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CHAPITRE IV

Grévy a été un type complet de président d'Assemblée parlementaire. D'autres que lui, M. Rayez, M. Dupin, M. Armand Marrast, M. le duc de Morny, se sont fait un nom dans l'exercice de cette fonction, si difficile avec l'impatience fiévreuse des Parlements français. Aucun ne l'a dépassé. Il avait, du haut de son siège, une taille imposante, un air de fermeté tranquille, et, dans de rares occasions saisies avec un grand art, un ton d'autorité surprenant. La tète était belle : il la portait haut, quand il le fallait, avec le sentiment de la dignité dont il était revêtu. Mais le plus souvent, il se prêtait, avec une bonhomie souriante, aux incidents peu sérieux ou aux propos sans valeur, qu'il laissait passer. Courtois sans empressement, sa finesse, qu'il se gardait de trop laisser voir, et son ironie un peu méprisante mais très contenue, lui servaient de sauvegarde contre les importuns et les importants. Il laissait se poursuivre les débats et se produire les incidents sans portée avec une nonchalance, parfois comme endormie, bien qu'il fût toujours prêt et qu'il veillât à tout, de manière à ne pas donner d'importance à ce qui n'en avait pas. Mais qu'une tempête fût soulevée, il savait la dominer. Les éclats de voix, les colères, les invectives, les impatiences venaient se briser contre son impassibilité dédaigneuse. Un jour pourtant, il perdit patience et quitta le fauteuil pour n'y plus remonter. J'ai toujours cru qu'il en avait cherché et saisi l'occasion, tant l'incident qui y donna lieu était peu sérieux.

C'était peu de temps avant le 24 mai 4873. M. Le Royer occupait la tribune. Assailli d'interruptions par

la Droite qui lui était fort hostile^ il dit, je crois, à ses interrupteurs, qu'ils n'avaient pas d'autre bagage que leurs cris. Ce mot de bagage, peut-être malencontreux mais nullement injurieux, souleva une violente tempête. Toute la Droite, prise d'une sorte de fureur, réclamait que l'orateur fût rappelé à l'ordre; Grévy s'y refusa absolument, et, après une discussion où il. se trouva pris lui-même à partie, il quitta le fauteuil, en annonçant qu'il donnait sa démission. Ce fut un grand émoi et une grande stupéfaction : regrets chez beaucoup de membres de la Droite elle-même, qui avaient avec lui des relations suivies et aimables; surprise chez tous; et inquiétude soudaine comme si c'eût été le prélude de grands événements.

M. Thiers comprit de suite la portée de cette démission. Il pressentait qu'une majorité de Droite allait se former sur le nom du nouveau président à élire : et que ce serait la majorité toute faite contre son gouvernement et, plus encore, contre lui. Déjà, depuis quelque temps, le flot montait et grondait de plus en plus, qui devait renverser M. Thiers et arrêter la République au passage. Peut-être Grévy le voyait-il venir. Il était placé pour savoir beaucoup de choses, et assez fin pour deviner le reste. Il devait savoir ce qui se tramait à Droite, et il pouvait croire qu'il ne serait plus maître, tout à l'heure, de l'Assemblée nationale. Républicain très net et correct, il lui aurait répugné de présider une Assemblée dont la majorité eût été hostile, non à sa personne — il était en coquetterie avec beaucoup de membres de la Droite — mais à ses idées politiques qui étaient absolues. Aussi ai-je toujours pensé qu'il avait voulu très délibérément se retirer.

Je fus confirmé dès le soir de ce jour dans mon opinion. Je me trouvais dans le salon de M. Thiers. Il me

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