CHAPITRE IV
retint après que tout le monde fut parti. Il reprit la conversation qui avait, pendant toute la soirée, roulé sur la démission de Grévy. Il l'envisageait surtout au point de vue des conséquences, et il développait toutes les raisons qui devaient décider Grévy à ne pas persister dans sa résolution. < Je ne puis aller le trouver moi-même, ajouta-t-il, mais allez-y de ma part, et diteslui que je le prie instamment de garder la présidence. > Il était près de minuit. Je me rendis de suite au palais de Versailles, et je demandai le président, qui occupait les appartements de la Reine. L'huissier me dit qu'il n'était pas encore rentré. Le lendemain, dès six heures du matin, je retournai au palais, et Grévy, qui avait été prévenu, me reçut très familièrement dans sa chambre à coucher. Je lui fis part de mon message, en y mêlant, ce que mes rapports avec lui me permettaient de faire, un ton plus pressant, et presque des conseils d'ami. Il m'écoutait, en suçant une orange, comme un homme qui a son idée arrêtée et son thème fait, et qui ne se souciait guère de ce que M. Thiers ou d'autres en pourraient penser.
Il y avait un abîme ou du moins tout un monde entre ces deux hommes. Il semblait, quoiqu'il n'y eût pas entre eux une grande distance d'âge, qu'ils appartenaient à des époques ou à des races politiques différentes. Quoique M. Thiers affectât d'être et fût en effet un homme de la Révolution, c'était encore un ancien régime d'une certaine manière côte à côte avec un régime nouveau. Ils personnifiaient deux puissances sociales, non tout à fait adverses, mais dissemblables. A la suite du 4 septembre 1870, ils ne s'étaient pourtant point heurtés, puisqu'au contraire ils avaient suivi à peu près la même ligne de conduite, et qu'à Bordeaux ils avaient aidé mutuellement à leur propre élévation.
Ils représentaient deux idées, les anciens partis dynastiques et une France nouvelle qu'il fallait fondre ensemble : et telle devrait être, en effet, Tœuvre de la troisième République. L'ayant comprise de même, avec toutefois plus de préjugés chez Grévy, cette œuvre les avait rapprochés dans une idée commune. Ils y coopérèrent, sans avoir contracté l'un pour l'autre une sympathie plus vive, ni avoir entre eux des contacts plus fréquents. Ils y travaillaient chacun de leur côté; et il est vraisemblable que, à la date où nous sommes, Grévy avait jugé que la collaboration, ainsi poursuivie jusqu'alors à distance, ne pouvait continuer utilement pour la République, et même pour lui.
Il répondit très amicalement à mes observations et à mes prières, non en me donnant des raisons de sa détermination el de son refus de se rendre aux instances de M. Thiers, mais en disant simplement qu'il ne pouvait reprendre sa démission et qu'il ne la reprendrait pas. J'allai rendre compte de ma mission à M. Thiers, que son résultat négatif n'étonna guère. £n vain dès l'ouverture de la séance du lendemain, Grévy fut-il réélu président presque à l'unanimité de l'Assemblée nationale. 11 persista à rester sous sa tente. Ce fut M. Buffet qui fut élu président à sa place, et très peu de jours après se fit la révolution du 24 mai, au succès de laquelle M. Buffet contribua grandement.
Aussitôt après que Grévy eut prononcé les paroles que j'ai rappelées, la Chambre se vida promptement. Un avis donné, qui courut parmi nous, nous appela à l'hôtel des Réservoirs, où toutes les Gauches réunies