives, remuantes et bruyantes, dont les faits et gestes étaient partout connus et interprétés. Les circonstances avaient réveillé l'humeur batailleuse dont tous les partis avaient été pendant si longtemps animés.