‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 36 sur 171 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La composition du ministère et la tournure que prenait l'entreprise du Seize Mai nous déterminèrent, mes amis et moi, à prendre rang dans la grande armée unifiée des républicains pour la défense des institutions. Je convoquai le Centre gauche dans la journée du 18. Le compte rendu de notre séance fut publié par les journaux du soir dans les termes suivants : < Le Centre gauche vient de se réunir sous la présidence de M. de Marcère. A l'unanimité, l'importante déclaration suivante a été adoptée : Le Centre gauche a toujours suivi une ligne politique très modérée, très réservée. Il n'entend pas se départir de cette attitude. Bien qu'il n'ait pas élé d'avis de s'associer à la réunion plénière, il a voté à l'unanimité l'ordre du jour proposé. Aujourd'hui, sans abandonner cette ligne politique, il croit qu'en présence de la situation nouvelle, créée par l'apparition du nouveau ministère, en tète duquel se trouve un homme qui, au 24 mai, avait tenté la restauration monarchique, il croit qu'il est prudent de s'associer étroitement à toutes les nuances républicaines pour défendre nos institutions. »

En même temps, paraissait dans les journaux une note ainsi conçue : « Les trois autres groupes républicains, adoptant les résolutions votées par le Centre gauche, viennent de décider qu'en présence de la gravité de la situation, toutes les fractions de la Gauche ne devraient plus former qu'une seule réunion plénière. » Ainsi, dès le 18, se trouvait formé et sur pied le groupe unifié des 363 dans son ordre de bataille. Le Centre gauche que, la veille, on croyait déjà vaincu, était re-

mis au premier rang. On avait encore besoin de lui.

Dans la matinée, en même temps que paraissaient au Journal officiel les décrets nommant le nouveau cabinet, on avait appris que le Président allait proroger les Chambres pour un mois, ainsi que le lui permettait la Constitution. La résolution était sage. Il était devenu évident, depuis très peu d'heures, que le ministère ne pourrait tenir un instant devant la Chambre surexcitée au dernier point. On ne raisonnait plus ni d'un côté ni ne l'autre. Tout était à la guerre; et la séance qui allait s'ouvrir s'annonçait grosse d'orages.

Le message de prorogation fut lu au Sénat par M. le duc de Broglie, à la Chambre, par M. de Fourtou. M. Bérenger au Sénat, Gambetta à la Chambre, tentèrent vainement de parler. Le règlement et la volonté obstinée des ministres s'opposaient à ce qu'on leur laissât prendre la parole. Des clameurs violentes interrompaient à chaque ligne la lecture du message. Le décret d'ajournement fut lu néanmoins et coupa court à la séance. Grévy, s'adressant à Gambetta qui assiégeait la tribune à toutes forces, dit :

t Après la lecture du décret d'ajournement, il ne peut plus y avoir ni discussion ni délibération. Mais ceux qui croiront devoir faire des propositions au sujet du message pourront les présenter à la rentrée de la Chambre, conformément à leur droit et aux précédents. Restez donc dans la légalité! — Restez, je vous le répète, dans la légalité î Restez-y avec sagesse, avec fermeté et avec confiance!... »

Ces paroles étaient dites, comme le fit dans plusieurs autres circonstances le président Grévy, avec une autorité extraordinaire. Les desseins que Ton soupçonnait au dehors et le tumulte des cœurs ajoutaient je ne sais quoi de solennel à tout ce qui se passait*

Page 1